{"id":65674,"date":"2022-02-10T18:18:19","date_gmt":"2022-02-10T17:18:19","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=65674"},"modified":"2022-02-14T17:19:32","modified_gmt":"2022-02-14T16:19:32","slug":"transversales-2-robinson-ii","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/transversales-2-robinson-ii\/","title":{"rendered":"transversales #02 | Robinson II"},"content":{"rendered":"\n<p>Robinson arriva sur l\u2019\u00eele au moment pr\u00e9cis o\u00f9 son anc\u00eatre avait d\u00e9j\u00e0 d\u00e9pos\u00e9 au sec sur le sable tout ce qu\u2019il avait pu extraire du navire \u00e9chou\u00e9. Il se vit entour\u00e9 d\u2019un bon nombre de coffres en bois, d\u2019amarres, de morceaux de voile d\u00e9chir\u00e9e et d\u2019autres objets qu\u2019il ne prit pas la peine d\u2019analyser. Un chien, qui apparemment avait \u00e9t\u00e9 capable lui aussi de quitter le navire sain et sauf, jappait all\u00e8grement autour de lui, et deux chats, probablement contents de retrouver la terre ferme, flairaient minutieusement leur nouveau territoire.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut f\u00eater\u00a0tout cela\u00a0! dit Robinson s\u2019adressant au chien qui n\u2019arr\u00eatait pas de tournoyer comme s\u2019il avait besoin de remercier l\u2019air, le soleil, le sable fin de la plage d\u2019\u00eatre encore en vie. Une fois les caissons ouverts, il trouva rapidement ce qu\u2019il cherchait\u00a0: une grande quantit\u00e9 de rhum et d\u2019autres cordiaux tout aussi all\u00e9chants. Sensationnelles ces boissons, revigorantes, faisant exploser en lui les pens\u00e9es les plus exquises. Au diable la vie maritime et toutes ses frayeurs\u00a0! A bas les ordres, les cris, les t\u00e2ches rudes et monotones, les quarts de vigie, le froid des nuits et la canicule suffocante des journ\u00e9es sans fin, \u00e0 bas la mer \u00e0 perte de vue, immobile et dense, monstrueuse, engloutissant p\u00eale-m\u00eale dans ses gouffres profonds, poupes et proues, hommes, m\u00e2ts g\u00e9ants\u00a0! Comment a-t-il pu survivre \u00e0 une telle catastrophe\u00a0? Mais il \u00e9tait bien l\u00e0, intact, sans une \u00e9gratignure, fin pr\u00eat pour la d\u00e9licieuse aventure de ne rien faire si ce n\u2019est se laisser aller au gr\u00e9 des heures et des jours. Anim\u00e9 par les douceurs de l\u2019alcool, il commen\u00e7a \u00e0 r\u00e9unir des morceaux de bois et autres d\u00e9bris que la mar\u00e9e avait d\u00e9pos\u00e9s sur le rivage afin d\u2019allumer un \u00e9norme feu dont les flammes s\u2019\u00e9lev\u00e8rent aussit\u00f4t dans l\u2019air comme une louange au ciel. Et, tel un novice dans un rituel pa\u00efen, il commen\u00e7a \u00e0 danser autour de cet autel incantatoire tout en chantant de vieilles chansons marines. Il ne se souvient pas de s\u2019\u00eatre endormi ou d\u2019avoir perdu connaissance. En entrouvrant les yeux quelques heures plus tard, il d\u00e9couvre avec horreur une ligne courbe de fourmis g\u00e9antes qui progresse le long de son bras et s\u2019appr\u00eate \u00e0 envahir son visage. Se l\u00e8ve d\u2019un bond, secoue les insectes de son corps, mais, \u00e9tourdi par les vapeurs de l\u2019alcool, retombe aussit\u00f4t. C\u2019est \u00e0 ce moment qu\u2019il l\u2019aper\u00e7oit\u00a0: \u00a0immobile, noir, silencieux, colossal, un homme aux cheveux longs le d\u00e9visage de ses yeux vifs et brillants. Cela doit \u00eatre Vendredi, pense Robinson encore compl\u00e8tement ivre.<\/p>\n\n\n\n<p>De sa lance pointue, Vendredi toucha l\u2019orteil droit de Robinson pour le sommer de se relever et de le suivre. Titubant et hagard, ce dernier trouva prudent de lui ob\u00e9ir. Ils s\u2019engouffr\u00e8rent dans des sentiers bord\u00e9s d\u2019enclos o\u00f9 broutaient des ch\u00e8vres et des boucs. Sur l\u2019un des versants d\u2019une colline, quelques touffes de ce qui semblait \u00eatre de l\u2019orge tentaient tant bien que mal de pousser. Eh bien, pensa Robinson, voil\u00e0 le mythe de l\u2019\u00eele d\u00e9serte parti en fum\u00e9e. Celle-ci semble bel et bien habit\u00e9e, et je vais d\u2019ici peu conna\u00eetre ses habitants. Il ne se trompait pas car, arriv\u00e9s dans une clairi\u00e8re au sol en terre battue, Robinson et son guide s\u2019arr\u00eat\u00e8rent pr\u00e8s d\u2019une rang\u00e9e de cahuttes faites de grosses pierres, d\u2019amas de boue s\u00e9ch\u00e9e, et aux toits couverts de paille de riz. Quelques poules rachitiques picoraient ici et l\u00e0. A ce moment, une grande silhouette sombre et maigre \u00e9mergea de l\u2019obscurit\u00e9 de l\u2019un des cabanons, affronta la lumi\u00e8re du jour en clignant des yeux, avant de d\u00e9visager attentivement Robinson.