{"id":67148,"date":"2022-02-25T18:23:10","date_gmt":"2022-02-25T17:23:10","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=67148"},"modified":"2022-03-02T17:56:00","modified_gmt":"2022-03-02T16:56:00","slug":"3-exquise-vengeance","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/3-exquise-vengeance\/","title":{"rendered":"transversales #03 | exquise vengeance"},"content":{"rendered":"\n<p>codicille : j&rsquo;ai donc pris une de mes compressions et j&rsquo;y ai fait pousser des branches dans tous les sens. ce faisant, je m&rsquo;aper\u00e7ois que j&rsquo;ai d\u00e9velopp\u00e9 une suite \u00e0 la compression, ce qui anticipait sans le savoir sur la prochaine proposition. en tous cas, si quelqu&rsquo;un lit jusqu&rsquo;au bout, je serais curieuse de savoir si on comprend (la suite de l&rsquo;histoire)<\/p>\n\n\n\n<p>Upday&nbsp;: UN HOMME DE 68 ANS SE SUICIDE EN SAUTANT DU QUATRI\u00c8ME \u00c9TAGE<\/p>\n\n\n\n<p>Banquet tragique \u00e0 B&#8230;. Jeudi 21 novembre aux environs de 21 heures, un homme de 68 ans s&rsquo;est jet\u00e9 du quatri\u00e8me \u00e9tage de l&rsquo;h\u00f4tel particulier du 9 place des F\u00e9d\u00e9r\u00e9s, qu&rsquo;on appelle \u00e0 B&#8230; la grand place. Vu l&rsquo;heure tardive et le froid, il n&rsquo;y avait personne dans la rue au moment du drame, les magasins \u00e9taient ferm\u00e9s. Cependant madame L&#8230;, qui demeure en face de l&rsquo;h\u00f4tel, a t\u00e9moign\u00e9 avoir vu un groupe de personnes mass\u00e9es \u00e0 la fen\u00eatre du quatri\u00e8me et qui tentaient d&#8217;emp\u00eacher quelqu&rsquo;un de se jeter dans le vide. L&rsquo;homme paraissait \u00eatre accroch\u00e9 par son habit \u00e0 l&rsquo;une des pointes recourb\u00e9es de la balustrade. La fen\u00eatre donnait sur une pi\u00e8ce peu \u00e9clair\u00e9e, ce qui ne permettait pas de distinguer les d\u00e9tails, mais les mouvements convulsifs \u00ab&nbsp;comme ceux d&rsquo;un fou&nbsp;\u00bb, ont d\u00fb finir, d&rsquo;apr\u00e8s madame L&#8230;, par d\u00e9chirer l&rsquo;\u00e9toffe de l&rsquo;habit. Tomb\u00e9 du quatri\u00e8me \u00e9tage, l&rsquo;homme est mort sur le coup.<\/p>\n\n\n\n<p>P.V N\u00b02020\/011634 PROC\u00c8S VERBAL<\/p>\n\n\n\n<p>l&rsquo;an deux mil vingt<\/p>\n\n\n\n<p>le vingt et un novembre \u00e0 vingt et une heures quarante deux<\/p>\n\n\n\n<p>Nous, ACHILLE ROBILLARD<\/p>\n\n\n\n<p>SOUS-BRIGADIER DE POLICE<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li>Nous trouvant en service<\/li><li>Agissant en mati\u00e8re d&rsquo;enqu\u00eate pr\u00e9liminaire<\/li><li>Vu les articles 75 et suivants du code de proc\u00e9dure p\u00e9nale<\/li><li>Alert\u00e9s par une voisine, madame veuve Langlois demeurant 6 bis place des F\u00e9d\u00e9r\u00e9s, nous sommes arriv\u00e9s sur les lieux \u00e0 21 h 42 pour constater la mort de monsieur Prosit Oscar, tomb\u00e9 du quatri\u00e8me \u00e9tage de l&rsquo;h\u00f4tel particulier situ\u00e9 au num\u00e9ro 9 de la place.<\/li><li>Deux t\u00e9moins, monsieur Meyer Alex et Spitz Bruno, pr\u00e9sents pr\u00e8s du corps, visiblement choqu\u00e9s, affirment avoir tent\u00e9 en vain d&#8217;emp\u00eacher l&rsquo;homme de se jeter par la fen\u00eatre.<\/li><li>Apr\u00e8s avoir fait le n\u00e9cessaire pour faire transporter le corps \u00e0 la morgue, nous sommes mont\u00e9s au quatri\u00e8me dans un appartement o\u00f9, aux dires de ces messieurs, venait de se d\u00e9rouler le quinzi\u00e8me banquet de la Soci\u00e9t\u00e9 Gastronomique, soci\u00e9t\u00e9 connue pour ses recherches dans l&rsquo;art culinaire.<\/li><li>La salle du banquet \u00e9tait dans un d\u00e9sordre indescriptible&nbsp;: des d\u00e9bris de verres, carafes, bouteilles et vaisselle bris\u00e9es jonchaient la nappe qui avait \u00e9t\u00e9 tir\u00e9e au sol. Des morceaux de viande avaient gicl\u00e9 sur le parquet o\u00f9 des taches de graisses se m\u00e9langeaient aux flaques de vin. La table elle-m\u00eame, pourtant tr\u00e8s lourde, une table en ch\u00eane massif mesurant plus de 15 m\u00e8tres de long, gisait sur le flanc, renvers\u00e9e par une force surhumaine. Certaines chaises \u00e9taient bris\u00e9es. La sauce des plats avait gicl\u00e9 jusque sur les tableaux accroch\u00e9s aux murs.<\/li><li>La cuisine par contre \u00e9tait parfaitement en ordre, et les deux t\u00e9moins ont confirm\u00e9 la pr\u00e9sence de cinq domestiques qui avaient servi \u00e0 table.