{"id":64096,"date":"2022-01-25T10:39:16","date_gmt":"2022-01-25T09:39:16","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=64096"},"modified":"2022-01-28T07:16:50","modified_gmt":"2022-01-28T06:16:50","slug":"vers-un-ecrire-film-2-dos-au-mur-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/vers-un-ecrire-film-2-dos-au-mur-2\/","title":{"rendered":"vers un \u00e9crire\/film #02 | Dos au mur&rsquo;"},"content":{"rendered":"\n<p>Un homme de dos suit le mouvement de balancier d\u2019une chaise \u00e0 bascule. Sa t\u00eate seule ne bouge pas, fig\u00e9e en direction du mur qui fait face. Son chapeau, de guingois, est un canotier assorti \u00e0 son manteau, tous deux noirs, comme ses cheveux, port\u00e9s ras | Un mur lui fait face, grossi\u00e8rement pl\u00e2tr\u00e9, rescap\u00e9 d\u2019un \u00e9tat de d\u00e9labrement ou de si\u00e8ge, un mur qui tient encore debout mais pour combien de temps, v\u00e9tuste, un mur de vieux, un vieux mur qui renvoie la lumi\u00e8re malgr\u00e9 tout, mais qui la renvoie d\u2019une dr\u00f4le de fa\u00e7on, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une arme, d\u2019une lame, un mur qui pourrait basculer tr\u00e8s vite dans l\u2019hostile, le cru, qui pourrait tr\u00e8s vite se mettre \u00e0 crier si on lui donnait une bouche, qui pourrait p\u00e9trifier si on lui donnait des yeux, un mur qui suinte de l\u2019envie de vous d\u00e9rober la vue, qui r\u00e9ussit presque, aveugle, \u00e0 vous aveugler, et au milieu de ce mur, nous lisons l\u2019empreinte d\u2019un ancien tableau, un carr\u00e9 d\u2019un blanc moins sale, mais d\u2019une nettet\u00e9 d\u2019autant plus malsaine, dont les contours rectilignes sautent aux yeux, telle une fen\u00eatre qui attire le regard, un pi\u00e8ge que rappelle l\u2019\u00e9pingle encore piqu\u00e9e au mur&nbsp;; quel insecte, quel grand paon de nuit retient-elle que nous ne saurions voir encore, et qui se pr\u00e9ciserait \u00e0 mesure qu\u2019op\u00e8rerait le charme&nbsp;?&nbsp;| Nous prenons du recul, tant il est intenable de rester ainsi pr\u00e8s d\u2019un tel mur, \u00e0 moins qu\u2019un effet de blast invisible ne nous ait projet\u00e9, et fait revenir derri\u00e8re le dossier de la chaise o\u00f9 l\u2019homme en noir est assis, \u00e0 moins que ce soit \u00e0 travers le regard de l\u2019homme que nous avons transit\u00e9, mais alors, est-ce le mur ou le regard qui a provoqu\u00e9 en nous un tel malaise&nbsp;? Peut-on comparer un regard \u00e0 un mur aveugle&nbsp;? Quel crime y avons-nous c\u00f4toy\u00e9, innommable, contenu dans ce regard, dans ce mur, qui \u00e0 jamais nous alourdit le c\u0153ur ? | L\u2019homme agit, mu par une \u00e9nergie \u00e9trange, externe, sans cause, et il s\u2019empare d\u2019un porte-document en cuir noir, qui semble rev\u00eatir, au pied de ce mur, la plus importante insignifiance&nbsp;; l\u2019homme serait-il press\u00e9 d\u2019y d\u00e9couvrir un ultime indice, le fin mot de l\u2019histoire, la sienne, la n\u00f4tre&nbsp;? | Sa main, vein\u00e9e, vieille, bossel\u00e9e comme le mur, sa main f\u00e9brile sort une enveloppe \u00e9norme, mis\u00e9rablement scell\u00e9e par un bout de ficelle, mais bien ficel\u00e9e&nbsp;; deux rondelles nous regardent un instant avant que l\u2019homme ne retourne l\u2019enveloppe et que les deux \u0153illets ne passent \u00e0 la verticale, figurant \u00e0 pr\u00e9sent deux \u0153illetons&nbsp;; tout dans cette pi\u00e8ce risque de devenir \u0153il, tout cherche \u00e0 figurer le regard de l\u2019homme, \u00e0 le d\u00e9rober sous nos yeux pour nous en pr\u00e9senter son absence. &nbsp;Nous sentons la fi\u00e8vre, la sueur sous le manteau de l\u2019homme, sueurs noires dans une pi\u00e8ce blanche, et nous avons l\u2019intime conviction qu\u2019un crime s\u2019est pass\u00e9 dans cette pi\u00e8ce, se passe, va se produire, quand la