{"id":66977,"date":"2022-02-23T12:04:47","date_gmt":"2022-02-23T11:04:47","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=66977"},"modified":"2022-03-02T18:22:15","modified_gmt":"2022-03-02T17:22:15","slug":"transversales-04-decompressions-embryonnaires","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/transversales-04-decompressions-embryonnaires\/","title":{"rendered":"transversales #04 |\u00a0d\u00e9compressions embryonnaires"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-black-color has-light-gray-background-color has-text-color has-background has-small-font-size wp-block-paragraph\"><strong>Compression<\/strong><br><strong>Un jeune homme ordinaire au lendemain de la seconde guerre mondiale. Une suite d\u2019\u00e9v\u00e9nements l\u2019oblige \u00e0 partir loin. Dans ce voyage, il perd sa libert\u00e9 mais dans ce monde plein de nouvelles entraves, il devient quelqu\u2019un. Une ascension sociale qu\u2019il lui permet de supporter les entraves mais pas de les oublier. Vingt ans apr\u00e8s, il revient chez lui. Avec ce voyage retour, il perd son statut social mais y retrouve sa libert\u00e9 perdue. Et il redevient un inconnu. Un homme ordinaire.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>D\u00e9compression num\u00e9ro 1 :<\/strong><br>Avoir dix-huit ans \u00e0 la lib\u00e9ration. Tu parles d\u2019une chance, tu parles d\u2019une arriv\u00e9e dans l\u2019\u00e2ge adulte. Avoir dix-huit ans et avoir d\u00e9j\u00e0 connu la guerre, les bombardements, les rationnements. Avoir dix-huit ans pour se lancer dans la vie au milieu des ruines, dans un pays en reconstruction. Avoir dix-huit ans et trouver n\u00e9anmoins l\u2019envie de s\u2019amuser, de jouer, de faire du sport. Trouver la force de na\u00eetre une nouvelle fois.<br>Son existence b\u00e9gayait mais, malgr\u00e9 tout, comme les jeunes de son \u00e2ge, il y arrivait. Il arrivait \u00e0 se reconstruire, \u00e0 l\u2019image de son pays, la France, de sa r\u00e9gion, aux alentours de Lyon. Lentement, plus lentement que dans d\u2019autres circonstances. Plus lentement, mais il y arrivait. <br>Et puis, un nouveau coup de massue. La mort du p\u00e8re. \u00ab&nbsp;Si un obus tombe \u00e0-c\u00f4t\u00e9 de toi,&nbsp;mets-toi dans le trou. Un obus ne tombe jamais deux fois au m\u00eame endroit&nbsp;\u00bb. C\u2019est faux, un obus tombe parfois deux fois sur la m\u00eame t\u00eate. Et plus que \u00e7a, m\u00eame. Il est o\u00f9, le gamin qui veut jouer au rugby ? Tu sais, celui qui voulait se remettre \u00e0 vivre ? Il est l\u00e0, oui, je le vois. Tiens, je le vise. Tiens, prends cet obus\u2026<br>Sa m\u00e8re, elle veut repartir en Arm\u00e9nie. Elle est n\u00e9e l\u00e0-bas. Son p\u00e8re aussi, il venait de l\u00e0-bas. L\u2019URSS leur fait des clins d\u2019oeil. Revenez chez vous, retrouvez vos origines, on vous promet le paradis. Revenez. Alors, ils descendent \u00e0 Marseille et ils embarquent. Comme des milliers d\u2019autres Arm\u00e9niens berc\u00e9s par le chant des sir\u00e8nes sovi\u00e9tiques. Le retour au pays. Loin de la guerre, loin de la mort. Quitte \u00e0 reconstruire un pays, autant que ce soit celui de nos anc\u00eatres. Et le r\u00eave, sur le bateau, commence \u00e0 devenir r\u00e9alit\u00e9. Et si\u2026<br>Septembre 1947, il a tout juste 20 ans. Et il r\u00eave de rugby. L\u2019ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente, il a perdu la finale du championnat France juniors avec le club lyonnais, le LOU. Il adore ce jeu. Tant pis, il trouvera