<\/li><li>Ces domestiques ont disparu sans que personne ne puisse les identifier, le d\u00e9funt ayant d\u00e9clar\u00e9 \u00e0 ses invit\u00e9s qu&rsquo;il les avait emprunt\u00e9s. D&rsquo;apr\u00e8s les deux t\u00e9moins, ces hommes \u00e9taient noirs sans qu&rsquo;on puisse pr\u00e9ciser davantage leur pays d&rsquo;origine (Afrique ou Asie), l&rsquo;obscurit\u00e9 r\u00e9gnant dans la pi\u00e8ce o\u00f9 seule la table \u00e9tait \u00e9clair\u00e9e ne permettait pas de les observer en d\u00e9tail.<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p><em>Dans un bistrot minable, \u00e0 l&rsquo;autre bout de la ville, sous un m\u00e9chant \u00e9clairage au n\u00e9on, quatre cr\u00e2nes d\u00e9garnis et une chevelure blanche boucl\u00e9e sont rapproch\u00e9s au-dessus d&rsquo;une table ronde. Ils parlent bas, comme les prisonniers, en remuant \u00e0 peine les l\u00e8vres.<\/em><\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li>Quelle histoire. Je n&rsquo;en dors plus.<\/li><li>J&rsquo;ai vomi mes tripes en rentrant chez moi, ma femme&#8230;<\/li><li>Tu ne lui as rien dit, au moins&nbsp;?<\/li><li>Mais non. Si tu crois que c&rsquo;est le genre de choses qu&rsquo;on raconte&#8230; d&rsquo;ailleurs, elle regardait sa s\u00e9rie \u00e0 la t\u00e9l\u00e9 et dans ces cas l\u00e0&#8230;<\/li><li>L&rsquo;ennui c&rsquo;est qu&rsquo;ils vont faire une enqu\u00eate, et l\u00e0&#8230;.<\/li><li>Bah&#8230; il n&rsquo;existe aucune liste d&rsquo;invit\u00e9s pour ce d\u00eener, Oscar lan\u00e7ait toujours ses invitations oralement.<\/li><li>Et le registre de la Soci\u00e9t\u00e9 de Gastronomie&nbsp;? nous payons nos cotisations, \u00e7a ne sera pas bien difficile de&#8230;<\/li><li>Vous n&rsquo;auriez pas d\u00fb vous volatiliser comme \u00e7a, surtout apr\u00e8s un drame pareil, \u00e7a peut para\u00eetre louche. Heureusement qu&rsquo;on est rest\u00e9s jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;arriv\u00e9e de la police.<\/li><li>Deux braves flics pas tr\u00e8s malins<\/li><li>Pas besoin d&rsquo;\u00eatre malin pour voir l&rsquo;\u00e9tat de la pi\u00e8ce<\/li><li>J&rsquo;ai tout mis sur le compte des domestiques. J&rsquo;ai dit que c&rsquo;est pendant le saccage de la pi\u00e8ce par les cinq n\u00e8gres qu&rsquo;Oscar, comme pris de folie, s&rsquo;est pr\u00e9cipit\u00e9 et a enjamb\u00e9 la fen\u00eatre.<\/li><li>La consigne est donc de s&rsquo;en tenir mordicus \u00e0 la th\u00e8se du suicide. Maintenant, il s&rsquo;agit de pr\u00e9venir tout le monde, qu&rsquo;on ne se contredise pas.<\/li><li>Je n&rsquo;ai pas toutes les adresses, moi. S&rsquo;il existe une liste des membres, elle doit se trouver chez Oscar, et personne ne sait o\u00f9 il habitait.<\/li><li>C&rsquo;est bon, les flics mettront d&rsquo;autant plus de temps \u00e0 la trouver. En attendant, faisons appel \u00e0 notre m\u00e9moire, donne moi un papier, j&rsquo;ai mon stylo.<\/li><li>Tu sais, on y est pour rien puisqu&rsquo;on savait pas.<\/li><li>Et c&rsquo;est plus fr\u00e9quent qu&rsquo;on ne croit, hein. J&rsquo;ai lu un livre sur le sujet. Les famines, les villes assi\u00e9g\u00e9s, les accidents d&rsquo;avions&#8230; je ne parle pas des perversions car encore une fois nous n&rsquo;y sommes pour rien.<\/li><li>Nous avons ob\u00e9i \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de notre ignorance.<\/li><li>Pas comme ce Japonais qui avait coup\u00e9 sa petite amie en morceaux.<\/li><li>Ah oui, le Japonais. Au proc\u00e8s, il a dit qu&rsquo;il l&rsquo;aimait trop.<\/li><li>Tu sais qu&rsquo;il est sorti de prison&nbsp;? Il vit au Japon. Une jeune fille fran\u00e7aise a disparu myst\u00e9rieusement l&rsquo;ann\u00e9e derni\u00e8re et d&rsquo;apr\u00e8s sa famille, la police Japonaise a d\u00e9truit tous les indices.<\/li><li>Je voudrais juste pouvoir oublier, oublier cette soir\u00e9e horrible. Bon. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 de qui \u00e9tais-tu d\u00e9j\u00e0, Bruno&nbsp;?