{"id":6482,"date":"2019-07-24T17:06:51","date_gmt":"2019-07-24T15:06:51","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=6482"},"modified":"2019-07-24T22:19:18","modified_gmt":"2019-07-24T20:19:18","slug":"corolle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/corolle\/","title":{"rendered":"Corolle"},"content":{"rendered":"\n<h3 class=\"wp-block-heading\">1 \u2014<\/h3>\n\n\n\n<p>Une courbe pure que vient juste rompre un petit monticule abrupt au sommet plat. Il fait sombre, presque nuit, juste une fronti\u00e8re, un contraste, sans mati\u00e8re, entre ce que je sais \u00eatre ta peau et le mur. Fermer les yeux un instant, patienter un peu. Les rouvrir. Le grain appara\u00eet, diffus, sur la colline farin\u00e9e, plus claire que le sombre ressaut qui se d\u00e9tache sur le gris du mur et se soul\u00e8ve r\u00e9guli\u00e8rement, calmement, dans ton souffle. Fermer les yeux un instant de plus, patienter encore. La colline enfin diaphane, chair, vein\u00e9e de la fine dentelle bleue qui l\u2019irrigue et de sa corolle, collier d\u2019irr\u00e9guli\u00e8res perles brunes couronn\u00e9es de fines sculptures. Paysage. Celui que j\u2019observe du creux de ton \u00e9paule chaque matin en repoussant le drap. Fermer les yeux, patienter, rester sage.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">2 \u2014<\/h3>\n\n\n\n<p>La colline enfin diaphane, chair, vein\u00e9e de la fine dentelle bleue qui l\u2019irrigue et de sa corolle, collier d\u2019irr\u00e9guli\u00e8res perles brunes couronn\u00e9es de fines sculptures. Paysage. Juste un relief qui se dessine&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Ou raisin, pomme verte, cerise, citron, abricot, poire, papaye&#8230; ou past\u00e8que.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est ainsi chez Pomm\u2019Poire, boutique de lingerie fine, qu&rsquo;on \u00e9voque les formes des fruits qu\u2019on habille de dentelles et soutient de corbeilles.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019autres invoquent la nature, la g\u00e9ographie, les objets&nbsp;: goutte d\u2019eau, larme, volcan, dune, Est-Ouest, cloche&#8230; \u00e9vitant les adjectifs banals ou blessants&nbsp;: bien dessin\u00e9, petit, affaiss\u00e9, tombant, rond, ferme, flasque, haut, saillant, rid\u00e9\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Tr\u00e8s curieusement ce \u00e0 quoi tout cela fait r\u00e9f\u00e9rence, cette richesse de forme, de couleur, de nature, a tr\u00e8s peu d\u2019occurrences dans notre langue (acad\u00e9mique t m\u00eame argotique) car, pour d\u00e9crire notre anatomie, nous pr\u00e9f\u00e9rons les m\u00e9taphores. M\u00e8me Flaubert : \u00ab&nbsp;<em>Et c\u2019est qu\u2019il y a, monsieur, tant d\u2019esp\u00e8ces de t\u00e9tons diff\u00e9rents. Il y a le t\u00e9ton pomme, le t\u00e9ton poire, le t\u00e9ton lubrique, \u2013 le t\u00e9ton pudique, que sais-je encore&nbsp;? [\u2026] Il y a encore le t\u00e9ton mamelle, pointu, orgiaque, canaille, fait comme une gourde de jardinier \u00e0 mettre des graines, mince de base, allong\u00e9, gros du bout. [\u2026] Il y a le t\u00e9ton de la jeune fille qui arrive de son pays, ni pomme, ni poire, mais gentil, convenable, fait pour inspirer des d\u00e9sirs et comme un t\u00e9ton doit \u00eatre. [\u2026] Il y a le bon t\u00e9ton de la nourrice, o\u00f9 s\u2019enfoncent les mains des enfants qui s\u2019\u00e9corent dessus, pour pomper plus \u00e0 l\u2019aise. Sur lui s\u2019entrecroisent des veines bleues. On le respecte dans les familles. Il y a enfin le t\u00e9ton citrouille\u2026<\/em>&nbsp;\u00bb <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(Gustave Flaubert, lettre \u00e0 son ami Louis Hyacinthe Bouilhet du 10&nbsp;f\u00e9vrier 1851)<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">3 \u2014<\/h3>\n\n\n\n<p>Fermer les yeux, patienter, rester sage.&nbsp;<strong><em>C.<\/em><\/strong>&nbsp;&#8230; &#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Cet atelier d\u2019\u00e9criture \u00ab&nbsp;<em>Pousser la langue<\/em>&nbsp;\u00bb m&rsquo;invite \u00e0 s\u2019affranchir de mes \u00e9crits pr\u00e9c\u00e9dents.