{"id":66493,"date":"2022-02-18T10:53:45","date_gmt":"2022-02-18T09:53:45","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=66493"},"modified":"2022-02-19T08:37:35","modified_gmt":"2022-02-19T07:37:35","slug":"compressions-note-dintention-hors-consigne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/compressions-note-dintention-hors-consigne\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0Compressions\u00a0\u00bb note d&rsquo;intention hors consigne"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Alors allons-y. Comprimons. Comprenez\u00a0: \u00a0prenez un comprim\u00e9. Comprenons-nous. Des comprim\u00e9s. Carver. Pilules du bonheur. Je me rends \u00e0 L\u00e9vidence &#8211; une station baln\u00e9aire o\u00f9 tout est transparence, miroitement, r\u00e9flexions-miroirs. Je suis une lectrice distraite. Superficielle. Je survole les livres plus que je n\u2019y plonge. Oiseau de mer ou poisson-volant. Pourtant, lire m\u2019est indispensable, depuis que je suis en \u00e2ge de le faire, en \u00e2ge de lectrice. J\u2019ai eu trois moments importants dans ma vie charnelle\u00a0: la premi\u00e8re fois que j\u2019ai fait l\u2019amour, la premi\u00e8re fois o\u00f9 j\u2019ai eu mes r\u00e8gles, et la premi\u00e8re fois o\u00f9 j\u2019ai lu un livre. Je me souviens d\u2019un premier livre qui racontait l\u2019all\u00e9gorie de l\u2019endormissement sous la forme d\u2019un petit gar\u00e7on qui partait \u00e0 la fin du jour vers un pays de sable. Je me souviens des illustrations faites de minuscules petits grains. Je me souviens du pouvoir du texte prononc\u00e9 par ma m\u00e8re et qui me faisait magiquement passer l\u2019angoisse que constituait le passage brutal du jour \u00e0 la nuit. Le livre \u00e9tait le liant. Le lien. De la veille au r\u00eave, il ouvrait l\u2019espace de la r\u00eaverie. Quand je ne lis pas, je r\u00eave de lire. C\u2019est une manie bien pratique\u00a0: on ne s\u2019ennuie jamais. Lire et \u00e9crire sont donc ins\u00e9parables puisque je lis en r\u00eavant les livres que peut-\u00eatre un jour j\u2019\u00e9crirai. Ouvrir un livre. Notez qu\u2019on peut difficilement, sans faire un mal extr\u00eame \u00e0 son propri\u00e9taire, ouvrir un visage. Un corps. Je revois dans <em>La Course au mouton sauvage<\/em> d\u2019Haruki Murakami la longue et pr\u00e9cise description de l\u2019\u00e9corchage vivant d\u2019un homme. Mais ouvrir un livre. Sans que la chose soit r\u00e9pr\u00e9hensible. Ouvrir une porte\u00a0: il faut une autorisation. La marche est ce qui se rapproche le plus pour moi de la lecture. La marche est une appropriation du paysage par sa travers\u00e9e et une d\u00e9possession du corps du marcheur par le paysage qui le traverse. Lire. Transe et d\u00e9lire. S\u00e9duction. S\u2019\u00e9loigner de la ligne droite malgr\u00e9 la tenue de la ligne droite. Gr\u00e2ce \u00e0 elle, comme contre-ligne. Faire des boucles. La ligne est la navette. Tissage de l\u2019espace interstitiel. Participer au tissage d\u2019un monde. Je suis une lectrice paradoxale, n\u00e9gligente et attentionn\u00e9e. Lecture trou\u00e9e, comme une trou\u00e9e dans la for\u00eat. Il faut beaucoup de vide pour faire mati\u00e8re. J\u2019aide peut-\u00eatre, mais aussi comment lire\u00a0tout\u00a0? Impossible. S\u00e9lection oblig\u00e9e. Naturelle. Des images retenues par d\u2019autres images et d\u2019autres, laiss\u00e9es l\u00e0 comme \u00e9pargn\u00e9es. Laiss\u00e9es \u00e0 d\u2019autres. Visages dans la rue que je n\u2019ai pas l\u2019heur de regarder. On ne peut d\u00e9vorer le monde \u00e0 moins d\u2019\u00eatre un dieu-loup. Et encore \u00e0 la toute-fin. On lit un livre comme on se comporte avec les gens qu\u2019on rencontre dans le cours de la vie. Je suis distraite par passion. Je me laisse emporter, entra\u00eener. J\u2019ai la passion d\u2019aller plus loin. Je suis une fille de l\u2019air. Il faut me canaliser. Il me faut une langue assez forte pour me maintenir dans le livre, les pieds \u00e0 la lettre. J\u2019ai besoin d\u2019une langue de terre, bourbeuse, p\u00e2teuse, presque une langue pr\u00e9historique. Il faut aussi la bonne vitesse. Trop de rapidit\u00e9, d\u2019a\u00e9rodynamisme stylistique et je suis perdue. Je me crois spirituelle et alors j\u2019ai les chevilles qui enflent et