<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p>Dans les soci\u00e9t\u00e9s modernes, l&rsquo;anthropophagie est strictement consid\u00e9r\u00e9e comme un acte criminel, sauf s&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;&nbsp;\u00ab&nbsp;anthropophagie circonstancielle&nbsp;\u00bb, comme ce fut le cas pour les rescap\u00e9s du \u00ab&nbsp;crash des Andes&nbsp;\u00bb, l&rsquo;avion qui s&rsquo;\u00e9crasa \u00e0 3600 m\u00e8tres d&rsquo;altitude, le 13 octobre 1972. Au cours des 68 jours qui s&rsquo;\u00e9coul\u00e8rent avant l&rsquo;arriv\u00e9e des secours, les 16 rescap\u00e9s ne surv\u00e9curent qu&rsquo;en mangeant les cadavres de leurs amis. Le pape Paul VI leur a donn\u00e9 raison, disant qu&rsquo;ils n&rsquo;avaient pas commis de p\u00e9ch\u00e9. Il semblerait que l&rsquo;anthropophagie ait \u00e9t\u00e9 pratiqu\u00e9e d\u00e8s le pal\u00e9olithique. Au m\u00e9solithique, Homo Antecessor dans le nord de l&rsquo;Espagne (Gran Doline), fracturait des os humains pour en sucer la moelle. Ses descendants ont continu\u00e9, par exemple \u00e0 Herxheim en Allemagne, \u00e0 casser, inciser, r\u00e2cler, m\u00e2cher les os de leurs cong\u00e9n\u00e8res. Dans l&rsquo;antiquit\u00e9, les Romains faisaient boire aux \u00e9pileptiques le sang tout chaud des gladiateurs. Au Moyen \u00e2ge, s&rsquo;il fallait une famine en Europe pour d\u00e9cider les gens \u00e0 faire griller de la chair humaine, c&rsquo;\u00e9tait, si l&rsquo;on ose dire, pain quotidien pour les Azt\u00e8ques et les Tupinambas d&rsquo;Am\u00e9rique. Des consommations de foie et de sang humain ont \u00e9t\u00e9 rapport\u00e9es \u00e0 Paris, en ao\u00fbt et septembre 1792. Au vingti\u00e8me si\u00e8cle en France, un homme a mang\u00e9 le foie de sa grand m\u00e8re, un autre, le c\u0153ur de son ami, un prisonnier a mang\u00e9 les poumons de son cod\u00e9tenu, l&rsquo;un cru, l&rsquo;autre cuisin\u00e9 avec des oignons.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Exemplaire d&rsquo;un des menus dispos\u00e9s \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de chaque assiette. Calligraphi\u00e9 \u00e0 l&rsquo;ancienne sur un papier \u00e9pais imitant le parchemin, il est illustr\u00e9 de dessins rappelant les enluminures dont les moines au Moyen \u00c2ge d\u00e9coraient les livres saints, avec beaucoup de dor\u00e9. Les majuscules d\u00e9ploient d&rsquo;infinies volutes pour le d\u00e9lice des yeux avant celui de la bouche. Nous ne pouvons malheureusement pas reproduire la beaut\u00e9 du lettrage, ni la couleur des encres, ni le bistre clair du papier. Nous nous bornerons \u00e0 donner la liste des plats.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>ENTR\u00c9ES<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9minc\u00e9 d&rsquo;anguille sauce rocambole<\/p>\n\n\n\n<p>foie de veau brais\u00e9 au porto<\/p>\n\n\n\n<p>cr\u00e8me de cervelle au safran<\/p>\n\n\n\n<p>tartiflette \u00e0 la poitrine fum\u00e9e<\/p>\n\n\n\n<p>entr\u00e9e myst\u00e8re au thon<\/p>\n\n\n\n<p>PLATS<\/p>\n\n\n\n<p>Viande palak (plat indien)<\/p>\n\n\n\n<p>boudin cuit au sang<\/p>\n\n\n\n<p>Joues de porc mijot\u00e9es sauce \u00e0 la cr\u00e8me et \u00e0 la moutarde de Dijon<\/p>\n\n\n\n<p>gigot pleureur<\/p>\n\n\n\n<p>tripes dalmates<\/p>\n\n\n\n<p>DESSERTS<\/p>\n\n\n\n<p>Tarte florentine<\/p>\n\n\n\n<p>mousse au pain d&rsquo;\u00e9pice<\/p>\n\n\n\n<p>Barfi (g\u00e2teaux indiens)<\/p>\n\n\n\n<p>Kulfi \u00e0 la cardamone<\/p>\n\n\n\n<p>Boules de Berlin \u00e0 la cr\u00e8me<\/p>\n\n\n\n<p><em>La sc\u00e8ne est film\u00e9e en contre-plong\u00e9e<\/em>&nbsp;: longue table couverte d&rsquo;une nappe d&rsquo;un blanc \u00e9clatant qui r\u00e9verb\u00e8re la lumi\u00e8re venue du plafond. Verres \u00e0 pieds de Boh\u00eame (cinq par convives), porcelaine fine des assiettes blanches rehauss\u00e9es d&rsquo;un fil d&rsquo;or, argenterie \u00e9clatante, cinquante deux cr\u00e2nes plus ou moins d\u00e9garnis sont plac\u00e9s autour de la table, une chevelure blanche et boucl\u00e9e tranche \u00e0 un bout. On ne voit pas les visages. On voit bien le contenu des assiettes et les plats propos\u00e9s par les serveurs dont n&rsquo;apparaissent que les gants blancs, le reste \u00e9tant hors champ. La cam\u00e9ra doit \u00eatre fix\u00e9e au plafond. Angle assez large pour montrer toute la table. On voit des fourchettes monter vers des bouches invisibles avec leurs manchettes. On voit des cr\u00e2nes se pencher les uns vers les autres comme pour un ballet. Certains sont agit\u00e9s d&rsquo;un tremblement. Parfois, rarement, un des convives montre son visage en renversant la t\u00eate en arri\u00e8re, soit pour rire \u00e0 son aise, soit pour avoir l&rsquo;air de r\u00e9fl\u00e9chir, soit pour admirer le plafond (peut-\u00eatre peint), ou les lustres (qu&rsquo;on ne voit pas mais qu&rsquo;on devine somptueux, \u00e0 breloques de cristal s&rsquo;agitant voluptueusement). D&rsquo;ailleurs on entend les breloques qui s&rsquo;entrechoquent, tout pr\u00e8s du micro de la cam\u00e9ra, le