<\/p>\n\n\n\n<p>1er jour<\/p>\n\n\n\n<p>Non. J&rsquo;ai r\u00e9sist\u00e9, souhaitant tenter de maintenir un univers particulier autour des propositions de Fran\u00e7ois Bon et d&rsquo;y ajouter la contrainte d\u2019une \u00e9criture longue. Quel objet&nbsp;prendre&nbsp;? Un qui soit mien&nbsp;? Non&nbsp;! Je voudrais rester proche des  familiers du personnage qui s\u2019est subrepticement et myst\u00e9rieusement impos\u00e9 \u00e0 moi d\u00e8s le premier jour&nbsp;:&nbsp;<strong><em>C.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Cet objet sera donc le sien. Or de&nbsp;<strong><em>C.<\/em><\/strong> le mythe n\u2019a retenu que le s\u00e9ducteur. D\u2019o\u00f9 le choix \u2014 que je peux facilement partager avec lui \u00e0 trois si\u00e8cles d&rsquo;\u00e9cart \u2014 de quelque chose que je tente de camoufler dans ce \u00ab&nbsp;<em>paysage<\/em>&nbsp;\u00bb mais que trahit vite le \u00ab&nbsp;<em>drap<\/em>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>2\u00e8me jour&nbsp;: Une courbe pure que vient juste rompre un petit monticule abrupt au sommet plat. Cherchons donc ce que d\u2019autres en ont fait que ce soit dans la litt\u00e9rature ou les affaires. Force est de constater que, dans les deux cas, la m\u00e9taphore domine et tourne presque invariablement, en prose comme en po\u00e9sie, autour du fruit \u2014 est-ce \u00e0 cause du \u00ab&nbsp;fruit d\u00e9fendu&nbsp;\u00bb&nbsp;? \u2014 plus que vers le paysage \u2014 est-ce parce que sa contemplation am\u00e8ne vite, trop vite, \u00e0 sa consommation&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est alors, qwantisant, que je suis tomb\u00e9 sur cette lettre de Gustave Flaubert. Mais voil\u00e0, celle-ci d\u00e9voile que ce n\u2019est pas d\u2019un objet qu\u2019il s\u2019agit, mais d\u2019un objet de convoitise, le sein, son sein, et plus encore son t\u00e9ton (qui jusqu\u2019au 19<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle semble signifier autant le sein que l\u2019ar\u00e9ole) et \u00e0 travers lui de n\u00e9cessaires conqu\u00eates, les femmes, bien loin du creux de&nbsp;<strong>Son<\/strong> \u00e9paule que chaque matin j\u2019observe. Lettre bien trop longue pour \u00eatre annex\u00e9e et qu\u2019il me faut donc amputer.<\/p>\n\n\n\n<p>Chirurgie donc op\u00e9r\u00e9e par des&nbsp;<em>[\u2026] <\/em>qui me permet ainsi, par omission, de maintenir l&rsquo;illusion d&rsquo;un texte respectable.<\/p>\n\n\n\n<p>3<sup>\u00e8me<\/sup> jour&nbsp;: Atelier d\u2019\u00e9criture. Jusqu\u2019o\u00f9 peut-on aller&nbsp;? Que permettront les lecteurs, m\u00eame si, sur le Net, j\u2019\u00e9chappe \u00e0 la lecture publique. Que ferai-je du texte complet&nbsp;? Dois-je rester dans la tendresse ou laisser \u00e9clater le caract\u00e8re sulfureux de&nbsp;<strong><em>C.<\/em><\/strong>&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Supprimons donc quelques pudiques&nbsp;<em>[\u2026]<\/em> de la citation pr\u00e9c\u00e9dente. Dans cette lettre destin\u00e9e \u00e0 un unique ami intime, Flaubert, lubrique, pousse non seulement la langue mais aussi repousse la morale&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;<em>Il y a encore le t\u00e9ton mamelle, pointu, orgiaque, canaille, fait comme une gourde de jardinier \u00e0 mettre des graines, mince de base, allong\u00e9, gros du bout. C\u2019est celui de la femme que l\u2019on baise en levrette, toute nue, devant une vieille psych\u00e9 en acajou plaqu\u00e9.&nbsp;<\/em>\u00bb ou encore \u00ab&nbsp;<em>Il y a enfin le t\u00e9ton citrouille, le t\u00e9ton formidable et salopier, qui donne envie de chier dessus. C\u2019est celui que d\u00e9sire l\u2019homme, lorsqu\u2019il dit \u00e0 la maquerelle&nbsp;: \u00ab&nbsp;donnez-moi une femme qui a de gros t\u00e9tons.&nbsp;\u00bb C\u2019est celui-l\u00e0 qui pla\u00eet \u00e0 un cochon comme moi, et j\u2019ose dire, comme nous.<\/em>&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Que puis-je m\u2019autoriser ici&nbsp;?&nbsp;<strong><em>C.