{"id":67154,"date":"2022-02-25T19:24:01","date_gmt":"2022-02-25T18:24:01","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=67154"},"modified":"2022-03-02T17:55:40","modified_gmt":"2022-03-02T16:55:40","slug":"tranversales-4-commencer","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/tranversales-4-commencer\/","title":{"rendered":"transversales #04 | commencer"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce fut par une chaude journ\u00e9e d\u2019\u00e9t\u00e9 que je d\u00e9couvris mon amour pour le camping. Jusque-l\u00e0, je crois, je n\u2019avais m\u00eame pas envisag\u00e9 que cela p\u00fbt \u00eatre un mode de vie, qu\u2019il exist\u00e2t des gens qui puissent aimer ce genre de loisirs, car trop diff\u00e9rent, trop classe moyenne, trop contact humain, une promiscuit\u00e9 malsaine tr\u00e8s difficile \u00e0 comprendre. Il est vrai que j\u2019appartiens \u00e0 une strate de la soci\u00e9t\u00e9 qui ne regarde pas vers le bas, qui ne songe \u00e9videmment pas \u00e0 s\u2019attarder, ne serait-ce qu\u2019une seconde, sur ce qui ne lui ressemble gu\u00e8re. Mais, ce jour-l\u00e0, en attendant Marie-Jeanne pr\u00e8s de la coll\u00e9giale, je sentis la n\u00e9cessit\u00e9, apr\u00e8s une r\u00e9union particuli\u00e8rement fastidieuse, de faire quelques pas sur le quai dans l\u2019espoir de recevoir un peu de fraicheur venue du lac. Sur l\u2019autre rive, une caravane blanche. Portes ouvertes, ses occupants entraient et sortaient dans un va-et-vient l\u00e9ger, tout affair\u00e9s \u00e0 la pr\u00e9paration d\u2019un repas en plein air. D\u00e9j\u00e0 la table pliante avait \u00e9t\u00e9 install\u00e9e sur l\u2019herbe, pr\u00e8s de l\u2019eau&nbsp;; une b\u00e2che formait une esp\u00e8ce d\u2019auvent qui les prot\u00e9gerait du soleil, des plats arrivaient aussi, je crus entendre des rires, per\u00e7ant comme du cristal la masse d\u2019air \u00e9pais de la canicule. Un chien tournoyait autour de ses maitres et l\u2019ensemble semblait vibrer dans une esp\u00e8ce de danse men\u00e9e dans un tempo exact et parfait, comme si elle avait \u00e9t\u00e9 essay\u00e9e des dizaines de fois jusqu\u2019\u00e0 devenir magn\u00e9tique, envoutante. Un homme, une femme, deux enfants, un petit gar\u00e7on, une fillette d\u2019une dizaine d\u2019ann\u00e9es, une harmonie contagieuse, oserai-je d\u00e9clarer du bonheur&nbsp;? Ils \u00e9taient sur le point de s\u2019installer autour de la table et d\u2019entamer leur repas quand Marie-Jeanne arriva, me disant qu\u2019on \u00e9tait en retard pour aller je ne sais o\u00f9, voir je ne sais qui. Je partis \u00e0 regret. Pourtant, j\u2019allais oublier cette sc\u00e8ne pendant deux ann\u00e9es encore. Deux ann\u00e9es pendant lesquelles je vaquais \u00e0 mes fonctions de CEO d\u2019entreprise, j\u2019allais \u00e0 des diners et des r\u00e9ceptions o\u00f9 je ne savais pas que je m\u2019ennuyais, je participais \u00e0 des r\u00e9unions interminables que j\u2019endurais comme un \u00e9l\u00e8ve appliqu\u00e9 qui consciencieusement fait ses devoirs, le soir avant de se coucher. J\u2019\u00e9tais envi\u00e9 dans ce monde que je connaissais par c\u0153ur et o\u00f9 je me d\u00e9pla\u00e7ais avec aisance, un sourire aux l\u00e8vres, des mots de circonstance pour tous ceux que je c\u00f4toyais. Un ordre parfait qui s\u2019\u00e9tendait \u00e0 la vie familiale, une vie lisse \u00e0 laquelle on ne pensait pas, ou plus&nbsp;? Cette ann\u00e9e-l\u00e0, je restai seul pendant les vacances d\u2019\u00e9t\u00e9, ma femme \u00e9tant all\u00e9e avec des amies pour une retraite yoga en Sicile (\u00e0 l\u2019\u00e9poque je ne m\u2019aper\u00e7us pas de l\u2019insolite qui r\u00e9sultait de cette combinaison), mes enfants, d\u00e9j\u00e0 adultes, avaient leurs propres projets, qui me coutaient fort cher d\u2019ailleurs. Seul, disais-je, avec beaucoup plus de temps libre qu\u2019\u00e0 l\u2019ordinaire. Entre le moment o\u00f9 j\u2019entrai dans le stand automobile et celui o\u00f9 j\u2019en sortis, au volant d\u2019une caravane \u00e9norme, lourde, difficile \u00e0 manier entre les rues tortueuses de la ville, je ne me souviens de pratiquement rien. Mais, apparemment je l\u2019avais bel et bien achet\u00e9e. Je m\u2019empressai de gagner le p\u00e9riph\u00e9rique et de me diriger vers le parc de campisme qui se trouvait \u00e0 environ dix kilom\u00e8tres du centre. On arriva \u00e0 trouver une place pour ma caravane au fin fond du parc, contre le grillage qui le s\u00e9parait d\u2019une route assez mouvement\u00e9e et tr\u00e8s bruyante \u00e0 cette \u00e9poque de l\u2019ann\u00e9e. J\u2019acceptai toutes les propositions avec docilit\u00e9, emplacement, r\u00e8glement, consignes, conseils. Me disant que le plus difficile \u00e9tait fait, je m\u2019assis sur les marches de la caravane tout en regardant les pins, le ciel bleu qui pointait \u00e0 travers les branches, je d\u00e9couvris qu\u2019autour de moi d\u2019autres v\u00e9hicules semblables au mien avaient d\u00e9j\u00e0 gagn\u00e9 leurs propres racines, pelouses artificielles \u00e0 l\u2019entr\u00e9e, pots de fleurs, chaises et m\u00eame des fauteuils pr\u00eats \u00e0 accueillir d\u00e9sirs de repos ou de dolce farniente. Je me rendis compte que dans ma maison mobile, \u00e0 part ls meubles, il n\u2019y avait rien. Je me demandai comment il fallait faire pour avoir de l\u2019eau, bref, j\u2019eus un l\u00e9ger frisson d\u2019horreur, puis me suis rassur\u00e9 en pensant qu\u2019une toquade comme celle que je venais d\u2019avoir n\u2019avait rien de dangereux ni de d\u00e9finitif.  <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Le mensonge<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019avais mon histoire pr\u00eate depuis longtemps sans pourtant savoir le jour, le moment exact o\u00f9 elle s\u2019\u00e9chapperait accompagn\u00e9e d\u2019un sourire de mes l\u00e8vres menteuses. Mon cerveau avait travaill\u00e9 presque malgr\u00e9 moi de mani\u00e8re \u00e0 en parfaire les d\u00e9tails. Des inventions provisoirement incons\u00e9quentes, libres des amarres de la confiance. J\u2019ai racont\u00e9 mon histoire \u00e0 celui qui d\u00e9sirait l\u2019entendre, mais qui, par simple politesse, n\u2019osait la demander, et qui m\u2019a crue. En racontant mon histoire, quelques bribes d\u2019existence lanc\u00e9es en parfaite harmonie avec la conversation en cours, je me suis prise au jeu de la v\u00e9rit\u00e9 et un sentiment de bien-\u00eatre m\u2019a envahie, non pas parce que je croyais \u00e0 mon propre mensonge, mais parce qu\u2019\u00e0 mesure que je le racontais, je le vivais, les \u00eatres, les faits que j\u2019inventais faisaient d\u00e9sormais partie de moi.