chant des breloques dominent le brouhaha des voix comme le soliste domine l&rsquo;orchestre dans un concerto de violon. Ici il faudrait plut\u00f4t parler de musique concr\u00e8te. Dans le cours de la vid\u00e9o, le volume des voix monte. On voit les bouteilles aux gants blancs des serviteurs, remplir les verres de Boh\u00eame. On voit les mains rid\u00e9es porter ces verres aux bouches qu&rsquo;on ne voit pas. \u00c0 un moment, un homme plac\u00e9 au bout de la table est debout, c&rsquo;est un homme corpulent, son visage est convuls\u00e9 en un rictus qui fait penser \u00e0 un masque de carnaval. Ses mouvements sont nerveux, convulsifs. Il l\u00e8ve son verre et r\u00e9clame le silence. Il porte un toast puis vide son verre jusqu&rsquo;\u00e0 la derni\u00e8re goutte. Les autres cr\u00e2nes l&rsquo;imitent en hurlant Prosit&nbsp;! et se rasseyent dans le plus grand silence. Puis le film est coup\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><em>un bureau miteux, \u00e0 l&rsquo;unique commissariat de B&#8230; murs gris\u00e2tres orn\u00e9s d&rsquo;une carte de France. Fatras de papier sur un bureau en agglo fatigu\u00e9. Le commissaire S&#8230;, un homme comme on dit en surpoids, afflig\u00e9 d&rsquo;un tic \u00e0 la paupi\u00e8re gauche d\u00e9signe, sans se lever, une des deux chaises en m\u00e9tal \u00e9caill\u00e9 au monsieur qui vient d&rsquo;entrer.<\/em><\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li>Asseyez-vous Monsieur Meyer<\/li><li>Merci<\/li><li>Triste histoire, n&rsquo;est-ce-pas&#8230;<\/li><li>Une amiti\u00e9 de plus de quarante ans&#8230; tout le monde l&rsquo;aimait, c&rsquo;\u00e9tait un homme&#8230; exceptionnel.<\/li><li>Monsieur Meyer, il y a dans cette trag\u00e9die, des zones d&rsquo;ombre que nous voudrions \u00e9claicir, c&rsquo;est la raison pour laquelle je vous ai convoqu\u00e9.<\/li><li>Le personnage lui-m\u00eame \u00e9tait bien myst\u00e9rieux, monsieur le commissaire, m\u00eame pour ses plus proches amis, pensez qu&rsquo;aucun de nous ne connaissait son adresse&#8230;<\/li><li>Je sais. Ceci est du ressort de la police. Monsieur Meyer, en tant que doyen de la Soci\u00e9t\u00e9 de Gastronomie, vous \u00e9tiez sans doute plus proche qu&rsquo;un autre de votre pr\u00e9sident..<\/li><li>Oui (voix \u00e9mue), c&rsquo;\u00e9tait mon ami. J&rsquo;\u00e9tais assis \u00e0 sa droite au cours du fatal banquet.<\/li><li>En effet, j&rsquo;ai reconnu votre chevelure blanche et boucl\u00e9e sur la video. Toutes vos r\u00e9unions \u00e9taient donc film\u00e9es&nbsp;?<\/li><li>Pas toutes. Seulement les plus importantes, quand un nouveau plat \u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9. Pour les archives de la Soci\u00e9t\u00e9. La disposition de la cam\u00e9ra, fix\u00e9e au plafond, permettait de bien voir les plats, leur qualit\u00e9s visuelles, leurs couleurs. Certains \u00e9taient ainsi pr\u00e9sent\u00e9s en photo sur le site de la soci\u00e9t\u00e9 <a href=\"http:\/\/www.sociogastro.net\/\">www.sociogastro.net<\/a> dont je m&rsquo;occupais personnellement.<\/li><li>Ce repas pr\u00e9sentait donc une particularit\u00e9, un plat in\u00e9dit&nbsp;?<\/li><li>Sans doute&nbsp;; mais je vous avoue n&rsquo;avoir rien trouv\u00e9 d&rsquo;extraordinaire dans le menu, bien que parfaitement compos\u00e9, comme toujours quand mon ami donnait un d\u00eener.<\/li><li>Pourquoi a-t-il \u00e9t\u00e9 film\u00e9 alors, \u00e0 votre avis&nbsp;?<\/li><li>C&rsquo;est sans doute ce que le pr\u00e9sident avait l&rsquo;intention de nous r\u00e9v\u00e9ler lorsqu&rsquo;il s&rsquo;est lev\u00e9 en r\u00e9clamant le silence. Apr\u00e8s avoir port\u00e9 un toast \u00e0 la sant\u00e9 de la Soci\u00e9t\u00e9 Gastronomique et de ses membres, il a bu son verre d&rsquo;un trait. Nous avons tous fait de m\u00eame en criant Prosit&nbsp;! Puis nous nous sommes rassis en silence pour \u00e9couter ce qu&rsquo;il avait \u00e0 nous dire.<\/li><li>Et c&rsquo;est \u00e0 cet instant pr\u00e9cis que le film est coup\u00e9. Nous avons d\u00e9couvert un bouton plac\u00e9 sous la table et reli\u00e9 \u00e0 la cam\u00e9ra..<\/li><li>oui, notre pr\u00e9sident se r\u00e9servait la possibilit\u00e9 d&rsquo;arr\u00eater la cam\u00e9ra s&rsquo;il le jugeait opportun<\/li><li>pour quelle raison&nbsp;?<\/li><li>Confidentialit\u00e9. Ou simple caprice. C&rsquo;\u00e9tait un homme impr\u00e9visible.<\/li><li>Vous allez donc pouvoir me dire ce qui s&rsquo;est pass\u00e9 apr\u00e8s que la cam\u00e9ra a \u00e9t\u00e9 coup\u00e9e.