{"id":67229,"date":"2022-02-26T22:36:06","date_gmt":"2022-02-26T21:36:06","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=67229"},"modified":"2023-12-21T00:14:52","modified_gmt":"2023-12-20T23:14:52","slug":"transversales-4-commencements-dhistoires","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/transversales-4-commencements-dhistoires\/","title":{"rendered":"transversales #4 | commencements d&rsquo;histoires"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Les fant\u00f4mes des morts d\u2019une guerre reviennent. Ils reviennent parmi la vie des vivants. Ils se r\u00e9pandent. Ils se r\u00e9pandent en histoires et ils racontent. Ils racontent aux vivants comment ils sont morts&nbsp;; eux, les morts de cette guerre.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">C\u2019est la nuit. Un homme dort. Au chaud. Lit king size. Matelas waterbed ou \u00e0 m\u00e9moire de forme. On se garde bien de le r\u00e9veiller pour en v\u00e9rifier les \u00e9tiquettes. On n\u2019a pas le droit de le r\u00e9veiller. Son sommeil est pr\u00e9cieux, rare. C\u2019est un homme de pouvoir. C\u2019est un chef d\u2019\u00c9tat. Le chef d\u2019une grande puissance. Pour nous, inaccessible. Comme il dort bien cet homme de grande puissance\u00a0! Qui oserait prendre le risque de le r\u00e9veiller et d\u2019ainsi voir compromettre la bonne marche du monde au lendemain matin\u00a0? Qui oserait affronter le service d\u2019ordre qui veille sur le sommeil de cet homme de puissance mondiale\u00a0? Il dort seul pourtant. Aucun garde en arme \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, aucune compagne aucun compagnon. Seule la nuit l\u2019entoure. Pas de murs visibles, ni de fen\u00eatres, rien que la nuit. Les fant\u00f4mes eux n\u2019ont pas tant de scrupules. Ils se faufilent partout, m\u00eame au plus profond du sommeil. C\u2019est ce qu\u2019ils font. On les voit se glisser dans le sombre. Ils s\u2019approchent du lit et ils tournent autour dans une pantomime digne de la commedia dell&rsquo; arte. Ils observent le dormeur. L\u2019un d\u2019eux se penche et souffle dans ses cheveux. Rien, l\u2019homme dort toujours. Le fant\u00f4me souffle plus fort. Cette fois, le dormeur d\u2019importance bouge dans son sommeil. Au pied du lit, un autre fant\u00f4me soul\u00e8ve la couette et, d\u2019un ton moqueur, d\u00e9signe l\u2019\u00e9rection puissante qui d\u00e9forme l\u2019entrejambe du pyjama mondial. Les autres fant\u00f4mes gloussent. Le dormeur se retourne brutalement. Entre alors un fant\u00f4me plus petit. Le fant\u00f4me d\u2019un gosse. Il s\u2019approche du dormeur. De la t\u00eate du dormeur. Il pose une main sur le front d\u2019importance. Il la laisse un temps. Celui qui dort ne r\u00e9agit pas. Alors, le petit fant\u00f4me lui parle.D\u2019abord, il susurre. On entend pas vraiment son dire. Puis sa voix se fait plus forte, de plus en plus forte. Les autres fant\u00f4mes cessent leurs pitreries. Ils s\u2019\u00e9loignent et s\u2019assoient un peu en retrait. Dors bien\u00a0! Tu sais combien sombrent dans leur dernier sommeil \u00e0 cause de tes d\u00e9cisions\u00a0? Et comme elle est difficile et interminable cette tomb\u00e9e dans leur dernier sommeil aux morts\u00a0? Tous, ici dans ta nuit on y est pass\u00e9. Et toi \u00e7a va, tu dors toujours bien\u00a0? Moi, c\u2019est les pierres. Ils m\u2019ont jet\u00e9 des pierres. Ils me les ont jet\u00e9es de loin, de pr\u00e8s, sans doute des coups aussi, mais c\u2019est les pierres qui m\u2019ont tu\u00e9. Toutes leurs pierres sur moi, une pluie de pierres pour me fracasser le corps. De partout j\u2019ai craqu\u00e9. Je les ai pas vus ceux qui lan\u00e7aient, juste entendu leurs cris et leurs pierres. De ces pierres claires et s\u00e8ches. Ces pierres calcaires pour les murs et les abris. Ils en avaient un bon stock. Je voulais pas quitter le village sur tes ordres. Ils ont appliqu\u00e9 ta loi, ta loi de pierre, ta loi de pierre s\u00e8che. Ils m\u2019ont laiss\u00e9 pourrir. Faire exemple et montrer aussi l\u2019ob\u00e9issance, l\u2019ob\u00e9issance \u00e0 tes ordres de pierre. Les animaux ont eu piti\u00e9. Ils ont partag\u00e9 mon corps. Je sais pas qui a croqu\u00e9 mon c\u0153ur. Et maintenant, je viens l\u00e0, on