main extrait de l\u2019enveloppe ce qui ressemble \u00e0 une photographie mais dont on ne distingue que le coin | Au moment o\u00f9 le coin de la photographie s\u2019imprime sur notre r\u00e9tine et que nous commen\u00e7ons \u00e0 tenter d\u2019en reconstituer l\u2019int\u00e9gralit\u00e9, &nbsp;l\u2019homme pivote la t\u00eate d\u2019un mouvement net, reflexe, vers l\u2019angle de gauche, vers le pass\u00e9, vers la table basse et l\u2019oiseau en cage | L\u2019\u0153il du perroquet fich\u00e9 au milieu de sa t\u00eate emplum\u00e9e qu\u2019il agite comme pour chasser un parasite, observe l\u2019homme| L\u2019homme repose la serviette, se l\u00e8ve, d\u00e9boutonne son manteau, l\u2019\u00f4te, avec un empressement retenu, toujours fixant l\u2019oiseau | L\u2019\u0153il de l\u2019oiseau, on dirait un autre oiseau ou bien ce n\u2019est que l\u2019effet de s\u2019en \u00eatre approch\u00e9 au plus pr\u00e8s, on pourrait presque le toucher, on pourrait y p\u00e9n\u00e9trer \u00e0 moins que ce ne soit l\u2019oiseau qui cherche \u00e0 percer notre propre regard&nbsp;; on le voit d\u2019assez pr\u00e8s pour distinguer des petites taches de lumi\u00e8re, des petits points blancs qui se d\u00e9tachent sur son \u0153il noir, humide, ourl\u00e9 de plumes, l\u2019impression est qu\u2019on pourrait s\u2019y enfoncer comme dans un tunnel, un trou noir | L\u2019homme dont le dos cache la cage s\u2019approche \u00e0 pas compt\u00e9s, comme s\u2019il voulait surprendre l\u2019oiseau, comme si l\u2019oiseau risquait de s\u2019\u00e9chapper de la cage, d\u2019\u00e9chapper \u00e0 l\u2019homme, et il abat son manteau sur la cage, fait dispara\u00eetre la cage sous le noir du manteau, le regard noir de l\u2019oiseau sous le noir du manteau&nbsp;; mais ce faisant, la cage semble encore plus pr\u00e9sente&nbsp;; il touche de ses deux mains le manteau recouvrant la cage, la forme de la cage sous le manteau, comme pour s\u2019assurer de la r\u00e9alit\u00e9 de son action, qu\u2019il a bien fait dispara\u00eetre l\u2019oiseau t\u00e9moin&nbsp;; ses mains expriment l\u2019\u00e9puisement, une vie de travail, de signes, d\u2019actions, de r\u00e9actions, de peurs, de plaisirs furtifs, ce sont des mains us\u00e9es \u00e0 l\u2019extr\u00eame | L\u2019homme se met en branle et longe le mur d\u00e9cr\u00e9pi, trou\u00e9, et commence \u00e0 faire le tour de la pi\u00e8ce, dans un mouvement circulaire qui r\u00e9duit l\u2019espace \u00e0 un point de pivot, on recroise l\u2019\u00e9pingle et le cadre, on tourne, on a le tournis, on a du mal \u00e0 poser notre regard sur la porte d\u2019entr\u00e9e, \u00e0 peine y glisse-t-on qu\u2019 on retombe sur l\u2019angle o\u00f9 le manteau noir recouvre la cage, puis face au mur, devant la chaise \u00e0 bascule et derri\u00e8re l\u2019homme dont nous n\u2019avons jamais vu que le dos, mais dont nous n\u2019avons pas besoin de voir plus, il n\u2019y a rien d\u2019autre \u00e0 voir, tout le voir est sorti de cet homme, s\u2019est d\u00e9pos\u00e9 dans cette pi\u00e8ce, dans le monde en ruines dont cette pi\u00e8ce est le centre, sera toujours le centre, aussi \u00e9videmment que la pupille est au centre de l\u2019iris, un \u0153il \u00e9clat\u00e9 en autant de brisures qu\u2019une coquille d\u2019\u0153uf apr\u00e8s l\u2019\u00e9closion, le regard s\u2019est r\u00e9pandu \u00e0 travers la pi\u00e8ce, le mur a bu le fond de l\u2019\u0153il, il n\u2019y a plus de fond, il n\u2019y a que des surfaces, des formes qui renvoient des lueurs plus ou moins nettes, des piq\u00fbres de rappel | Et l\u2019\u00e9vidente agressivit\u00e9 de ce dossier de chaise en forme de coccyx nous cr\u00e8ve les yeux<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un homme de dos suit le mouvement de balancier d\u2019une chaise \u00e0 bascule. 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