<\/li><li>Tr\u00e8s volontiers. Mon ami \u00e9tait debout, son verre \u00e0 la main, r\u00e9clamant le silence. Nous nous \u00e9tions tous rassis, attendant qu&rsquo;il parle. C&rsquo;est l\u00e0 que j&rsquo;ai vu distinctement l&rsquo;un des domestiques, celui qui jouait le r\u00f4le de ma\u00eetre d&rsquo;h\u00f4tel et semblait commander aux autres, faire un signe \u00e0 ses coll\u00e8gues qui, comme saisis d&rsquo;une soudaine folie de destruction, se sont mis \u00e0 saccager la table, la pi\u00e8ce, tout, avec une sauvagerie incroyable. Nous nous \u00e9tions tous lev\u00e9s. Certains d&rsquo;entre nous t\u00e2chaient de ma\u00eetriser les domestiques, des gaillards de deux m\u00e8tres de haut, des noirs, monsieur le commissaire. Je dois dire que nous craignions pour notre vie. J&rsquo;\u00e9tais en train de tenter d&rsquo;immobiliser l&rsquo;un d&rsquo;eux quand quelqu&rsquo;un a cri\u00e9 attention&nbsp;! Attention&nbsp;! C&rsquo;est l\u00e0 que j&rsquo;ai vu Prosit qui, profitant de la confusion, \u00e9tait en train d&rsquo;enjamber la fen\u00eatre. L\u00e2chant le serveur, je me suis ru\u00e9 vers lui mais il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, un pan de son habit s&rsquo;\u00e9tait accroch\u00e9 \u00e0 la balustrade en fer forg\u00e9 et il essayait de se d\u00e9gager. C&rsquo;\u00e9tait affreux.<\/li><li>Il aurait \u00e9t\u00e9 alors facile de le ramener \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur<\/li><li>h\u00e9las non. D&rsquo;une part, c&rsquo;\u00e9tait un homme corpulent, un bon vivant aimant les plaisirs de la vie (yeux embu\u00e9s), la bonne chair sous toutes ses formes, d&rsquo;autre part, il se contorsionnait comme un poss\u00e9d\u00e9, comme une anguille il nous a gliss\u00e9 dans les mains et il a saut\u00e9. Je n&rsquo;oublierai jamais le choc du corps sur le pav\u00e9. Jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;heure de ma mort, je l&rsquo;entendrai.<\/li><li>Et vous n&rsquo;avez aucune id\u00e9e de ce qui aurait pu motiver, et le geste du pr\u00e9sident, et la furie des domestiques&nbsp;?<\/li><li>Non, enfin&#8230; non je n&rsquo;ai pas d&rsquo;hypoth\u00e8se mais&#8230; mais j&rsquo;ai beaucoup r\u00e9fl\u00e9chi, repass\u00e9 dans ma t\u00eate tous les d\u00e9tails de la sc\u00e8ne depuis cette soir\u00e9e&#8230; je ne dors plus, monsieur le Commissaire. Et quelque chose m&rsquo;est revenu en m\u00e9moire&#8230; C&rsquo;est peut-\u00eatre sans importance &#8230;<\/li><li>tout est important, monsieur Meyer.<\/li><li>Eh bien juste avant le toast, les serveurs ont rempli nos verres. Nous \u00e9tions cinquante deux autour de la table, 25 de chaque c\u00f4t\u00e9 et un \u00e0 chaque bout. Prosit \u00e9tait assis dos \u00e0 la fen\u00eatre, j&rsquo;\u00e9tais \u00e0 sa droite. J&rsquo;ai remarqu\u00e9 que quatre serveurs se relayaient pour servir tout le monde, \u00e0 l&rsquo;exception de mon ami Prosit dont le verre fut rempli par le ma\u00eetre d&rsquo;h\u00f4tel, d&rsquo;une bouteille d\u00e9j\u00e0 ouverte, pos\u00e9e \u00e0 part des autres sur une sorte de petite console, et qu&rsquo;il remit imm\u00e9diatement en place, sans servir personne d&rsquo;autre.<\/li><li>Mmmm. Il aurait \u00e9t\u00e9 drogu\u00e9. Et les domestiques&nbsp;?<\/li><li>Des noirs. V\u00eatus de noir, coiff\u00e9s de turbans noirs. Bien styl\u00e9s mais, avec l&rsquo;habitude que j&rsquo;ai de cette sorte de d\u00eener, je dirai qu&rsquo;ils servaient pour la premi\u00e8re fois. Quand \u00e0 leurs visages, je ne suis pas anthropologue et pour moi, un noir ressemble \u00e0 un autre noir. Et vous vous doutez bien qu&rsquo;on ne vient pas \u00e0 un d\u00eener pour observer les domestiques. De plus, la table \u00e9tait brillamment \u00e9clair\u00e9e par les lustres, laissant le reste de la pi\u00e8ce dans l&rsquo;obscurit\u00e9, un peu comme peut l&rsquo;\u00eatre, bien que par d&rsquo;autres moyens, une table de billard, et seuls les gants blancs des serveurs sortaient de la p\u00e9nombre. Monsieur K&#8230;, un anthropologue, a d&rsquo;ailleurs pos\u00e9 la question de savoir de quelle ethnie \u00e9taient ces gens, mais notre amphitryon a \u00e9lud\u00e9, disant qu&rsquo;il les avait emprunt\u00e9s. Je ne pense pas que ce soit vrai, d&rsquo;ailleurs. Prosit avait beaucoup voyag\u00e9 et v\u00e9cu aux colonies, il n&rsquo;est donc pas impossible qu&rsquo;il ait ramen\u00e9 de l\u00e0-bas ces serviteurs. Peut-\u00eatre m\u00eame le servaient-ils \u00e0 son domicile, dont personne ne conna\u00eet l&rsquo;adresse. C&rsquo;\u00e9tait un personnage bien d\u00e9routant que mon ami. Il y avait dans sa vie bien des zones d&rsquo;ombre.