{"id":65565,"date":"2022-02-09T11:42:03","date_gmt":"2022-02-09T10:42:03","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=65565"},"modified":"2022-02-14T08:37:45","modified_gmt":"2022-02-14T07:37:45","slug":"autobiographie-13-sa-peau","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographie-13-sa-peau\/","title":{"rendered":"autobiographie #13 | sa peau"},"content":{"rendered":"\n<p>Elle. Cinquante ans \u00e0 pincer les l\u00e8vres, \u00e0 se capitonner de cartilages. Droite, elle y mettait un point d\u2019honneur. La t\u00eate droite, tout en haut de son cou, trop haute pour que j\u2019aille lui porter un baiser. Elle d\u00e9testait \u00e7a les marques d\u2019affection qui en disaient, elle d\u00e9tournait le visage, repoussait de la main, \u00ab&nbsp;Non non, laisse-moi tranquille&nbsp;\u00bb. Elle reprenait son chiffon ou son marteau et ses clous, mais tenait loin de mes l\u00e8vres sa peau. Moi, je voulais la sentir, la toucher, y appuyer mes doigts, y fouir mon nez dans cette peau mouchet\u00e9e dont j\u2019avais h\u00e9rit\u00e9. Chaque fois que la main me repoussait, le trou se creusait en dedans. Elle a fait de moi une coque de noix. Ma vie \u00e0 qu\u00e9mander une trace d\u2019amour. Plus tard je me suis veng\u00e9e sur mes enfants, les ai couverts de tendresses \u00e0 les en \u00e9touffer, je les ai engloutis. Aujourd\u2019hui, ce sont eux qui ne supportent plus ma peau. Aujourd\u2019hui je suis vieille et mes doigts t\u00e2tonnent encore la nuit \u00e0 la recherche de la peau moelleuse o\u00f9 prendre source, o\u00f9 constater la r\u00e9alit\u00e9 de ma propre peau, de mon propre corps. Un corps de fille. Un corps de fille, avec un vagin, des seins et des r\u00e8gles, une fille \u00e0 surveiller, \u00e0 mettre en garde, une fille qui risque d\u2019\u00eatre une mauvaise fille, qui \u00e9carte les cuisses et tombe enceinte. Comme elle. Ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 la mort de son mari qu\u2019elle a avou\u00e9. Enceinte d\u2019un jeune homme de passage. 18 ans, Corse, beau, fianc\u00e9. Il n\u2019a jamais su. Elle, son ventre coupable, chass\u00e9e de son emploi de bonne et de la maison maternelle&#8230; Cinquante ans \u00e0 pincer les l\u00e8vres. Mon p\u00e8re aussi, qui a adopt\u00e9 l\u2019enfant et justifi\u00e9 toute sa vie durant un mariage tardif qui avait plong\u00e9 ma m\u00e8re en disgr\u00e2ce. Une honte. \u00c7a ne lui ressemblait pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle pr\u00e9f\u00e9rait les gar\u00e7ons. Elle ne s\u2019en est jamais cach\u00e9e. C\u2019\u00e9tait mieux d\u2019avoir des gar\u00e7ons. Il n\u2019y a que dans la grande vieillesse, quand cela faisait bien longtemps qu\u2019elle ne pouvait plus manier le marteau, changer une ampoule ou m\u00eame se couper les ongles des doigts de pieds, quand son mari \u00e9tait mort, qu\u2019elle avait d\u00fb quitter son appartement et \u00eatre h\u00e9berg\u00e9e chez moi, quand elle \u00e9tait triste, faible et que son orgueil avait \u00e9t\u00e9 ravin\u00e9 par les varices et l\u2019arthrose, qu\u2019elle a murmur\u00e9, assise sur le rebord du lit, me regardant moi \u00e0 genoux, lui enfilant ses chaussons,<\/p>\n\n\n\n<p>Finalement c\u2019est bien d\u2019avoir des filles<\/p>\n\n\n\n<p>j\u2019ai pens\u00e9 la gifler. Ma s\u0153ur a claqu\u00e9 la porte en temp\u00eate. Son orgueil n\u2019avait pas rendu les armes, elle frappait encore\u2026 ses filles. Tandis que ses gar\u00e7ons, absents, n\u2019avaient que des lauriers, tandis