{"id":66182,"date":"2022-02-15T19:21:00","date_gmt":"2022-02-15T18:21:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=66182"},"modified":"2023-06-03T19:32:04","modified_gmt":"2023-06-03T17:32:04","slug":"vers-un-ecrire-film-4-la-danse-de-la-peur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/vers-un-ecrire-film-4-la-danse-de-la-peur\/","title":{"rendered":"vers un \u00e9crire film #04 | la danse de la peur"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Quand le grain de pluie fait son staccato de rue, y geignant de sa grisaille affreuse, tu sais d\u2019embl\u00e9e que l\u2019estomac sera tordu d\u2019aigre-doux, l\u00e9g\u00e8rement opaque, press\u00e9 d\u2019en finir, cherchant l\u2019absolution en fin de journ\u00e9e. Le dernier ding qui sonne la fin des cours, la fin des cris, la tr\u00eave des ricanements, l\u2019\u0153il de biais sur les visages, le corps entier plant\u00e9 debout face aux \u00e9l\u00e8ves, le dos ind\u00e9vissable qui ne tourne pas, le sourire qui jamais rien n\u2019effleure, mais le plissement inquiet des sourcils, se lit dans les rides, la peau bl\u00eame, le tord-boyau de l\u2019insomnie finit sa nuit dans la gorge, au niveau des battements de la tyro\u00efde, battements du glas, battements des veines, l\u2019art\u00e8re encrass\u00e9e, une boule de suif au creux du bide, l\u2019ample d\u00e9c\u00e9r\u00e9bration du vivant en face de toi qui jubile et se tord de rire, le quartier en ferraille dans les hanches qui gigotent, leur hanse de chair coule dans l\u2019air des chuchotements vils, la bouche comme une lucarne, les tirs pr\u00e9cis, l\u2019attitude fielleuse, le sucre fade, tu pi\u00e9tines sur le linol\u00e9um, personne ne pourra vivre l\u00e0, dress\u00e9 toute la journ\u00e9e \u00e0 assouplir la meute, ton oreille perc\u00e9e de leurs ripailles, tandis qu\u2019il s\u2019enfonce \u00e0 ton secours, ton r\u00eave de scaphandre pris dans la glaise d\u2019un sous-sol, pour qu\u2019on t\u2019oublie, qu\u2019on t\u2019oblit\u00e8re. Alors les mains. Les tiennes press\u00e9es l\u2019une contre l\u2019autre, tresse ambivalente qui attire les regards, l\u00e9gers serpents de chair, le coude arqu\u00e9 d\u00e9colle, se raccorde maladroitement au second morceau de toi, qui est ce corps debout devant la classe, glisse et persiffle la rigole, sans pouvoir te perforer, glisse sur glue de ton ventre, n\u2019arrive pas \u00e0 d\u00e9ficeler ce corps debout, le bras jet\u00e9 devant pour appuyer le mot, ton dos \u00e0 quatre centim\u00e8tres du tableau qui, cela fait bien longtemps \u2013 n\u2019entend plus dans son mur, ne peut plus t\u00e9moigner, sert \u00e0 peine de porteur. Pourtant le dos n\u2019ignore pas la force de l\u2019aimant qui pousse et te d\u00e9place, tu avances vers le premier rang, tu sais qu\u2019il faut presque y coller le ventre, rentrer dans la masse, puis rentrer dans l\u2019all\u00e9e, la diagonale du regard par-dessus les t\u00eates, la marche perpendiculaire, force de la tour, strat\u00e9gie guerri\u00e8re, rester en amont, exactement toi, entre le premier et le deuxi\u00e8me rang, c\u00f4t\u00e9 cour pour l\u2019offensive, la d\u00e9stabilisation de l\u2019ensemble, les yeux plant\u00e9s c\u00f4t\u00e9 jardin, pour y jeter des fleurs, de longues explications enchev\u00eatr\u00e9es, embaumer loin devant, l\u00e0 o\u00f9 