<\/li><li>Ce sera tout pour le moment, je vous remercie monsieur Meyer.<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p>Monsieur Meyer, doyen de la soci\u00e9t\u00e9 Gastronomique&nbsp;est petit, plut\u00f4t fr\u00eale, parlant bas comme s&rsquo;il avait toujours peur de r\u00e9veiller quelqu&rsquo;un. Visage lisse, peu rid\u00e9 malgr\u00e9 son \u00e2ge. Grand front d\u00e9garni. V\u00eatu habituellement sans recherche d&rsquo;un pantalon de serge gris fonc\u00e9 et d&rsquo;un blouson en daim, il endossait le smoking de rigueur uniquement pour se rendre aux d\u00eeners de la Soci\u00e9t\u00e9 Gastronomique. Math\u00e9maticien de profession, il a enseign\u00e9 \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 o\u00f9 il a laiss\u00e9 \u00e0 ses \u00e9tudiants le souvenir d&rsquo;un esprit clair et d&rsquo;un \u00ab&nbsp;bon prof&nbsp;\u00bb. Ses coll\u00e8gues le tenaient pour extr\u00eamement intelligent mais peu ambitieux. Maintenant \u00e0 la retraite, il peut s&rsquo;adonner en toute libert\u00e9 \u00e0 sa passion&nbsp;: la photographie. Il emportait toujours son appareil aux d\u00eeners de la soci\u00e9t\u00e9 gastronomique et prenait les plats et les convives en photo. Sur un de ces clich\u00e9s, on aper\u00e7oit le visage d&rsquo;un des serveurs noirs. Monsieur Meyer a mis ce clich\u00e9 \u00e0 la disposition de la police pour aider aux recherches. On soup\u00e7onne en effet le ma\u00eetre d&rsquo;h\u00f4tel d&rsquo;avoir drogu\u00e9 Monsieur Prosit d&rsquo;une drogue puissante qui l&rsquo;aurait rendu fou et pouss\u00e9 \u00e0 se jeter par la fen\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Le bureau miteux au commissariat de B&#8230; Le commissaire S&#8230; re\u00e7oit l&rsquo;inspecteur charg\u00e9 de l&rsquo;enqu\u00eate, c&rsquo;est un nouvel inspecteur, sans exp\u00e9rience&nbsp;:<\/em><\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li>alors mon vieux, o\u00f9 en \u00eates-vous&nbsp;?<\/li><li>L&rsquo;appel \u00e0 t\u00e9moins a bien march\u00e9. On a chop\u00e9 quatre des domestiques, planqu\u00e9s ensemble dans un pavillon inoccup\u00e9. C&rsquo;est un voisin qui a aper\u00e7u derri\u00e8re la vitre du rez-de-chauss\u00e9e une face noire. Les imb\u00e9ciles avaient ouvert les volets. Le cinqui\u00e8me est en cavale<\/li><li>ah le cinqui\u00e8me. Alors&nbsp;?<\/li><li>Les gars sont en train de s&rsquo;occuper d&rsquo;eux. Mais le probl\u00e8me c&rsquo;est la langue, ils parlent un dialecte qui ne ressemble \u00e0 aucune langue connue. M\u00eame en tapant dessus, on comprend pas ce qu&rsquo;y disent, chef.<\/li><li>Mais faites venir un linguiste enfin, trouvez un sp\u00e9cialiste.<\/li><li>\u00c0 vos ordres, chef, je vais voir sur internet.<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p><em>Le commissaire S&#8230; parle au t\u00e9l\u00e9phone dans son bureau miteux.<\/em><\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li>Monsieur Meyer&nbsp;?<\/li><li>C&rsquo;est moi-m\u00eame<\/li><li>Monsieur Meyer, nous avons attrap\u00e9 quatre des domestiques, mais il y a un probl\u00e8me pour les faire parler, c&rsquo;est la langue. Ils parlent un dialecte que personne ne conna\u00eet. \u00c9tant donn\u00e9 qu&rsquo;il existe environ 7000 langues dans le monde, je me demandais&#8230; si vous auriez des pr\u00e9cisions \u00e0 me donner sur les s\u00e9jours du d\u00e9funt aux colonies&nbsp;? \u00c7a pourrait circonscrire le champ de nos recherches.<\/li><li>Mon ami Prosit \u00e9voquait tr\u00e8s peu ses voyages et son pass\u00e9 colonial. Pourtant je me souviens qu&rsquo;un soir o\u00f9 nous comparions, entre hommes, la beaut\u00e9 f\u00e9minine des diff\u00e9rentes races humaines, le pr\u00e9sident s&rsquo;\u00e9tait pour une fois d\u00e9parti de son flegme pour se lancer dans une apologie des femmes du sud de l&rsquo;Inde. Il parlait de leurs chevelures exceptionnelles qui les couvraient parfois jusqu&rsquo;aux pieds \u00ab&nbsp;comme un pelage&nbsp;\u00bb, disait-il. Et de leur chair si tendre, fondante sous une peau fine comme celle des b\u00e9b\u00e9s. \u00c0 l&rsquo;\u00e9couter, on en avait l&rsquo;eau \u00e0 la bouche. L&rsquo;un d&rsquo;entre nous s&rsquo;\u00e9tait m\u00eame \u00e9cri\u00e9 Mais Prosit, on en mangerait, de ces petites femmes l\u00e0&nbsp;! Ce qui avait d\u00e9cha\u00een\u00e9 les rires. Mon ami riait plus fort que les autres, de son dr\u00f4le de rire qui figeait son visage comme un masque de carnaval.