{"id":64346,"date":"2022-01-27T17:59:28","date_gmt":"2022-01-27T16:59:28","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=64346"},"modified":"2022-01-31T17:04:59","modified_gmt":"2022-01-31T16:04:59","slug":"15-ouvre-boite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/15-ouvre-boite\/","title":{"rendered":"autobiographies #15 | ouvre-bo\u00eete"},"content":{"rendered":"\n<p>Paris, mercredi 26 janvier<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;avantage d&rsquo;\u00e9crire la date, c&rsquo;est qu&rsquo;on sent passer les jours. Avantage qui pince le c\u0153ur, impossible de ne pas voir \u00e0 quelle vitesse vertigineuse Je me rue vers ma mort (Je est ici anonyme et g\u00e9n\u00e9ral). J&rsquo;aime ce sentiment, \u00e7a fait courant d&rsquo;air. Les fluettes repl\u00e8tes jouent des castagnettes. Une fourchette d&rsquo;argent, debout, crocs en l&rsquo;air aux poutres du plafond (3 m 50). J&rsquo;en reviens au galop vers la mort&nbsp;: \u00e7a ouvre un espace, non&nbsp;? Je propose de ne quitter cette pens\u00e9e sous aucun pr\u00e9texte, pour garder tout le temps le sentiment transi d&rsquo;\u00eatre en transit et de le savoir&nbsp;; tout l&rsquo;int\u00e9r\u00eat est dans le Et de le savoir. Maintenant imaginons que je meure ce soir. Quelqu&rsquo;un, j&rsquo;ignore qui (sans doute un proche, qui m&rsquo;a bien connue mais n&rsquo;a pas la possibilit\u00e9 d&rsquo;en faire \u00e9tat ici), un jour lira ce journal et donc, ce qui suit&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>Amsterdam, il va \u00eatre midi<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai march\u00e9 toute la nuit. Les rues se ressemblaient toutes, je me disais Je suis d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9e ici, enfin je crois. Il y a eu des immeubles neufs avec des grandes fen\u00eatres au rez-de-chauss\u00e9e, sans rideaux. Une famille \u00e9tait attabl\u00e9e, comme dans une pub de corn flakes. Le p\u00e8re, la m\u00e8re et deux enfants, un gar\u00e7on et une fille. La m\u00e8re, une grosse femme aux cheveux pendants, remplissait les assiettes que les autres lui tendaient, apr\u00e8s avoir plong\u00e9 une louche noire dans une marmite noire. Il m&rsquo;a sembl\u00e9 apercevoir dans les assiettes creuses, des crapauds vivants. Mais c&rsquo;\u00e9tait peut-\u00eatre les reflets de la vitre, je me suis approch\u00e9e pour mieux voir. La femme a tourn\u00e9 vers moi sa figure de caniche, d&rsquo;un air irrit\u00e9. Visiblement, je troublais leur intimit\u00e9. Elle a agit\u00e9 sa louche d&rsquo;une fa\u00e7on peu aimable, comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;un gourdin chrom\u00e9 pour m&rsquo;assommer. Ce faisant, de grosses gouttes de soupe sont tomb\u00e9es sur son mari, un cr\u00e2ne chauve. \u00c7a devait \u00eatre br\u00fblant, il n&rsquo;a rien dit. Il a continu\u00e9 sa soupe. Les enfants n&rsquo;ont pas eu l&rsquo;air surpris. Elle leur a donn\u00e9 des morceaux de pain qu&rsquo;elle coupait en tenant la miche contre ses gros seins. Cette fois, c&rsquo;est vers moi le couteau, tr\u00e8s grand, tr\u00e8s pointu. Je suis partie. Dans la fen\u00eatre suivante, elle aussi sans rideaux, une jeune fille \u00e9tait assise \u00e0 une table, elle me faisait face, j&rsquo;ai vu qu&rsquo;elle portait une chemise d&rsquo;homme. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;elle, une chope de bi\u00e8re. Elle \u00e9tait pench\u00e9e sur un cahier dans l&rsquo;attitude d&rsquo;\u00e9crire, ou de dessiner. J&rsquo;avais envie de savoir ce qu&rsquo;elle fabriquait. Elle a lev\u00e9 la t\u00eate, le crayon dans une main la gomme dans l&rsquo;autre, elle m&rsquo;a souri. Moi aussi. J&rsquo;ai fait le geste bien connu d&rsquo;ouvrir les mains en d\u00e9crivant un cercle avec le poignet et en soulevant l\u00e9g\u00e8rement les \u00e9paules. Elle a compris, elle a lev\u00e9 son cahier pour me montrer. \u00c7a avait l&rsquo;air d&rsquo;\u00eatre une BD qu&rsquo;elle dessinait, mais on ne voyait pas bien. J&rsquo;ai coll\u00e9 ma figure \u00e0 la vitre. La fille s&rsquo;est lev\u00e9e, elle a coll\u00e9 son cahier contre ma figure, je me suis recul\u00e9e. C&rsquo;\u00e9tait bien une BD. Sur la premi\u00e8re image, une fille \u00e9tait assise \u00e0 une table sur laquelle \u00e9tait pos\u00e9e une chope de bi\u00e8re. Assise en profil perdu ou plut\u00f4t vautr\u00e9e, un bras repli\u00e9 peinant \u00e0 soutenir sa t\u00eate, l&rsquo;autre tendu vers la chope. On voyait qu&rsquo;elle ne portait rien sous sa chemise d&rsquo;homme par une cuisse nue qui d\u00e9passaient de la table. Un homme osseux, l\u00e8vre du haut retrouss\u00e9e sur des incisives anormalement longues, se tenait debout en face d&rsquo;elle qui disait dans la bulle&nbsp;: J&rsquo;ai rencontr\u00e9 quelqu&rsquo;un et c&rsquo;est une femme., \u00e7a devait arriver. L&rsquo;image suivante \u00e9tait un gros plan du visage de l&rsquo;homme, ses grandes dents et des petites gouttes tout autour de sa t\u00eate pour montrer son \u00e9tonnement. J&rsquo;ai fait un geste enthousiaste pouce lev\u00e9, Super, et j&rsquo;ai disparu. \u00c0 c\u00f4t\u00e9, la vitre \u00e9tait noire, un appartement inoccup\u00e9 depuis un certain temps sans doute, vu le nombre d&rsquo;affiches coll\u00e9es, dont une, visiblement ancienne, en noir et blanc, un visage jeune aur\u00e9ol\u00e9 d&rsquo;une masse de cheveux fris\u00e9s surmontant le col d&rsquo;un blouson, c&rsquo;\u00e9tait difficile de dire si fille ou gar\u00e7on, mais \u00e7a me disait quelque chose, une impression. En bas de l&rsquo;affiche, c&rsquo;\u00e9tait marqu\u00e9 DISPARITION et tout en bas, des num\u00e9ros de t\u00e9l\u00e9phone. Des num\u00e9ros de t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 7 chiffres, pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s de l&rsquo;indicatif de la France. \u00c0 7 chiffres. Indicatif de la France. Un homme s&rsquo;est approch\u00e9, tr\u00e8s grand et mince, d&rsquo;un certain \u00e2ge, les cheveux boucl\u00e9s d\u00e9passant d&rsquo;une calotte blanche en coton, fabriqu\u00e9e au crochet. Il a montr\u00e9 l&rsquo;affiche en disant quelque chose dans une langue inconnue de moi. J&rsquo;ai refait le geste avec les ronds de poignets et les \u00e9paules lev\u00e9es, il a point\u00e9 son doigt vers l&rsquo;affiche puis l&rsquo;a retourn\u00e9 vers sa propre poitrine, il a fait cela plusieurs fois. C&rsquo;\u00e9tait facile d&rsquo;en d\u00e9duire qu&rsquo;il connaissait cette personne sur l&rsquo;affiche, sa s\u0153ur, son fils, un amour peut-\u00eatre&nbsp;? Soudain je me suis rappel\u00e9e ce visage, je me suis rappel\u00e9e o\u00f9 je l&rsquo;avais vu, c&rsquo;\u00e9tait \u00e0 la Une de France Soir il y a plus de quarante ans, une jeune fille disparue, l&rsquo;article disait qu&rsquo;elle avait \u00e9t\u00e9 vue pour la derni\u00e8re fois dans un train de nuit allant de Paris \u00e0 Amsterdam. Par le contr\u00f4leur. Il l&rsquo;avait vue dormir dans la toison blanche d&rsquo;un manteau afghan, c&rsquo;\u00e9tait bien sa tignasse fris\u00e9e, elle dormait dans le compartiment, dans le coin-fen\u00eatre droit. J&rsquo;ai tourn\u00e9 la t\u00eate, l&rsquo;homme n&rsquo;\u00e9tait plus l\u00e0. J&rsquo;ai travers\u00e9 la rue, je me suis pench\u00e9e, il y avait des gens en bas, pr\u00e8s de l&rsquo;eau, l&rsquo;eau noire, les combinaisons en caoutchouc noir, les masques, les tubas, ils ont plong\u00e9. Leurs t\u00eates ont disparu sous l&rsquo;eau. Au m\u00eame instant, j&rsquo;ai entendu la sir\u00e8ne d&rsquo;une ambulance. Au m\u00eame instant j&rsquo;ai ouvert les yeux, j&rsquo;\u00e9tais allong\u00e9e sur une civi\u00e8re. Je ne comprends pas ce qui s&rsquo;est pass\u00e9. On m&rsquo;a parl\u00e9 de d\u00e9placement dans le temps.<\/p>\n\n\n\n<p>codicille : j&rsquo;ai tent\u00e9 de raconter un d\u00e9placement le long du temps. je ne sais pas si \u00e7a se comprend. je me demande si on ne pourrait pas raconter toute une vie, comme \u00e7a.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Paris, mercredi 26 janvier L&rsquo;avantage d&rsquo;\u00e9crire la date, c&rsquo;est qu&rsquo;on sent passer les jours. Avantage qui pince le c\u0153ur, impossible de ne pas voir \u00e0 quelle vitesse vertigineuse Je me rue vers ma mort (Je est ici anonyme et g\u00e9n\u00e9ral). J&rsquo;aime ce sentiment, \u00e7a fait courant d&rsquo;air. Les fluettes repl\u00e8tes jouent des castagnettes. 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