{"id":67024,"date":"2022-02-24T16:14:13","date_gmt":"2022-02-24T15:14:13","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=67024"},"modified":"2022-03-02T17:57:02","modified_gmt":"2022-03-02T16:57:02","slug":"transversale-4-expansions-dun-livre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/transversale-4-expansions-dun-livre\/","title":{"rendered":"transversales #04 |\u00a0expansions d\u2019une compression"},"content":{"rendered":"\n<p><em>\u00c7a commencerait autrement \u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-gallery has-nested-images columns-default is-cropped wp-block-gallery-1 is-layout-flex wp-block-gallery-is-layout-flex\">\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"2560\" height=\"1920\" data-id=\"67022\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/C382F4B3-5C69-469B-958A-B4800BAF5F26-scaled.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-67022\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/C382F4B3-5C69-469B-958A-B4800BAF5F26-scaled.jpeg 2560w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/C382F4B3-5C69-469B-958A-B4800BAF5F26-420x315.jpeg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/C382F4B3-5C69-469B-958A-B4800BAF5F26-1024x768.jpeg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/C382F4B3-5C69-469B-958A-B4800BAF5F26-768x576.jpeg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/C382F4B3-5C69-469B-958A-B4800BAF5F26-1536x1152.jpeg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/C382F4B3-5C69-469B-958A-B4800BAF5F26-2048x1536.jpeg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 2560px) 100vw, 2560px\" \/><\/figure>\n<\/figure>\n\n\n\n<p><br>Ici, la terre est couleur d\u2019acier et de rouille m\u00eal\u00e9s. Ici les habitants ne sont pas arriv\u00e9s, non, ils sont n\u00e9s ici et leurs parents avant eux, \u00e7a leur suffit comme explication. Les vieux disent m\u00eame que dans cet espace aust\u00e8re et rude,  les saisons n\u2019existent pas, c\u2019est pour \u00e7a que parfois, ils ont l\u2019impression que la temp\u00e9rature se radoucit. Pour tous ici, la vie est une question d\u2019habitude. Ici on dit que l\u2019eau des ruisseaux qui s\u2019infiltre partout n\u2019est plus potable. \u00c7a les fait ricaner.  L\u2019eau empeste le soufre.  Enfant, j\u2019aimais la boire,  \u00e7a me retournait l\u2019estomac, mais c&rsquo;\u00e9tait comme un d\u00e9fi.J\u2019ai pass\u00e9 toute mon enfance ici. Je me souviens du caf\u00e9-\u00e9picerie-droguerie-librairie. La patronne m\u2019avait offert un soda, liquide jaun\u00e2tre, l\u00e9g\u00e8rement sucr\u00e9, pas vraiment gazeux, qu\u2019elle pr\u00e9parait dans des bouteilles avec un bouchon de verre cercl\u00e9 de m\u00e9tal, pour chasser la pourriture, elle disait. Elle avait une fille aux yeux noirs et au teint mat, on l\u2019appelait l\u2019enfant du diable. Elle \u00e9tait belle. Personne ici ne se faisait d\u2019illusion,  ici, les gens vivaient comme ils pouvaient. Mes parents, des scientifiques \u00e9clair\u00e9s, s\u2019\u00e9taient install\u00e9s ici, mon fr\u00e8re et moi \u00e9tions libres de nous organiser, d\u2019observer. Juste apr\u00e8s le drame, ma m\u00e8re est devenue folle, mon p\u00e8re a quitt\u00e9 le pays et moi dans l\u2019histoire, j\u2019ai surv\u00e9cu. <\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, je suis sur la route qui me ram\u00e8ne au village, la neige s\u00b4est mise \u00e0 tomber, ailleurs, c\u00b4est l\u00b4\u00e9t\u00e9. Je me souviens de cette clairi\u00e8re cach\u00e9e derri\u00e8re un \u00e9cran d\u00b4arbres. Ce ne sont plus que des branches sombres et vides recouvertes de mousse g\u00e9latineuse. Je marche encore un peu, il y a un lac qui s\u00b4est form\u00e9, je remarque qu\u00b4il est noir de pluie. Le village est la copie conforme de celui que j\u00b4avais quitt\u00e9 quinze ans plus t\u00f4t, sombre et hostile. Pour la premi\u00e8re fois, le doute m\u00b4a effleur\u00e9e quant \u00e0 ce que je faisais ici. Pourtant, je me suis arr\u00eat\u00e9e et j\u00b4ai frapp\u00e9 \u00e0 la porte. Une femme m\u00b4a accueillie, c\u00b4\u00e9tait convenu comme \u00e7a. Pour moi, elle \u00e9tait comme une connaissance. Elle a dit\u00a0\u00bb<em> il ne faut pas r\u00e9veiller un chien qui dort\u00a0\u00bb<\/em>. C\u00b4est justement ce que je voulais  faire. <br>Elle m\u2019a servi un plat de patates froides avec des herbes autour et ne m\u2019a pas quitt\u00e9e des yeux. Apr\u00e8s on a parl\u00e9 longtemps. Elle m\u2019a racont\u00e9 les bergers, les moutons qui ne pouvaient m\u00eame plus s\u2019accrocher au sol \u00e0 cause de l\u2019humidit\u00e9 et qui d\u00e9valaient la pente de la montagne, les bergers qui sculptaient les branches pour s\u2019occuper et le jeune gar\u00e7on qui leur avait appris \u00e0 chanter. Ils avaient d\u00e9cid\u00e9 de s\u2019enfuir d\u2019ici. Elle les a suivis, elle la fille aux yeux noirs de mon enfance. Ils ne supportaient plus les gens d\u2019ici, les