<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p><em>Le parc aux branches d\u00e9nud\u00e9es par l&rsquo;hiver&nbsp;: deux hommes marchent \u00e0 pas lents, en discutant. L&rsquo;un est blanc, rubicond, pas tr\u00e8s grand mais bien en chair. Il porte un long pardessus en cashmire gris anthracite et une \u00e9charpe bleue, \u00e0 carreaux. Il a un dr\u00f4le de sourire qui donne \u00e0 son visage l&rsquo;aspect grotesque d&rsquo;un masque de carnaval. L&rsquo;autre est tr\u00e8s grand et mince, noble visage brun fonc\u00e9, nez aquilin, tr\u00e8s \u00e9l\u00e9gant, long manteau et chapeau de cuir noir. C&rsquo;est le premier qui parle en premier.<\/em><\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li>Voici les photos. Ils sont cinq, vous \u00eates cinq. Prenez-en chacun un, isol\u00e9ment. Au dos de chaque photo se trouvent des renseignements susceptibles de vous faciliter la t\u00e2che. Par exemple, celui-ci voyez&nbsp;: jogging tous les dimanches matin 7 h, 5 kilom\u00e8tres dans la for\u00eat. Celui-l\u00e0 rentre de chez sa ma\u00eetresse tous les mercredis \u00e0 une heure du matin, il passe par le quartier actuellement en d\u00e9molition. Ce gars-l\u00e0, les femmes en sont folles, vit pourtant seul \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie de la ville, une maison tr\u00e8s isol\u00e9e. Celui-l\u00e0 tenez, le plus jeune. Encore chez ses parents mais c&rsquo;est un po\u00e8te. Longues promenades de nuit au clair de lune ou pas. Il faudra guetter sa sortie mais c&rsquo;est presque tous les jours vers 23 h, quand les parents sont couch\u00e9s. Celui-ci m&rsquo;a donn\u00e9 plus de mal&nbsp;: un employ\u00e9 de bureau, mari\u00e9, deux enfants, rarement seul. Mais je lui ai envoy\u00e9 une rousse de mes amies, \u00e0 damner un saint. Elle se d\u00e9brouillera pour l&rsquo;attirer pr\u00e8s du lac mercredi prochain \u00e0 2 h du matin. Tenez bien vos gars. Tout est dans l&rsquo;organisation. Inutile de vous dire de br\u00fbler ces photos d\u00e8s que vous aurez m\u00e9moris\u00e9 et transmis les informations \u00e0 vos coll\u00e8gues.<\/li><li>Une fois l&rsquo;affaire faite, qu&rsquo;est-ce-qu&rsquo;ils font des corps&nbsp;?<\/li><li>C&rsquo;est pr\u00e9vu. Une petite camionette-frigo suivra chaque agent dans son action. Les corps seront achemin\u00e9s jusqu&rsquo;\u00e0 la resserre attenante aux cuisines.<\/li><li>En cas de p\u00e9pin&nbsp;?<\/li><li>Vous n&rsquo;avez pas droit \u00e0 l&rsquo;erreur. Le conducteur de la camionette r\u00e9glera son compte \u00e0 celui qui aura manqu\u00e9 son coup et dont le corps viendra remplacer dans la resserre la pi\u00e8ce manquante.<\/li><li>Vous ne craignez pas d&rsquo;intriguer la police, avec sept disparitions successives dans une si petite ville&nbsp;?<\/li><li>J&rsquo;ai suffisamment de relations dans la presse pour qu&rsquo;une psychose au tueur en s\u00e9rie soit lanc\u00e9e. D&rsquo;autre part, j&rsquo;ai aussi mes relations dans la police. Le commissaire S&#8230; par exemple.<\/li><li>Parfait. Je vois que vous avez pens\u00e9 \u00e0 tout. Pour les honoraires, nous pr\u00e9f\u00e9rons du liquide. Vous me remettrez la totalit\u00e9 de la somme, je distribuerai. Je souhaite que le paiement se fasse juste avant l&rsquo;arriv\u00e9e des invit\u00e9s.<\/li><li>C&rsquo;est entendu. Si tout se passe comme je l&rsquo;esp\u00e8re, vous aurez une gratification \u00e0 la fin de la soir\u00e9e.<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p><em>Un homme est assis dans un avion en vol, en classe affaires, pr\u00e8s du hublot. Il regarde distraitement la mer de nuages en dessous de l&rsquo;avion. Il a refus\u00e9 d&rsquo;un geste de la main le plateau repas offert gracieusement par l&rsquo;h\u00f4tesse. Il a refus\u00e9 le caf\u00e9, le scotch, le th\u00e9, le cognac, l&rsquo;orangeade, tout refus\u00e9. Mains grandes et fines, noble nez aquilin, yeux noirs \u00e9tincelants, \u00e9pais sourcils. Visage brun fonc\u00e9 comme sem\u00e9 d&rsquo;une poudre vieil or. Son cr\u00e2ne qu&rsquo;on devine ras\u00e9, est couvert d&rsquo;une toque en satin blanc. Il est v\u00eatue d&rsquo;une ample gandouras blanche dont les manches d\u00e9bordent de son si\u00e8ge