je m\u2019envole telle un ballon gonfl\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00e9lium. Lorsque j\u2019atterris, je me rends compte, mais pas tout le temps, que je n\u2019ai rien senti. Compris, c\u2019est pareil. Je sors de l\u2019orbite du livre, je passe \u00e0 c\u00f4t\u00e9. J\u2019ai d\u00e9couvert, c\u2019est tout frais, comment ne l\u2019ai-je pas lu avant, question stupide, le livre vous attend on attend pas le livre (chiasme inverse de la recette du souffl\u00e9 donn\u00e9 en exemple une fois par an \u00e0 mes \u00e9l\u00e8ves depuis vingt ans d\u2019enseignement, merci Ginette Mathiot), Volodine. J\u2019ai la passion du d\u00e9part. Ma lecture est halte, bivouac. Je grappille, je picore. Chaque page est une promesse, une fen\u00eatre sur une fen\u00eatre. Je vais brouter plus loin. Je d\u00e9place l\u2019horizon en changeant de ligne. Chaque livre qui me parle est une r\u00e9volution cosmique. Il approfondit l\u2019univers. La litt\u00e9rature est mon astrophysique. J\u2019y d\u00e9couvre des plan\u00e8tes cach\u00e9es, des trous noirs. Je m\u2019installe dans un livre quand il r\u00e9pond \u00e0 ma nature animale. Celui qui \u00e9crit est \u00e9leveur de mots. L\u2019\u00e9crivain comprend la langue comme une culture vivri\u00e8re. C\u2019est cela que je viens chercher, ce corps du texte, cette viande. Me d\u00e9lasse de mes prises de t\u00eate. Je mange. Je m\u00e2che. Me nourris. Quand je mange, je mange. Je ne pense pas. Je suis dans mon estomac. Je t\u00eate. Je mamelle. J\u2019ai chaud au c\u0153ur. Je suis heureuse. Je pourrais ensuite, en parler pendant des heures, comme on fait honneur au repas en le racontant, \u00e0 l\u2019animal consomm\u00e9 en le remerciant. J\u2019ai envie de le partager. Que d\u2019autres y viennent brouter. J\u2019ai laiss\u00e9 au cours de ma lecture des petits signes de ma pr\u00e9sence que j\u2019indique au futur lecteur. J\u2019allais dire au futur ami, car cette lecture commune nous fera compagnons, camarades de pitance. J\u2019\u00e9claire dans le compte-rendu que je fais \u00e0 mon ami des zones que j\u2019ai particuli\u00e8rement habit\u00e9es, comme les b\u00eates laissent dans un champ la trace de leur d\u00e9lassement par ces cercles d\u2019herbes courb\u00e9es. J\u2019esp\u00e8re avoir impr\u00e9gn\u00e9 le livre. Ou bien je le transporte en moi et sa flamme, telle la torch\u00e8re d\u2019une raffinerie, \u00e9claire de l\u2019int\u00e9rieur mon regard. Ce livre qui m\u2019a s\u00e9duite me permet de s\u00e9duire celui \u00e0 qui je m\u2019adresse. Si ce soir je fais l\u2019amour avec lui, c\u2019est un peu un rapport textuel, un trio amoureux o\u00f9 les corps et les mots se reconfigurent. Si des ann\u00e9es plus tard, il ouvre ce livre, apr\u00e8s m\u2019avoir oubli\u00e9e, viendra se superposer sous ses yeux nos \u00e9bats amoureux aux passages que j\u2019avais soulign\u00e9s de mon regard d\u00e9sirant. Quand un livre me pla\u00eet, c\u2019est quand je deviens son h\u00f4te. Les r\u00f4les s\u2019inversent. C\u2019est lui qui m\u2019accueille. H\u00f4te est un mot \u00e0 double sens. Le livre m\u2019habite, j\u2019habite le livre. Je me pare de sa peau. Il s\u2019empare de la mienne. C\u2019est un cannibalisme choisi. Me rend compte en \u00e9crivant pourquoi Montaigne \u00e9tait si attentif au cannibales. Il se sentait lui-m\u00eame cannibale des livres qu\u2019il avait habit\u00e9s. Alors compressons. Passons au d\u00e9shydrateur les livres lus, bien ou mal, \u00e0 la va-vite, en prenant tout son temps. Il suffira de les mettre dans un verre d\u2019eau et alors, comme au fond de ces tasses prousto-japonaises, ils se d\u00e9comprimerons de nouveau, d\u00e9bordant de leur \u00e9troit contenant pour aller dans le vaste monde. Le produit de cette d\u00e9compression ne sera, comme il en va de la nourriture pour exp\u00e9ditions extr\u00eames, que peu go\u00fbteux. Mais le spectacle de l\u2019effervescence du comprim\u00e9 est toujours un moment de gr\u00e2ce et de surprise. L\u2019enfant qui le regarde oublie un temps sa fi\u00e8vre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Alors allons-y. Comprimons. Comprenez\u00a0: \u00a0prenez un comprim\u00e9. Comprenons-nous. Des comprim\u00e9s. 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