d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s comme ils les appelaient, ils ont travers\u00e9 la for\u00eat. On les entendait, une vibration naturelle, presque joyeuse. Elle raconte l\u2019histoire comme une fable, par fragments, elle se souvient qu\u2019ils chantaient tous, elle dit que ce sont des choses qui ne s\u2019oublient pas, elle dit \u00ab&nbsp;<em>Le monde n\u2019est pas sentimental, il est sans piti\u00e9<\/em>&nbsp;\u00bb. Elle indique la fen\u00eatre du menton et elle se tait. J\u2019\u00e9tais sid\u00e9r\u00e9e, trop pour prononcer un seul mot. <\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai noirci des pages enti\u00e8res de mon carnet et j\u2019ai imagin\u00e9 un chant. Dehors, le ciel \u00e9tait terne, il faisait encore nuit.<\/p>\n\n\n\n<p>||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00c7a pourrait aussi commencer comme \u00e7a \u2026.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019homme qui m\u2019accompagnait m\u2019a propos\u00e9 une cigarette et quand j\u2019ai dit non, il s\u2019en est allum\u00e9 une. Il me d\u00e9visagea une minute enti\u00e8re et il s\u2019est mis \u00e0 raconter. Il a commenc\u00e9 \u00e0 dire que cet endroit, celui o\u00f9 nous \u00e9tions, \u00e9tait un miracle. <br><br>&#8211; \u00ab&nbsp;Ici, il y a des r\u00e9frig\u00e9rateurs, de l\u2019eau fra\u00eeche et pure, de la musique, un cin\u00e9ma et m\u00eame un vrai cimeti\u00e8re.  Ici le soleil se l\u00e8ve et se couche, et les plantes poussent.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p> Il m\u2019a montr\u00e9 une corbeille d\u2019oranges. Je me souvenais, enfant, quand j\u2019avais prononc\u00e9 pour la premi\u00e8re fois le mot Orange. Je m\u2019\u00e9tais demand\u00e9 \u00e0 quoi ressemblait un ciel orange et j\u2019avais essay\u00e9 d\u2019imaginer son parfum, quelque chose entre le caramel et la fraise, je supposais. <br>L\u2019homme a poursuivi \u00ab&nbsp;En face, il n\u2019y a que de la mousse, et des larves sombres, visqueuses, autrefois humaines&nbsp;\u00bb. <\/p>\n\n\n\n<p>Puis il a fait un pas en avant. Je l\u2019ai suivi. J\u2019ai remarqu\u00e9 qu\u2019il avait une tache brune sur le doigt \u00e0 force d\u00b4avoir fum\u00e9 mais je n\u00b4ai rien dit. Je voulais que l\u00b4homme me parle du village   d\u00b4en face. Son imagination \u00e9tait sans limite. <\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0En face, le village est peupl\u00e9 de monstres, des gens qui ne parlent pas, qui marchent parfois \u00e0 quatre pattes et qui poussent parfois des cris qu\u00b4ils appellent des chants. Ils mangent de la viande crue, des lapins sauvages ou des oiseaux. <br>Ils sont capables de t\u2019arracher la gorge avec leurs dents si l\u00b4envie leur en prend. En face, m\u00eame les \u00e9toiles ne brillent pas la nuit. Le ciel est devenu comme une page noire, illisible. Le soleil et la lumi\u00e8re ont \u00e9t\u00e9 ray\u00e9s de l\u2019existence, allez savoir pourquoi?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Je me suis couch\u00e9e le soir en me disant que ce qui n\u2019existait plus devait manquer forc\u00e9ment. Je regardais la montagne en face, noire et vide comme un terrain vague. J\u00b4ai expliqu\u00e9 pourtant que je voulais traverser pour aller jeter un oeil. \u00ab\u00a0Si tu vas au del\u00e0, je ne pourrais plus t\u00b4aider et te ramener ici, tu comprends? \u00a0\u00bb Mon visage s\u00b4est ferm\u00e9. Il a d\u00e9vi\u00e9 la conversation et a de nouveau parl\u00e9 d\u00b4ici,  de la cuisine odorante, des tissus chatoyants, des femmes, des jardins luxuriants, du vin  qui coulait \u00e0 flots. D\u00b4un ton autoritaire il a rajout\u00e9 \u00ab\u00a0l\u00e0-bas, ce n\u00b4est plus un vrai village, on ne chante pas, on g\u00e9mit et parfois m\u00eame on tue.\u00a0\u00bb <\/p>\n\n\n\n<p>Le ciel \u00e9tait lourd et dur comme une enclume. Tout ce que j\u00b4avais entendu m\u00b4inspirait une grande tristesse. Tout ce que je savais, je l&rsquo;avais appris par ou\u00ef-dire, par les comm\u00e9rages et la l\u00e9gende. Je me suis enhardie \u00ab\u00a0C\u00b4est vrai ce que l\u00b4on raconte? \u00a0\u00bb <\/p>\n\n\n\n<p>Il a regard\u00e9 mon cahier et les pages que j\u2019avais noircies. J\u00b4ai dit,\u00a0\u00bbje veux \u00e9tudier leur chant\u00a0\u00bb. La nuit suivante, je suis partie. La temp\u00e9rature s\u00b4\u00e9tait mise \u00e0 chuter. C\u00b4\u00e9tait tellement silencieux dehors que j\u00b4ai cru entendre des grognements et des rires \u00e9tranges traverser la montagne et venir jusqu\u00b4\u00e0 moi. L\u2019homme avait pris soin de me confier une carabine charg\u00e9e et six cartouches qu\u2019il avait gliss\u00e9es dans la poche de ma veste. <\/p>\n\n\n\n<p><em>Mais ce serait un autre roman<\/em> \u2026<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c7a commencerait autrement \u2026 Ici, la terre est couleur d\u2019acier et de rouille m\u00eal\u00e9s. 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