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Ah, te voil\u00e0&nbsp;! Il \u00e9tait temps&nbsp;! \u2014 murmura l\u2019homme qui lentement se dirigea vers l\u2019endroit o\u00f9 se tenaient les nouveaux-venus.<\/p>\n\n\n\n<p>Robinson comprit \u00e0 ces mots qu\u2019il \u00e9tait attendu dans l\u2019\u00eele et que les paroles prof\u00e9r\u00e9es par l\u2019homme n\u2019\u00e9taient pas forc\u00e9ment de bonne augure.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Tu enfin nous as trouv\u00e9s\u2014 continua l\u2019homme qui parlait avec un fort accent et sans souci de la grammaire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Je ne comprends pas. Je ne cherche personne. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 victime d\u2019un naufrage. Mon bateau a \u00e9chou\u00e9 ici par hasard.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Pense si tu veux, mais nous on t\u2019attendait y a des ann\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Je ne comprends toujours pas.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Il est ivre \u2014 pr\u00e9cisa Vendredi. \u2014 Il a bu grande quantit\u00e9 de rhum qui se trouvait dans les caisses, sur la plage.<\/p>\n\n\n\n<p>Contrairement \u00e0 l\u2019homme devant lui, Vendredi parlait un anglais impeccable.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Tu viens d\u2019arriver juste et d\u00e9j\u00e0 tu fous la pagaille. Mais t\u2019inqui\u00e8te toi-m\u00eame, tu vas payer tout \u00e7a. A doubler.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019homme avan\u00e7a encore d\u2019un pas. Il avait un chapeau pointu sur la t\u00eate, portait un pantalon d\u00e9chir\u00e9, un pull d\u2019une couleur ind\u00e9finissable, sale, et de son ceinturon en cuir pendaient deux r\u00e9volvers. Il avait dans les mains un mousquet qu\u2019il pointa \u00e0 la hauteur du visage de Robinson. Au m\u00eame moment, six ou sept hommes, arm\u00e9s eux aussi, tout aussi maigres que le premier, yeux \u00e9teints et enfonc\u00e9s, sortirent des autres habitations. Ils form\u00e8rent un mur d\u00e9fensif autour de celui qui semblait \u00eatre leur chef. Vendredi, lui, se tenant toujours pr\u00e8s de Robinson, observait l\u2019ensemble d\u2019un large sourire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Je ne sais pas ce que je vous ai fait. Comment voulez-vous que je sois responsable d\u2019une chose que je n\u2019ai pas commise&nbsp;?&nbsp; Et le rhum, je l\u2019ai trouv\u00e9 l\u00e0 o\u00f9 il \u00e9tait. Que je sache personne n\u2019est venu le r\u00e9clamer.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Fait le malin, lui. On s\u2019en fout. Vais rappeler ta m\u00e9moire.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant que l\u2019homme parlait, Robinson sentit ses paupi\u00e8res s\u2019alourdir terriblement dans une somnolence telle qu\u2019il fut sur le point de s\u2019\u00e9vanouir. Vendredi s\u2019empressa de le retenir avant qu\u2019il ne tombe, pendant que le chef poursuivait son discours.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Tu arrives ici avec un h\u00e9ritage et un sort. L\u2019h\u00e9ritage t\u2019a laiss\u00e9 celui d\u2019avant.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Vous pouvez expliquer&nbsp;? \u2014demanda Robinson, dont les yeux se refermaient \u00e0 nouveau.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Celui que nous a laiss\u00e9s derri\u00e8re, promis et pas pay\u00e9 promesse. Parti quand vu le bateau que pouvait l\u2019emmener loin. Mais, c\u2019\u00e9tait pas le contrat. On devait sortir de l\u2019\u00eele ensemble. L\u2019important monsieur aussit\u00f4t vu sa chance s\u2019est d\u00e9bin\u00e9. Promesse&nbsp;? Contrat&nbsp;? Envol\u00e9s&nbsp;! On est rest\u00e9 ici pour nourriture des cannibales.