bien un moyen de jouer dans son nouveau pays. Il a pris un ballon, son maillot, sa paire de crampons. Il leur apprendra s\u2019il le faut. Il adore le rugby. Il a 20 ans et il se remet \u00e0 r\u00eaver, sur ce bateau qui le conduit en Georgie, dans ce bus jusqu\u2019\u00e0 Erevan. Entre 1946 et 1948, ils ont \u00e9t\u00e9 pr\u00e8s de cent mille \u00e0 rejoindre l\u2019Arm\u00e9nie. Ils sont venus de toute la plan\u00e8te, convaincus par la propagande patriotique. Cent mille \u00e0 d\u00e9barquer dans un pays exsangue, passeports confisqu\u00e9s avec, en prime, la terreur stalinienne au-dessus de leur t\u00eate. Un nouvel obus qui explose. Encore un.<br>Toujours.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>D\u00e9compression num\u00e9ro 2 :<\/strong><br><em>\u00ab\u00a0 Le vieux rugbyman emporte son secret dans la tombe.<br>Apr\u00e8s treize mois d\u2019investigations infructueuses, la police fran\u00e7aise a officiellement d\u00e9cid\u00e9 mercredi dernier, de clore l\u2019enqu\u00eate sur le vieillard de la for\u00eat de Janneyrias. Le 12 janvier 2021, le corps d\u2019un vieil homme sans vie avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9couvert dans le bois communal, sur un lit de feuilles et de branches, par un promeneur qui avait aussit\u00f4t alert\u00e9 la police. Malgr\u00e9 l\u2019\u00e2ge du d\u00e9funt, celui-ci \u00e9tait enti\u00e8rement v\u00eatu d\u2019une tenue de joueur de rugby. Il portait le maillot rouge et noir du Lyon Olympique Universit\u00e9, short noir et souliers \u00e0 crampons, et tenait entre ses mains un ballon ovale en cuir. L\u2019examen du cadavre avait permis de l\u2019identifier mais, chose surprenante, l\u2019homme en question avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9clar\u00e9 mort \u00e0 la suite de l\u2019explosion d\u2019un obus enterr\u00e9 en septembre 1947 \u00e0 Pont-de-Ch\u00e9ruy. Faute de nouveaux \u00e9l\u00e9ments malgr\u00e9 les efforts de la DRPJ lyonnaise, l\u2019enqu\u00eate a donc \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9e et le vieillard de la for\u00eat de Janneyrias emporte son secret avec lui.\u00a0\u00bb <\/em>Le Progr\u00e8s, vendredi 18 f\u00e9vrier 2022.<br>Le journal repose sur l\u2019accoudoir d\u2019un large fauteuil. Il est ouvert et pli\u00e9 \u00e0 la page de l\u2019article. Devant, sur une petite table en ch\u00e2taignier, une tasse de th\u00e9 laisse \u00e9chapper des volutes de vapeur qui dansent en arabesques dans un rayon de soleil. Une large baie vitr\u00e9e ouvre sur un jardin aux couleurs resplendissantes. Des parterres de fleurs se dessinent avec \u00e9l\u00e9gance entre les touffes d\u2019herbe rouge, les fleurs du pissenlit cendr\u00e9 et les coquelicots verdoyants. Quelques roses bleues \u00e9mergent au dessus des p\u00e2querettes sanguines et les pens\u00e9es arc-en-ciel se fondent dans un tapis de violettes blanches. Plus loin, quelques pieds de tomates iris\u00e9es dominent des salades \u00e0 rayures bien align\u00e9es.\u00a0<br>Le sixi\u00e8me mois du printemps pharnicien est sans aucun doute le plus agr\u00e9able. Les bourdons \u00e0 pois vrombrissent entre les fleurs des pommiers jaunes, les fauvettes bavardes r\u00e9citent leurs alexandrins aux lapins emplum\u00e9s, les fourmis orange dansent la polka. Une belle saison pour mourir. Une belle saison pour revenir sur terre.<br>Au loin, les trois soleils inondent de leur lumi\u00e8re blanche les cha\u00eenes de montagnes coiff\u00e9es de neige rose.