vient l\u00e0, pour te chuchoter tout \u00e7a dans ton sommeil. \u00c7a t\u2019inspire pour tes cauchemars d\u2019homme de pierre\u00a0? Chaque nuit, on est plus nombreux par ta faute. On pense \u00e0 ceux qui restent. Celles et ceux qui sont pas encore devenus morts comme nous tes fant\u00f4mes. Tu ach\u00e8ves nos vies, tu fermes tes yeux. Nous, on ouvre nos bouches pour toi. On d\u00e9verse le flot de nos histoires entre tes deux oreilles, dans ta t\u00eate de pierre. Dormir sur tes deux oreilles\u00a0? Tu connais quelqu\u2019un qui peut y arriver \u00e0 moins de les lui couper\u00a0? Ils ont bien d\u00fb essayer les soudards qui se r\u00e9clament de toi. Tu as beau te retourner, toujours une de tes oreilles l\u00e0 pour nous entendre. On esp\u00e8re quoi\u00a0? Juste te dire, avec l\u2019espoir d\u2019infl\u00e9chir ta puissance de pierre\u00a0? M\u00eame pas. Juste pourrir tes nuits avec nos vies rapport\u00e9es. Le petit fant\u00f4me claque des doigts. Les autres se l\u00e8vent et entament une sarabande tout autour du dormeur. Ils l\u2019asticotent, lui chuchotent \u00e0 l\u2019oreille. Le dormeur se tourne et se retourne. Ce geste qu\u2019il a comme de chasser un moustique. Les fant\u00f4mes l\u2019esquivent. Dans l\u2019agitation, de sous son oreiller, un tube de comprim\u00e9s tombe puis roule sur le sol. Un fant\u00f4me l\u2019ouvre et en distribue le contenu \u00e0 ses comp\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Les fant\u00f4mes des morts d\u2019une guerre reviennent. Ils reviennent parmi la vie des vivants. Ils se r\u00e9pandent. Ils se r\u00e9pandent en histoires et ils racontent. Ils racontent aux vivants comment ils sont morts&nbsp;; eux, les morts de cette guerre.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">Fra\u00eecheur vert fonc\u00e9 du jardin de la sous-pr\u00e9fecture. Le calme et l\u2019ordre des massifs, des jets d\u2019eau et autres grottes, avec nymphes et satyres couverts de vieille mousse. Assis depuis quand sur ce banc pour \u00e9chapper \u00e0 la chaleur de l\u2019\u00e9t\u00e9\u00a0? Les nouvelles ne sont pas bonnes. L\u00e0-haut, le front est enfonc\u00e9, les hommes tombent, mais ils sont vaillants. Un flottement dans l\u2019air. Je baisse mon journal. Je l\u00e8ve les yeux. Je sursaute peut-\u00eatre. Cette pr\u00e9sence. L\u00e0, debout, devant moi, devant ce banc de jardin public de sous-pr\u00e9fecture. Un homme me domine. Dans le contre-jour, je distingue d\u2019abord son uniforme. Non pas un pour la parade, plut\u00f4t un treillis pour le combat. Et des batailles, il en a vues\u00a0: couleurs pass\u00e9es, parsem\u00e9 de t\u00e2ches douteuses, de pi\u00e8ces et reprises mal cousues. Pas de galons. Cheveux hirsutes, visage marqu\u00e9, regard tourn\u00e9 vers moi mais comme vide. Ou plut\u00f4t, il semble voir \u00e0 travers moi. Regard comme \u00e0 fouiller mon dedans de moi. M\u00eame apr\u00e8s mon salut, il ne parle pas. Il reste fixe, mains dans le dos. Je me d\u00e9cale un peu et l\u2019invite \u00e0 s\u2019asseoir \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s sur le banc. Il ne bouge pas. Je ponctue en lui demandant s\u2019il ne souffre pas trop de la chaleur avec son uniforme. Son mutisme p\u00e8se. Je suis pour me lever mais me d\u00e9couvre sans force, paralys\u00e9 telles les statues qui pars\u00e8ment le jardin. D\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, du regard, j\u2019essaye de trouver l\u2019aide d\u2019autres promeneurs. J\u2019ai justement choisi ce coin du parc pour sa tranquillit\u00e9. Je constate que je n\u2019entends m\u00eame plus le gazouillis des fontaines, ni les cris plus lointains de l\u2019aire de jeu. J\u2019ai peur. Alors, une voix. Une voix monte en moi. C\u2019est sa voix. Il me parle. Il me parle en dedans. Sa voix raconte, se raconte.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Les fant\u00f4mes des morts d\u2019une guerre reviennent. Ils reviennent parmi la vie des vivants. Ils se r\u00e9pandent. Ils se r\u00e9pandent en histoires et ils racontent. Ils racontent aux vivants comment ils sont morts&nbsp;; eux, les morts de cette guerre.