&nbsp;<\/em><\/strong>au 18<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle comme Flaubert et tant d\u2019autres auteurs au 19<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle s\u2019offraient tous les abus, souvent misogynes et \u00e9picuriens, presque toujours libertins.<\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0, il me reste d\u00e9sormais \u00e0 choisir. Jusqu\u2019o\u00f9 aller ?<\/p>\n\n\n\n<p>La colline enfin diaphane, chair, vein\u00e9e de la fine dentelle bleue qui l\u2019irrigue et de sa corolle, collier d\u2019irr\u00e9guli\u00e8res perles brunes couronn\u00e9es de fines sculptures. Paysage. Celui que j\u2019observe du creux de son \u00e9paule chaque matin en repoussant le drap. Fermer les yeux, patienter&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>C.<\/em><\/strong> resterait-il sage&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">4 \u2014<\/h3>\n\n\n\n<p>Une courbe pure que vient juste rompre un petit monticule abrupt au sommet plat. Il fait sombre, presque nuit, juste une fronti\u00e8re, un contraste, sans mati\u00e8re, entre ce que je sais \u00eatre sa peau et le drap. Fermer les yeux un instant, patienter un peu. Les rouvrir. Le grain appara\u00eet, diffus, sur la colline farin\u00e9e, plus claire que le sombre ressaut qui se d\u00e9tache et se soul\u00e8ve r\u00e9guli\u00e8rement, calmement, dans son souffle. Fermer les yeux un instant de plus, patienter encore. La colline enfin diaphane, chair, vein\u00e9e de la fine dentelle bleue qui l\u2019irrigue et de sa corolle, collier d\u2019irr\u00e9guli\u00e8res perles brunes couronn\u00e9es de fines sculptures. Paysage. Celui que j\u2019observe, chaque matin au r\u00e9veil de Mademoiselle, \u00e9chapp\u00e9 des dentelles, c\u0153ur de marguerite s\u2019\u00e9chappant d\u2019un chiffon propre d\u2019\u0153illet. Entrouvrir les volets, d\u00e9voiler brun t\u00e9ton, sombre ar\u00e9ole, frais croissant de lune que d\u00e9voile son bras qui saisit l\u2019oreiller.<\/p>\n\n\n\n<p>Mademoiselle&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>La retourner lentement face \u00e0 la lumi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Tendres G\u00e9meaux qui m\u2019\u00e9blouissent.<\/p>\n\n\n\n<p>Refouler mon d\u00e9sir. Repousser le s\u00e9ducteur qui r\u00e9side en moi.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle cligne des yeux, me sourit, tarde \u00e0 cacher ses seins qui fr\u00e9missent&#8230; Diablesse\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>C.<\/em><\/strong> C\u2019est toi ?&nbsp;<strong><em>C.<\/em><\/strong>&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">5 \u2014<\/h3>\n\n\n\n<p>Chut&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Ma dentelle<\/p>\n\n\n\n<p>ma corolle<\/p>\n\n\n\n<p>ma colline<\/p>\n\n\n\n<p>ma fille<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>C.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>n\u2019attendra pas que l\u2019impudique \u00e9close.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1 \u2014 Une courbe pure que vient juste rompre un petit monticule abrupt au sommet plat. Il fait sombre, presque nuit, juste une fronti\u00e8re, un contraste, sans mati\u00e8re, entre ce que je sais \u00eatre ta peau et le mur. Fermer les yeux un instant, patienter un peu. Les rouvrir. Le grain appara\u00eet, diffus, sur la colline farin\u00e9e, plus claire que <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/corolle\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Corolle<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":78,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[454],"tags":[],"class_list":["post-6482","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2019-03-cinq-fois-sur-le-metier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6482","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/78"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6482"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6482\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6482"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6482"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6482"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}