\u00a0<br>Au loin, des chants s\u2019\u00e9chappent d\u2019un stade pour envahir le ciel dans lequel les \u00e9tourneaux blancs dansent en ballets avec les vents tourbillonnants.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>D\u00e9compression num\u00e9ro 3 :<\/strong><br>Le 7 septembre 1947, vers 17h40, un de ses amis le voit traverser l\u2019avenue Berthelot \u00e0 Lyon, pour entrer dans une maison qui fait le coin avec la rue Pasteur. Il porte un sac de sport sur l\u2019\u00e9paule. Ce fut sa derni\u00e8re apparition avant qu\u2019il ne disparaisse. Quelques minutes plus tard, le petit immeuble de deux \u00e9tages s\u2019\u00e9croule suite \u00e0 l\u2019explosion d\u2019un obus largu\u00e9 trois ans plus t\u00f4t, le 26 mai 1944 par un Consolidated B-24 Liberator de l\u2019arm\u00e9e am\u00e9ricaine visant le si\u00e8ge de la Gestapo qui occupait l\u2019\u00e9cole de sant\u00e9 militaire voisine. On suppose que des travaux de plomberie dans le sous-sol de l\u2019habitation ont \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019origine de la d\u00e9couverte de l\u2019obus oubli\u00e9 qui a explos\u00e9. Sept corps sans vie sont retir\u00e9s des ruines dont trois ouvriers de l\u2019entreprise de plomberie. Son corps n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9 mais, sans plus aucune nouvelle de lui, il est d\u00e9clar\u00e9 comme \u00e9tant la huiti\u00e8me victime de ce drame quelques semaines plus tard.<br>Le 14 mai 1948, \u00e0 6h30, le \u00ab&nbsp;Force&nbsp;\u00bb, un caboteur norv\u00e9gien, appareille de Rouen en direction du Groenland. L\u2019exp\u00e9dition men\u00e9e par Paul-Emile Victor, qui fit ses \u00e9tudes d\u2019ing\u00e9nieur \u00e0 Lyon, compte officiellement 27 hommes. Un vingt-huiti\u00e8me dont le nom n\u2019appara\u00eet dans aucune archive, est pourtant pr\u00e9sent sur une photo de groupe prise le 1er juin de la m\u00eame ann\u00e9e sur le pont du navire, face au glacier&nbsp;\u00ab&nbsp;Eqip Sermia&nbsp;\u00bb.<br>Le 3 juin 1950, \u00e0 14h10, une photo montrant Maurice Herzog au sommet de l\u2019Annapurna brandissant un drapeau tricolore est prise par Louis Lachenal. Cette photo est issue d\u2019une s\u00e9rie d\u2019o\u00f9 sera tir\u00e9e le c\u00e9l\u00e8bre clich\u00e9 qui fera la renomm\u00e9e du futur homme politique d\u2019origine lyonnaise. Retrouv\u00e9e dans les archives d\u2019Herzog apr\u00e8s sa mort en 2012, cette photographie laisse appara\u00eetre la silhouette d\u2019un homme non identifi\u00e9 \u00e0 l\u2019arri\u00e8re plan.<br>Le 12 janvier 1965, \u00e0 11h25, son nom r\u00e9-appara\u00eet lors d\u2019un contr\u00f4le d\u2019identit\u00e9 \u00e0 la sortie du port de Marseille. Il porte un sac de sport sur l\u2019\u00e9paule.<br>Le 26 octobre 1989, il prend officiellement sa retraite et c\u00e8de la petite entreprise de transport routier qu\u2019il avait fond\u00e9 \u00e0 Marseille vingt ans plus t\u00f4t.&nbsp;<br>Le 18 mai 1992, il remporte le Grand National de Tango Carlos Gardel \u00e0 Toulouse.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>CompressionUn jeune homme ordinaire au lendemain de la seconde guerre mondiale. Une suite d\u2019\u00e9v\u00e9nements l\u2019oblige \u00e0 partir loin. Dans ce voyage, il perd sa libert\u00e9 mais dans ce monde plein de nouvelles entraves, il devient quelqu\u2019un. Une ascension sociale qu\u2019il lui permet de supporter les entraves mais pas de les oublier. Vingt ans apr\u00e8s, il revient chez lui. 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