et sous laquelle se signalent, quand il croise les jambes, de co\u00fbteuses chaussures Derby boots \u00e0 lacets ch\u00e2taigne patin\u00e9 surmont\u00e9s d&rsquo;un jean coupe slim en coton bleu clair (690 \u20ac). Ses pens\u00e9es tapissent l&rsquo;int\u00e9rieur de son cr\u00e2ne sans en ri<\/em>en d\u00e9border non plus&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>Sauv\u00e9. Ce jobard de ministre me devait bien un passeport apr\u00e8s tout ce que j&rsquo;ai fait pour lui. Les valises de billets, \u00e7a fatigue. \u00c7a rapporte aussi. J&rsquo;ai bien jou\u00e9 mon coup. Ces imb\u00e9ciles, ces quatre imb\u00e9ciles, je les ai bien eus. Pas difficile d&rsquo;ailleurs, et normal. Je leur suis infiniment sup\u00e9rieur, par l&rsquo;intelligence et par mes origines. Des illettr\u00e9s, des demi-b\u00eates. Je suis fils de chef et les inf\u00e9rieurs doivent se sacrifier pour leurs chefs. Je parie qu&rsquo;ils se sont d\u00e9j\u00e0 faits arr\u00eater. \u00c7&rsquo;aurait \u00e9t\u00e9 dommage de laisser leur argent aller dans la poche des flics. Une belle somme, de quoi voir venir. De quoi aller faire un tour sur la lune. Et \u00e0 Rio, j&rsquo;ai ce qu&rsquo;il faut comme relations. Je me suis veng\u00e9. Enfin. J&rsquo;ai veng\u00e9 ma petite s\u0153ur, ma ch\u00e8re petite s\u0153ur, ma petite s\u0153ur mang\u00e9e par ce vieux, le pr\u00e9sident ach&#8230; je t&rsquo;en foutrai du pr\u00e9sident, il est sous terre maintenant le pr\u00e9sident, et ma petite s\u0153ur est veng\u00e9e. Vingt ans de patience et je t&rsquo;ai veng\u00e9e, petite s\u0153ur. Vingt ans \u00e0 jouer au larbin du pr\u00e9sident et je t&rsquo;ai veng\u00e9e. Les cinq godelureaux, \u00e7a n&rsquo;a pas fait un pli \u00e0 leur r\u00e9gler leur compte, du travail de professionnels. Et c\u00f4t\u00e9 cuisine, il s&rsquo;y conna\u00eet, le vieux. Le Blanc c&rsquo;est fade mais avec les \u00e9pices du pays, \u00e7a passait. Ah ah quand il leur a annonc\u00e9, aux beaux messieurs du banquet, quand il a mang\u00e9 le morceau, le pr\u00e9sident, c&rsquo;est le cas de le dire. Horrifi\u00e9s, glac\u00e9s, effar\u00e9s les beaux messieurs. \u00c7a peut faire toutes les saloperies imaginables mais \u00e7a&#8230; \u00e7a \u00e7a. Non. N&rsquo;est-ce-pas. Mais ils l&rsquo;ont fait. Sans le savoir, mais ils l&rsquo;ont fait. C&rsquo;\u00e9tait magnifique, tous ces chics messieurs d\u00e9cha\u00een\u00e9s. Des sauvages, eh oui. Des sauvages et le vieux y est pass\u00e9. Par la fen\u00eatre ah ah, ils l&rsquo;ont balanc\u00e9. Veng\u00e9e, ma petite s\u0153ur. Horrifi\u00e9s glac\u00e9s effar\u00e9s, les messieurs. De Rio, j&rsquo;\u00e9crirai peut-\u00eatre une lettre anonyme pour tout raconter. De Rio, juste avant de partir pour la lune. Si j&rsquo;ai le temps, j&rsquo;\u00e9crirai. Si j&rsquo;ai le temps. Et l&rsquo;envie. Pour le moment j&rsquo;ai sommeil. Dormir est le rem\u00e8de des rem\u00e8des. L&rsquo;h\u00f4tesse est mignonne quand m\u00eame. \u00c7a leur fait des jolis bras, ces manches courtes. Des jolis bras potel\u00e9s. Des jolis bras potel\u00e9s&#8230;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>codicille : j&rsquo;ai donc pris une de mes compressions et j&rsquo;y ai fait pousser des branches dans tous les sens. ce faisant, je m&rsquo;aper\u00e7ois que j&rsquo;ai d\u00e9velopp\u00e9 une suite \u00e0 la compression, ce qui anticipait sans le savoir sur la prochaine proposition. en tous cas, si quelqu&rsquo;un lit jusqu&rsquo;au bout, je serais curieuse de savoir si on comprend (la suite <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/3-exquise-vengeance\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">transversales #03 | exquise vengeance<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":372,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[3114,3139],"tags":[],"class_list":["post-67148","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-transversales","category-3-maison-des-feuilles"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/67148","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/372"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=67148"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/67148\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=67148"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=67148"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=67148"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}