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">Elle me dit \u00e7a\u00a0: \u00ab\u00a0Les fant\u00f4mes vont revenir. Les fant\u00f4mes vont vous raconter\u00a0\u00bb. Ses paroles d\u2019elle. Les premi\u00e8res que j\u2019entends. Elle en a peut-\u00eatre prononc\u00e9e d\u2019autres avant, mais je suis le premier \u00e0 les recueillir. Signe de confiance\u00a0? Un mois apr\u00e8s mon arriv\u00e9e. Faute de personnel, votre stage d\u2019observation est devenu professionnalisant. Votre salaire, c\u2019est votre formation. Bien monsieur. Affectation en salle d\u2019activit\u00e9. Ouvrir et rester disponible pour les patients entre les soins du matin et le repas de midi. Mettre \u00e0 disposition jeux de soci\u00e9t\u00e9, puzzles, petit mat\u00e9riel de dessin et de peinture, perles. Un baby-foot aussi. Outils d\u2019occupation et de socialisation. \u00catre \u00e0 l\u2019\u00e9coute, sans jamais s\u2019imposer et toujours bienveillant. Tr\u00e8s enrichissant et ne pas h\u00e9siter \u00e0 s\u2019appuyer sur l\u2019\u00e9quipe, tr\u00e8s contente du renfort apport\u00e9. Vite enr\u00f4l\u00e9 par la table du Scrabble comme rempla\u00e7ant. Ils m\u2019aiment bien, je perds avec constance. Rempla\u00e7ant encore, apr\u00e8s dix heures quand, entre deux sorties cigarettes\/caf\u00e9s ou apr\u00e8s un rendez-vous avec un m\u00e9decin, les plus jeunes viennent pour une partie de baby. Ils m\u2019aiment bien, je suis une passoire et un manche. Et puis elle. Elle arrive dans la salle un matin. Un infirmier l\u2019accompagne. Je ne les connais pas. Aucun d\u2019eux ne m\u2019adresse la parole. Mon uniforme comme d\u2019invisibilit\u00e9. Apr\u00e8s l\u2019avoir install\u00e9e \u00e0 la table art plastique, l\u2019infirmier \u00e9tale feutres, crayons, et feuilles puis il part. Elle, pr\u00e9sente\/absente. Apr\u00e8s quelques minutes, elle se saisit d\u2019une feuille et commence \u00e0 dessiner. Vo\u00fbt\u00e9e, concentr\u00e9e, elle ne s\u2019arr\u00eate pas. Je passe \u00e0 plusieurs reprises pr\u00e8s d\u2019elle. Les dessins s\u2019accumulent jusqu\u2019au repas. Quand la salle se vide, je dois assurer le rangement. La pile de ses dessins. Grands coups de feutres sombres sur toute la feuille. Parfois, des t\u00e2ches rondes aux couleurs plus vives, \u00e9carlates. Je les mets de c\u00f4t\u00e9 dans un carton. Le lendemain et les matins qui suivent, elle reprend sa place, elle dessine sans cesse. Je lui pr\u00e9pare son mat\u00e9riel, elle le trouve quand elle arrive. En fin de semaine, avant la rel\u00e8ve, une des m\u00e9decins me rend visite. C\u2019est bien \u00e0 moi qu\u2019elle s\u2019adresse, \u00e0 propos de sa patiente. Le carton plein de dessins. Elle exprime sa satisfaction et explique que plac\u00e9e dans le service il y a six mois, sur d\u00e9cision de justice, apr\u00e8s que trouv\u00e9e \u00e0 errer dans les rues par les cam\u00e9ras de police. Aucune famille, aucune identit\u00e9. Autour de la trentaine. Bonne sant\u00e9 physique. Comportement rationnel, habitudes r\u00e9guli\u00e8res mais, comme sans doute constat\u00e9, mutisme total, aucune interaction sociale. Diagnostique probable\u00a0: syndrome post-traumatique. Les dessins, \u00e7a peut confirmer. Essayer d\u2019entrer en parole avec elle\u00a0? Je dis mon manque d\u2019exp\u00e9rience. Elle r\u00e9pond pas grave, que du positif. Pas brusquer, prendre le temps. Totale confiance de l\u2019\u00e9quipe. Merci. Alors, quand pas de remplacement Scrabble ou baby, dire bonjour, demander si on peut s\u2019asseoir et attendre. Attendre un mois avant que ses mots roulent\/rapent. Ses fant\u00f4mes qu\u2019elle trimballe au dedans. Ses fant\u00f4mes qui commencent \u00e0 prendre corps dessin. \u00ab\u00a0Les fant\u00f4mes vont revenir. Les fant\u00f4mes vont vous raconter.\u00a0\u00bb Ses fant\u00f4mes qui vont bient\u00f4t prendre sa voix. Ces fant\u00f4mes d\u2019elle, je les attends. Je les attends avec leurs histoires \u00e0 raconter.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les fant\u00f4mes des morts d\u2019une guerre reviennent. Ils reviennent parmi la vie des vivants. Ils se r\u00e9pandent. Ils se r\u00e9pandent en histoires et ils racontent. Ils racontent aux vivants comment ils sont morts&nbsp;; eux, les morts de cette guerre. C\u2019est la nuit. 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