{"id":67123,"date":"2022-02-26T14:17:14","date_gmt":"2022-02-26T13:17:14","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=67123"},"modified":"2022-03-02T17:54:28","modified_gmt":"2022-03-02T16:54:28","slug":"transversales-04-elles-et-moi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/transversales-04-elles-et-moi\/","title":{"rendered":"transversales #04 | elles et moi"},"content":{"rendered":"\n<p>1- Un amour interdit, celui d&rsquo;une femme pour le fils de son mari. Elle ne le connait pas. Elle sait qu&rsquo;il existe, quelque part dans le pays, mais ne l&rsquo;a jamais vu. Seulement quelques portraits d&rsquo;enfance que son mari garde dans son porte-feuille. Elle a un travail qui l&rsquo;enthousiasme, un directeur qui la soutient. Mais m\u00eame en y mettant toute la gr\u00e2ce qu&rsquo;elle peut, vendre des tuyaux et des valves \u00e0 des grossistes en plomberie ne remplit pas le vide qui se creuse dans sa poitrine. Elle voyage souvent, en descendant de l&rsquo;avion, elle loue une voiture pour aller d\u00e9marcher de nouveaux clients. Elle aime le frisson d&rsquo;entrer en territoires inconnus. Elle a tout pr\u00e9vu, la feuille de route, le GPS, les notes prises sur le cahier qui ne la quitte pas et puis le catalogue \u00e0 laisser aux futurs clients. Elle en a tout un tas qu&rsquo;elle a d\u00e9pos\u00e9 dans le coffre. On l&rsquo;accueille agr\u00e9ablement, on lui offre un caf\u00e9, un sandwich. Elle refuse, elle mangera plus tard, seule dans sa voiture, entre deux rendez-vous, elle a encore tant de lieux \u00e0 visiter. Elle dort dans des h\u00f4tels Formule 1 en bord de route, elle n&rsquo;est ainsi pas d\u00e9vi\u00e9e de sa trajectoire. Le soir, elle cherche un restaurant r\u00e9fectoire, un Flunch, o\u00f9 elle se sent \u00e0 l&rsquo;aise pour manger seule au milieu des familles. Elle fait glisser un plateau en plastique beige sur la glissi\u00e8re en regardant les aliments color\u00e9s. Elle choisit, paye \u00e0 la caisse puis balaye la caf\u00e9teria d&rsquo;un regard circulaire. Elle cherche une place isol\u00e9e. Elle appr\u00e9cie la solitude en regardant les jeunes m\u00e8res se d\u00e9battre avec des enfants qui jettent de la nourriture partout. Elle a \u00e9t\u00e9 l\u00e0, elle sait la fatigue, le tragique vide qui vous envahit \u00e0 ces moments-l\u00e0. Elle fait face \u00e0 des hommes seuls, eux aussi. Ils la regardent. Ils sont routiers, repr\u00e9sentants, de passage, comme elle. Ils lui font des yeux. Ils lui font des gestes. Elle fait semblant de ne rien remarquer. Elle est tent\u00e9e, c&rsquo;est vrai, ils ne se reverront plus. Elle se l\u00e8ve et d\u00e9pose son plateau sur la desserte. Elle se retourne, cherche du regard et fixe le plus jeune. Elle sort sur le parking et l&rsquo;attend. Il la rejoint, il a du mal \u00e0 y croire. Elle sent son excitation, il est fr\u00e9brile. Il remplit le silence de phrases maladroites. Elle ne r\u00e9pond pas, elle sourit. Sans un mot, elle le suit dans son camion. Elle se d\u00e9shabille avec grands effets, elle fait des poses. Elle sait qu&rsquo;elle n&rsquo;a plus l&rsquo;\u00e2ge, elle s&rsquo;en fout. Elle oublie les rides et les bourrelets qui ont recouvert son corps. Elle redevient une chose pr\u00e9cieuse et excitante dans ses bras. Elle s&rsquo;y glisse en sentant l&rsquo;effet que son corps fait au sien. Elle respire sa fi\u00e8vre, ses mains moites, la chaleur du creux de son cou, l&rsquo;odeur renferm\u00e9e des draps, l&rsquo;\u00e9troitesse de sa couche. Les hal\u00e8tements de l&rsquo;homme s&rsquo;acc\u00e8l\u00e8rent, elle les \u00e9coute, les yeux \u00e9carquill\u00e9s. Alors que son sexe la p\u00e9n\u00e8tre, elle se sent \u00e0 la fois seule et remplie, comme saisie par ce corps qui la chevauche enti\u00e8rement et l&rsquo;entra\u00eene. Elle se sent exister, comme si le contact de la peau de l&rsquo;autre la rendait r\u00e9elle. Mais en descendant  du camion, les mains agrip\u00e9es \u00e0 la poign\u00e9e, en \u00e9quillibre sur le marchepied, la robe agraf\u00e9e \u00e0 la va-vite, elle se sent devenir creuse \u00e0 nouveau, une enveloppe tenue et frissonante qui pourrait se d\u00e9chirer au moindre souffle et disparaitre \u00e0 jamais. <\/p>\n\n\n\n<p>2- Elle se r\u00e9veille un matin avec le cadavre de son mari \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s dans le lit. Il est d\u00e9j\u00e0 froid. Son esprit retroc\u00e9de \u00e0 grande vitesse, cherche une explication \u00e0 la situation, mais aucun souvenir ne ressort clairement. C&rsquo;est une bouillie o\u00f9 se m\u00ealent