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Attendez un peu&nbsp;! Vous voulez dire que vous \u00eates ici depuis\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Oui, depuis que l\u2019autre parti. Vingt ans.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Qu\u2019est-ce que j\u2019ai \u00e0 voir avec \u00e7a&nbsp;? \u2014 r\u00e9pondit Robinson qui cependant commen\u00e7ait \u00e0 comprendre l\u2019histoire. \u2014 Moi, je suis moi et cet autre dont vous parlez, je ne sais pas de qui il s\u2019agit ni o\u00f9 il se trouve. C\u2019est \u00e0 lui que vous devez demander des comptes. Alors, si vous le permettez, je vais regagner ma plage. Je promets de ne pas d\u00e9ranger.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Voyez, voyez cela. A essayer de faire dr\u00f4le, le coquin. J\u2019ai dit ton h\u00e9ritage. Vais annoncer ton sort. Grand sort, parce que toi vas tenir la promesse de l\u2019autre et nous enlever d\u2019ici.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Moi&nbsp;??? Mais je viens d\u2019arriver. Qui vous dit que je veux repartir&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014On s\u2019en fout. Toi iras aussi.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Il y a un d\u00e9tail qui m\u2019\u00e9chappe \u2014objecta Robinson qui retrouvait petit \u00e0 petit ses esprits et sa sobri\u00e9t\u00e9. Si vous voulez tant sortir de cette \u00eele, pourquoi ne l\u2019avoir d\u00e9j\u00e0 fait&nbsp;? Vous avez eu vingt ans d\u2019essais, alors pourquoi en reviendrait-il \u00e0 moi de vous tirer d\u2019affaire&nbsp;? A ce que je vois, vous avez des bras et des jambes et me semblez en parfait \u00e9tat de sant\u00e9&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Vendredi fit un l\u00e9ger signe d\u2019approbation en \u00e9coutant ces arguments.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014T\u2019as bien nous a regard\u00e9s&nbsp;? On est vieux, fatigu\u00e9s. Difficile travailler et vivre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Oui, vieux, fatigu\u00e9s, et assez fous aller rattraper le pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Tu dis quoi&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Je dis que votre histoire ne me convainc pas. Vous auriez pu construire une douzaine de bateaux et faire le tour du monde si vous l\u2019aviez voulu.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Maintenant, il y a un bon bateau pour aller. Toi vas raccommoder le navire cass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Rien qu\u2019\u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019entrer dans le navire et de ce qu\u2019il pourrait y d\u00e9couvrir, Robinson eut un frisson d\u2019horreur.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Mon navire est dans un piteux \u00e9tat&nbsp;; la proue est totalement d\u00e9fonc\u00e9e. Je vous souhaite bonne chance au cas o\u00f9 auriez un bon bateau capable d\u2019arriver jusqu\u2019\u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 il se trouve.<\/p>\n\n\n\n<p>Vendredi intervint \u00e0 ce moment-l\u00e0&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Ils n\u2019ont pas de bateau car ils ne sont pas capables d\u2019en construire un. Ils n\u2019arrivent m\u00eame pas \u00e0 faire flotter un radeau.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Silence, cr\u00e9ature immonde&nbsp;!&nbsp;Va voir les ch\u00e8vres&nbsp;et apporte le lait.<\/p>\n\n\n\n<p>Vendredi, docile, sortit de l\u2019enclos d\u2019un air tr\u00e8s digne, empoignant bien droit sa lance comme un drapeau. Robinson, rest\u00e9 seul avec ses ennemis et en pleine possession de ses capacit\u00e9s, commen\u00e7a \u00e0 comprendre que s\u2019il voulait passer le reste de sa vie tranquille sur ce bout de terre isol\u00e9, il aurait encore pas mal de travail devant lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019alla pas tr\u00e8s loin dans ses r\u00e9flexions, car apr\u00e8s quelques br\u00e8ves paroles entre le chef du clan et ses subordonn\u00e9s dans une langue qu\u2019il comprenait tant bien que mal, on le saisit brutalement