penchent les sourires, l\u00e0 o\u00f9 bruissent les \u00e9toffes, tr\u00e9moussent les godasses, substances informes par trop voyantes. Les corps d\u00e9form\u00e9s, tu les vois flous, trop vu trop vu trop souvent trop v\u00e9cu, le poids de l\u2019usure, et le jeune qui soudain, s\u2019octroie le droit, d\u2019ouvrir la fen\u00eatre, la vitre coulisse, le bruit des travaux rentre dans la vaste oreille de la classe, fait trembler les cloisons, t\u2019as plus le temps, le son d\u00e9vaste, d\u00e9panoplie ton moi, tout ce que tu fais \u00e0 cour et tout ce qu\u2019ils font \u00e0 jardin, tu pourras plus, tu peux d\u00e9j\u00e0 plus, faudra pourtant, revenir demain, apr\u00e8s-demain, dans la semaine toute la semaine, que ce soit pluie que ce soit gr\u00eale que ce soit toi, chaleur inf\u00e2me, cerveaux bouillis col\u00e9opt\u00e8res, faudra venir et revenir, revenir forte, revenir joie, alors la vitre c\u2019\u00e9tait de trop. La glaise du bruit d\u00e9forme l\u2019espace-temps, la fourmili\u00e8re, caramel mou, la grande col\u00e8re qui b\u00e9gaie mal, ne sait plus quel chemin prendre en toi, et ce soudain, ce coup venu de la rue, hors-champ, vigile de l\u2019ogre, vigile du gouffre, voil\u00e0 qu&rsquo;il crache sa forteresse, parmi la pluie qui force la grisaille, castafiore imprenable, cadence des muscles ouvriers, infatigables dans la broue du bitume, son chant f\u00e9roce, l\u2019usure du b\u00e9ton entre les dents d\u2019acier, c\u2019est une mitraille pleine de crachats&nbsp;\u2013 le marteau-piqueur vient de rentrer en sc\u00e8ne, furieux, entier, dieu scaphandre, vengeuse enclume de l\u2019ouvrier qui hurle, la gueule d\u2019un vieux monstre violemment s\u2018encastre dans la classe, les gamins hurlent, t\u2019as gueule putain fait chier, putain ferme \u00e7a, c\u2019est chiant, les corps d\u00e9braquent, s\u2019irruptent dans le fracas, se couchent sur les tables, les mains dans les oreilles, alors si leste, course d\u2019un chevreau sauvage, elle court \u00e0 travers champs, le bras leste, le coude d\u00e9cahut\u00e9, la fi\u00e8re branche du bras, c\u2019est la voix qui d\u00e9coche, ses fleurs enchev\u00eatr\u00e9es, le bond d\u2019un chevreuil par-dessus le pr\u00e9cipice, ferme la fen\u00eatre, la voix tressaute, le pique muraille dans la gorge, reprend ferme, hant\u00e9e d\u2019un tableau noir, projet\u00e9e comme une balle sur son flanc, le mur qui la regarde, maintenant on reprend, on m\u2019\u00e9coute dignement, on se redresse, on met enfin messieurs son cerveau en mode action, on oublie la d\u00e9connade, il faut faire un effort, sans \u00e7a c\u2019est parti. On m\u2019\u00e9coute. On m\u2019\u00e9coute, la pluie fileuse et douce, \u00e9vapor\u00e9e danseuse dans petit jour de sable, ferme les yeux ma camarade, tu es tout ce que j\u2019ai de plus pr\u00e9cieux, le dos bien droit, pos\u00e9 fen\u00eatre, corps en rambarde, douce et glabre par-dessus les toits. On \u00e9coute madame.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quand le grain de pluie fait son staccato de rue, y geignant de sa grisaille affreuse, tu sais d\u2019embl\u00e9e que l\u2019estomac sera tordu d\u2019aigre-doux, l\u00e9g\u00e8rement opaque, press\u00e9 d\u2019en finir, cherchant l\u2019absolution en fin de journ\u00e9e. 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