que ses gar\u00e7ons pouvaient entourer son cou de leurs bras et l\u2019enlacer. Elle pr\u00e9f\u00e9rait les gar\u00e7ons. Moi aussi d\u2019ailleurs, je pr\u00e9f\u00e8re les gar\u00e7ons, \u00e7a pleurniche moins et c\u2019est plus franc, les filles \u00e7a fait des histoires et c\u2019est vicieux, \u00e7a frappe dans le dos, \u00e7a fait des croche-pattes et lance des rumeurs. Mauvaises, elles sont mauvaises les filles. Moi, je voulais \u00eatre un gar\u00e7on. Faire la course avec eux, porter des pantalons, grimper aux arbres et faire des bras d\u2019honneur, siffler, cracher et aimer les maths. On disait de moi que j\u2019\u00e9tais un gar\u00e7on manqu\u00e9. Je suis m\u00eame tomb\u00e9e amoureuse d\u2019une fille au lyc\u00e9e. Claude, elle s\u2019appelait Claude. Elle me lan\u00e7ait des \u0153illades, montrait \u00e0 peine la blancheur de ses dents quand elle \u00e9cartait les l\u00e8vres dans un sourire, elle portait des blouses bleues sur lesquelles elle avait cousu des fleurs, discr\u00e8tes, juste au-dessus de la couture des manches. Je voulais toucher sa peau, sa peau que j\u2019imaginais comme savon au ch\u00e8vrefeuille, et je m\u2019en serais lav\u00e9 le corps tout entier. Mais Claude a d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 et jamais plus de femme dans ma vie ne m\u2019a donn\u00e9 envie de presser mon sexe entre les doigts. J\u2019ai aim\u00e9 des gar\u00e7ons, et puis un homme. Et j\u2019ai fait des gar\u00e7ons \u00e0 qui j\u2019ai appris \u00e0 ne pas pleurer, \u00e0 grimper aux arbres, \u00e0 garder la t\u00eate haute, fiers. Des gar\u00e7ons que j\u2019ai couverts de baisers jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019ils me repoussent \u00e0 leur tour. Sa joue \u00e0 elle, ce n\u2019est qu\u2019adulte, quand nous lui rendions visite pour le repas dominical, que cette joue, cette peau, elle me permettait de l\u2019effleurer pour la bise de politesse, mais jamais jamais elle ne se risquait \u00e0 mettre la main sur mon bras ou mon \u00e9paule. Jamais ses l\u00e8vres \u00e0 elle ne pressaient la surface de ma peau, n\u2019embrassaient fermement ma joue. Jamais la sensation de moi sur sa bouche. Jamais les petits-fils sur les genoux, la main dans les cheveux. Jamais je ne l\u2019ai vue non plus embrasser son mari, alors qu\u2019il tendait, lui, les l\u00e8vres vers cette joue rebondie, \u00e9toil\u00e9e de t\u00e2ches de rousseur, qu\u2019il d\u00e9sirait avec une admiration suppliante.<\/p>\n\n\n\n<p>La nuit, \u00e0 pr\u00e9sent, je l\u2019embrasse \u00e0 l\u2019envi. Elle m\u2019appara\u00eet dans l\u2019obscurit\u00e9, son visage vaporeux se d\u00e9tache du n\u00e9ant et s\u2019approche de mes yeux. Je cherche sa joue du bout des doigts, que je presse ensuite sur mes l\u00e8vres et je sens son odeur. Elle me traverse, entre dans ma bouche et glisse dans mes poumons. Je m\u2019emplis d\u2019elle. Et je sens. Je sens enfin qu\u2019elle m\u2019aime. Dans la mort elle m\u2019aime.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle. Cinquante ans \u00e0 pincer les l\u00e8vres, \u00e0 se capitonner de cartilages. Droite, elle y mettait un point d\u2019honneur. La t\u00eate droite, tout en haut de son cou, trop haute pour que j\u2019aille lui porter un baiser. Elle d\u00e9testait \u00e7a les marques d\u2019affection qui en disaient, elle d\u00e9tournait le visage, repoussait de la main, \u00ab&nbsp;Non non, laisse-moi tranquille&nbsp;\u00bb. 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