et on le traina de force \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019une de cahuttes. L\u2019odeur qui y r\u00e9gnait \u00e9tait naus\u00e9abonde. Jet\u00e9 contre un mur, Robinson fut aussit\u00f4t ligot\u00e9 comme un morceau de viande que l\u2019on s\u2019appr\u00eaterait \u00e0 mettre au four. Il aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 rester \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, mais apr\u00e8s une rapide v\u00e9rification des n\u0153uds avec lesquels on \u00e9tait en train de l\u2019attacher, il trouva pr\u00e9f\u00e9rable de rester l\u00e0 o\u00f9 il \u00e9tait. Les trois hommes qui l\u2019avaient ligot\u00e9, satisfaits de leur travail, retrouv\u00e8rent leurs comparses \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur o\u00f9 r\u00e9gnait une grande et compr\u00e9hensible agitation. La perspective d\u2019une soir\u00e9e arros\u00e9e au rhum en \u00e9tait la cause et d\u00e9j\u00e0 le chef ordonnait qu\u2019on aille chercher quelques caisses sur la plage o\u00f9 elles avaient miraculeusement atterri. Robinson sourit en \u00e9coutant les consignes du chef du clan et m\u00eame temps qu\u2019il tentait d\u00e9j\u00e0 de se lib\u00e9rer des cordes qui le retenaient. Vendredi entra dans la cabane \u00e0 ce moment lui apportant une esp\u00e8ce de soucoupe remplie de lait de ch\u00e8vre que Robinson ne put \u00e9videmment boire. Ils se regard\u00e8rent un instant, Vendredi avec son grand sourire, Robinson avec une certaine appr\u00e9hension. A nouveau seul, il continua son travail en vue de sa libert\u00e9 prochaine. A l\u2019ext\u00e9rieur, tout paraissait pr\u00eat pour la c\u00e9l\u00e9bration, qui, entre des jurons de joie et des exclamations vibrantes de soulagement, se prolongea tard dans la nuit, \u00e0 la grande consternation de Robinson, depuis longtemps libre de ses amarres. Il dut attendre patiemment que les voix s\u2019apaisent et donnent lieu \u00e0 de longs et profonds ronflements. Quand il sortit enfin de la cabane, il respira \u00e0 grandes gorg\u00e9es l\u2019air de nuit, tout en contemplant la sc\u00e8ne qui se pr\u00e9sentait \u00e0 ses yeux&nbsp;: huit hommes affal\u00e9s sur le sol, compl\u00e8tement ivres. Vendredi se tenait debout dans l\u2019enclos et observait lui aussi le spectacle. Quand il vit que Robinson avait r\u00e9ussi \u00e0 sortir de sa prison, il comprit que peut-\u00eatre quelque chose allait changer dans sa vie.<\/p>\n\n\n\n<p>Le soleil \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 haut dans le ciel quand, un \u00e0 un, les huit hommes commenc\u00e8rent \u00e0 se r\u00e9veiller, ils se regard\u00e8rent avec un grand sourire de satisfaction en pensant \u00e0 la f\u00eate de la veille. Entre des commentaires jocasses et des rires, ils s\u2019achemin\u00e8rent en titubant vers la cabane o\u00f9 ils avaient laiss\u00e9 leur prisonnier. Mais, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, \u00e0 part un monticule de cordes et une soucoupe de lait tourn\u00e9, il n\u2019y avait \u00e9videmment plus personne.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Il s\u2019est \u00e9chapp\u00e9&nbsp;? \u2014demand\u00e8rent-ils les uns aux autres, encore trop \u00e9tourdis.<\/p>\n\n\n\n<p>Le chef fut le dernier \u00e0 entrer et \u00e0 confirmer l\u2019\u00e9vasion. Il commen\u00e7a \u00e0 jurer.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Imb\u00e9ciles&nbsp;! Incomp\u00e9tents&nbsp;! Quelle esp\u00e8ce de n\u0153uds vous avez fait&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Des n\u0153uds de marin. Ce sont les seuls qu\u2019on sait faire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Incroyable&nbsp;! Cherchez partout imm\u00e9diatement&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Mais o\u00f9&nbsp;? Il peut \u00eatre parti dans n\u2019importe quelle direction.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Eh bien, on ira dans toutes les directions. Vous deux, vous partirez vers l\u2019ouest, vous autres vers le sud, toi et toi, vers l\u2019est, moi et Circo on ira au nord. Prenez quelques provisions. On se retrouve ici demain matin pour faire le point de la situation. Prenez aussi des munitions et des cordes.