une apr\u00e8s-midi de juin sur le parvis de l&rsquo;\u00e9glise; les aiguilles de pin qui craquent en chemin vers le restaurant; un invit\u00e9 qui tr\u00e9buche sur la terre meuble, on se bouscule, on rit, un bras pass\u00e9 autour des \u00e9paules; le fumet de la viande r\u00f4tie au grand air, le tintement des verres qui s&rsquo;entrechoquent, les paroles coup\u00e9es la bouche pleine, la serviette blanche d\u00e9pli\u00e9e sur les genoux, t\u00e2ch\u00e9e de sauce et de rouge \u00e0 l\u00e8vres; l&rsquo;oncle L\u00e9on debout sur la table entonnant le refrain repris par tous. Et puis le retour en voiture, la peur qu&rsquo;il s&rsquo;endorme au volant, sa mauvaise humeur quand il la rabroue, son regard fixe sur les lignes blanches de l&rsquo;autoroute. Et maintenant le silence, l&rsquo;immobilit\u00e9 et le froid de la chambre. Les murs nus et suintants, l&rsquo;air renferm\u00e9 de la pi\u00e8ce, les rais de lumi\u00e8re qui passent \u00e0 travers les volets, un bouton qui manque \u00e0 sa chemise de nuit. Tout \u00e0 coup, \u00e0 des centaines de kilom\u00e8tres de l\u00e0, presque inaudible \u00e0 cause des portes ferm\u00e9es du couloir et du salon, la sonnerie du t\u00e9l\u00e9phone qui rententit dans la cuisine.    <\/p>\n\n\n\n<p>3- C&rsquo;est comme \u00eatre assise au bord de son lit sans bouger, les genoux serr\u00e9s, les bras coll\u00e9s le long du corps, les mains agripp\u00e9es l&rsquo;une \u00e0 l&rsquo;autre, le cou arqu\u00e9 vers le sol, cr\u00e9ant une courbure dans le haut des \u00e9paules. En attendant une r\u00e9action qui ne vient pas. Dehors, le soleil brille apr\u00e8s des semaines de tourmentes. Elle a bien essay\u00e9 de sortir, mais a d\u00fb remonter \u00e0 moiti\u00e9 d&rsquo;escalier. Une larme se perd dans un coin mais l&rsquo;int\u00e9rieur de l&rsquo;oeil reste sec. Elle est couch\u00e9e en foetus maintenant. On a \u00e9teint la t\u00e9l\u00e9vision, cach\u00e9 la t\u00e9l\u00e9commande. On a ferm\u00e9 l&rsquo;ordinateur, retir\u00e9 les tablettes. On n&rsquo;a pas trouv\u00e9 le t\u00e9l\u00e9phone. On attend. Elle regarde passer les gens dans la rue, des pi\u00e9tons, des cyclistes, ils ont tous quelque part o\u00f9 aller. Elle perdu le sens de la marche, elle tourne sur elle-m\u00eame, h\u00e9site entre la droite et la gauche. Monter ou descendre les escaliers. Attendre en haut en risquant la col\u00e8re ou en bas, prot\u00e9g\u00e9e mais ind\u00e9cise. Elle scrute la petite route qui tourne en esp\u00e9rant qu&rsquo;elle montre un chemin o\u00f9 aller. Et attend. L&rsquo;\u00e2me se vide dans cette attente, sa substance s&rsquo;echappe. La col\u00e8re, le desespoir disparaissent, il ne reste plus qu&rsquo;une tristesse s\u00e8che, banale et insupportable. J&rsquo;ai perdu la raison pour laquelle je voulais tellement sortir. C&rsquo;\u00e9tait urgent pourtant et je ne m&rsquo;en rappelle plus. Je voulais me d\u00e9barrasser du dedans, sortir de l&rsquo;appartement de peur que les murs restent coll\u00e9s \u00e0 ma peau. Cette tristesse qui l&rsquo;envahit, c&rsquo;est un cr\u00e9pis grossier  qui s&rsquo;accroche \u00e0 moi, que j&rsquo;aurais envie de gratter de l&rsquo;ongle. Une peau rougie par le soleil \u00e0 desquamer comme pour se d\u00e9barrasser de cette \u00e2me ab\u00eem\u00e9e. J&rsquo;ai pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 fuir que d&rsquo;affronter mon impuissance. Je descends deux marches, je veux remonter l\u00e0-haut, mais j&rsquo;ai n&rsquo;ai plus de mots dans ma bouche, ils ne servent \u00e0 rien. Ils ont d\u00e9sert\u00e9. Je pourrais m&rsquo;agiter en attendant, me distraire, penser \u00e0 moi, me noyer en activit\u00e9s et en actions \u00e9cervell\u00e9es. Apr\u00e8s tout, c&rsquo;est ce que je fais d&rsquo;habitude. Mais aujourd&rsquo;hui, un jeu de miroir op\u00e8re, je ne sais plus si je dois monter ou descendre, prendre \u00e0 droite ou bifurquer par la gauche. Je peux sortir moi, mais qu&rsquo;est-ce que \u00e7a me fait si je suis aussi enferm\u00e9e qu&rsquo;elle. Je crois qu&rsquo;il faut \u00e9crire sur moi. Moi et elle comme l&rsquo;histoire d&rsquo;une nuit. <\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1- Un amour interdit, celui d&rsquo;une femme pour le fils de son mari. Elle ne le connait pas. Elle sait qu&rsquo;il existe, quelque part dans le pays, mais ne l&rsquo;a jamais vu. Seulement quelques portraits d&rsquo;enfance que son mari garde dans son porte-feuille. Elle a un travail qui l&rsquo;enthousiasme, un directeur qui la soutient. 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