&nbsp; Ma vie, \u00e0 cet instant, \u00e9tait cette histoire. J\u2019ai pens\u00e9 \u00e0 un r\u00eave, de ces r\u00eaves tellement vivides que l\u2019on pourrait sentir la piq\u00fbre d\u2019un insecte sur notre bras endormi.&nbsp; Si j\u2019avais racont\u00e9 \u00e0 moi-m\u00eame cette histoire, je n\u2019aurais certainement pas senti la m\u00eame chose. C\u2019est le regard de l\u2019autre qui l\u2019a rendue palpable, \u00e0 port\u00e9e de main, une main qui jette son d\u00e9volu sur un fruit app\u00e9tissant dans une corbeille remplie d\u2019autres fruits. &nbsp;Je me souviens \u00e0 pr\u00e9sent du ruisseau invent\u00e9 au fond du jardin d\u2019une autre histoire lointaine, une maison heureuse, et je me rends compte que je suis pr\u00eate \u00e0 tout pour qu\u2019on ne me prenne pas en piti\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Les \u00e9pouvantails<\/strong> <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle gardait ses \u00e9pouvantails comme on garde un troupeau de ch\u00e8vres, avec un total d\u00e9vouement. Assise sur une chaise basse et enfantine, elle r\u00e9tr\u00e9cissait \u00e0 vue d\u2019\u0153il sous le soleil. Elle les avait align\u00e9s sur deux rang\u00e9es le long des pousses fragiles qui tentaient de percer la terre pour arriver \u00e0 leur apog\u00e9e et les figuiers aux fruits de miel. &nbsp;Elle observait leur travail immobile, n\u2019intervenant qu\u2019en cas d\u2019extr\u00eame n\u00e9cessit\u00e9, lorsque l\u2019un des pantins avait besoin de r\u00e9parations, d\u2019\u00eatre remplac\u00e9, ou quand les couleurs criardes avec lesquelles elle les avait habill\u00e9s devenaient fades sous la lumi\u00e8re et n\u2019effrayaient plus aucun oiseau. Elle prenait alors la cr\u00e9ature d\u00e9fectueuse, lui refaisait un costume digne d\u2019une parade, avec des bandes de tissu bien serr\u00e9es autour de son corps et le reposait d\u00e9licatement \u00e0 son poste d\u2019\u00e9pouvante. Les passants, surtout des enfants qui traversaient en courant le sentier qui les menait vers d\u2019autres horizons, l\u2019interpelaient en lui lan\u00e7ant des propos cruels&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ils sont plus beaux que toi, mais c\u2019est pas difficile&nbsp;!&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;Pourquoi tu vas pas leur faire compagnie&nbsp;? Tu manquerais pas ton coup&nbsp;!&nbsp;\u00bb Elle r\u00e9pondait \u00e0 ces injures avec un silence indiff\u00e9rent. Ceux qui l\u2019insultaient le jour, revenaient la nuit pour lui voler des figues, se moquant bien des formes bigarr\u00e9es qui pourtant les regardaient de leurs yeux vides,&nbsp;ne remarquant pas qu\u2019elles diminuaient de taille au fil des jours et qu\u2019au bout de quelques semaines une autre, de dimensions humaines, la rempla\u00e7ait \u00e0 l\u2019endroit exact o\u00f9 se trouvait l&rsquo;ant\u00e9rieure.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce fut par une chaude journ\u00e9e d\u2019\u00e9t\u00e9 que je d\u00e9couvris mon amour pour le camping. Jusque-l\u00e0, je crois, je n\u2019avais m\u00eame pas envisag\u00e9 que cela p\u00fbt \u00eatre un mode de vie, qu\u2019il exist\u00e2t des gens qui puissent aimer ce genre de loisirs, car trop diff\u00e9rent, trop classe moyenne, trop contact humain, une promiscuit\u00e9 malsaine tr\u00e8s difficile \u00e0 comprendre. 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