<\/p>\n\n\n\n<p>Un des hommes donna l\u2019alerte&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014O\u00f9 est ce maudit cannibale\u00a0? \u00a0On ne l\u2019a pas encore vu aujourd&rsquo;hui.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Il a d\u00fb aller voir les ch\u00e8vres. Vous deux, vous passerez par les p\u00e2turages et vous l\u2019emm\u00e8nerez avec vous.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014On devra aussi entrer dans la for\u00eat&nbsp;? \u2014 demanda un autre homme.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Pas besoin. Il n\u2019est pas stupide, comme on a d\u00e9j\u00e0 pu le remarquer d\u2019ailleurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Ob\u00e9issant \u00e0 leur chef, rapidement, les huit hommes se dispers\u00e8rent une fois r\u00e9unies les provisions et les armes. L\u2019\u00eele \u00e9tait en effet immense et le fugitif pouvait se cacher n\u2019importe o\u00f9, dans le tronc vide d\u2019un arbre, dans une grotte, \u00e0 l\u2019abri d\u2019un rocher, et m\u00eame dans la for\u00eat vierge, si l\u2019envie lui prenait. Au bout de quelques heures, ne trouvant ni Robinson ni Vendredi, quelques groupes abandonn\u00e8rent leurs recherches, pr\u00e9f\u00e9rant manger, boire, et se reposer sous l\u2019ombre d\u2019un arbre ou dans une clairi\u00e8re, tapiss\u00e9e de mousse. Les plus diligents, entre lesquels se trouvaient le chef, poursuivirent leurs recherches jusqu\u2019\u00e0 la tomb\u00e9e de la nuit, mais n\u2019eurent pour autant plus de succ\u00e8s que leurs comparses.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lendemain, comme convenu les quatre groupes se dirig\u00e8rent vers leur campement, tout en esp\u00e9rant que les autres aient eu plus de chance qu\u2019eux-m\u00eames dans leurs recherches. Ils arriv\u00e8rent \u00e0 quelques m\u00e8tres de leurs cabanes presqu\u2019au m\u00eame moment. Un nuage noir s\u2019\u00e9levait dans le ciel, et si ce n\u2019\u00e9tait l\u2019odeur intense, ils auraient pu croire \u00e0 une violente temp\u00eate qui se formait. Mais l\u2019odeur, la terrible odeur de br\u00fbl\u00e9, les remplit d\u2019\u00e9pouvante. Ils acc\u00e9l\u00e9r\u00e8rent leur course jusqu\u2019\u00e0 leur logis. Au loin, un chien hurlait. Ce n\u2019est qu\u2019en arrivant dans la clairi\u00e8re qu\u2019ils purent constater l\u2019incontestable \u00e9tendue de leur malheur\u00a0: leur minable campement br\u00fblait placidement au soleil. Ils ne pouvaient plus rien sauver. Tout avait disparu en cendres noires et n&rsquo;il restait plus que cette odeur insupportable qui les fit s\u2019\u00e9loigner au plus vite de ce cimeti\u00e8re de vies pass\u00e9es. An\u00e9antis, mis\u00e9rables, ils arriv\u00e8rent sur la plage \u00e0 la recherche d\u2019une bouteille de rhum ou d\u2019un quel qu\u2019autre remontant qui p\u00fbt soulager un peu leur douleur. Mais m\u00eame cela leur avait \u00e9t\u00e9 ni\u00e9. Une longue train\u00e9e de sable blanc s\u2019allongeait devant eux sans aucun vestige de pr\u00e9sence humaine. Au loin, entre des cocotiers, le chien du navire les observait attentivement sans s\u2019approcher. En vain ils cherch\u00e8rent aux alentours ce qui restait du butin appartenant au navire \u00e9chou\u00e9. Rien\u00a0! Un silence \u00e9bahi r\u00e9gna pendant longtemps parmi eux, jusqu\u2019\u00e0 ce l\u2019un des hommes se d\u00e9cida \u00e0 prendre la parole.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Que va-t-on faire, chef&nbsp;? On n\u2019a m\u00eame plus rien \u00e0 manger. Et du feu, comment on va allumer du feu&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Va chercher quelques b\u00fbches l\u00e0 o\u00f9 tu sais \u2014lui r\u00e9pondit le chef. On va en allumer un ici.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Ici&nbsp;? Mais c\u2019est dangereux. Et si on nous rep\u00e8re&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Qu\u2019est-ce que tu pr\u00e9f\u00e8res&nbsp;? \u00catre attaqu\u00e9 par les b\u00eates sauvages au milieu de la for\u00eat ou par les cannibales&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Un grand silence se fit. Le chef continua.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014D\u2019ailleurs, des b\u00eates sauvages j\u2019en ai vu en bon nombre&nbsp;; des cannibales, aucun.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Mais, et la cr\u00e9ature, elle viendrait d\u2019o\u00f9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Sais pas. Et d\u2019ailleurs, cannibale, mon \u0153il. Il mangeait que des herbes.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce fut ainsi qu\u2019ils pass\u00e8rent les premiers et les derniers jours de leur nouvelle captivit\u00e9. Allumant des grands feux sur la plage, buvant du lait de ch\u00e8vre et s\u2019abritant comme ils pouvaient sous les feuilles des arbres quand il y avait une temp\u00eate. D\u00e9daigneux de leur sort qu\u2019ils consid\u00e9raient maintenant comme immutable et sans espoir aucun, \u00e0 mesure que le temps passait, ils d\u00e9daign\u00e8rent aussi la mer. Plus personne ne surveillait l\u2019horizon, tout occup\u00e9s \u00e0 conserver leur feu de bois et \u00e0 y faire cuire le peu de viande ou de poisson qu\u2019ils parvenaient \u00e0 se procurer. Maladifs, d\u00e9prim\u00e9s, silencieux, chacun d\u2019entre eux plong\u00e9 dans les pens\u00e9es les plus sombres, ils ne s\u2019aper\u00e7urent pas de l\u2019arriv\u00e9e des bateaux. Quand ils voulurent fuir, il \u00e9tait \u00e9videmment trop tard. Une horde d\u2019hommes puissants les neutralis\u00e8rent aussit\u00f4t, les ligot\u00e8rent et les train\u00e8rent dans leurs canots, entre des cris, des menaces vaines et des protestations. Bient\u00f4t ils ne furent qu\u2019un point minuscule sur la surface sombre qui rapidement les engloutit. Le chien, voyant la c\u00f4te hors de danger, sortit de sa cachette et commen\u00e7a de japper comme pour appeler quelqu\u2019un. Le lendemain Robinson et Vendredi reprirent finalement possession de leur territoire.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00eele connut, \u00e0 partir de cette nuit et pour un bon nombre d\u2019autres nuits, une \u00e8re nouvelle. Avec tout ce qui restait du navire, ils construisirent un monde \u00e0 leur mesure et volont\u00e9. Un monde contraire aux r\u00eaves grandioses et ambitions d\u00e9mesur\u00e9es. Ils poss\u00e9daient une maison qui les prot\u00e9geait du froid et de la pluie&nbsp;; un bateau pour p\u00eacher et explorer ce qu\u2019ils consid\u00e9raient comme s\u00fbr. Prudemment, ils \u00e9vitaient la plage et les grandes \u00e9tendues vides&nbsp;; pr\u00e9f\u00e9raient la for\u00eat o\u00f9 le versant nord de l\u2019\u00eele, aride et peu propice aux d\u00e9barquements inopportuns. Ils avaient un champ d\u2019orge et un troupeau de ch\u00e8vres et un monde immense \u00e0 d\u00e9couvrir. Ils ne faisaient que l\u2019essentiel, car la vie est trop courte et n\u2019admet pas de fantaisies.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Robinson arriva sur l\u2019\u00eele au moment pr\u00e9cis o\u00f9 son anc\u00eatre avait d\u00e9j\u00e0 d\u00e9pos\u00e9 au sec sur le sable tout ce qu\u2019il avait pu extraire du navire \u00e9chou\u00e9. Il se vit entour\u00e9 d\u2019un bon nombre de coffres en bois, d\u2019amarres, de morceaux de voile d\u00e9chir\u00e9e et d\u2019autres objets qu\u2019il ne prit pas la peine d\u2019analyser. Un chien, qui apparemment avait \u00e9t\u00e9 <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/transversales-2-robinson-ii\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">transversales #02 | Robinson II<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":332,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[3114,3115],"tags":[],"class_list":["post-65674","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-transversales","category-02-compressions"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/65674","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/332"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=65674"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/65674\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=65674"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=65674"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=65674"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}