{"id":67286,"date":"2022-03-01T18:08:46","date_gmt":"2022-03-01T17:08:46","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=67286"},"modified":"2022-03-02T17:54:08","modified_gmt":"2022-03-02T16:54:08","slug":"transversales-04-commencements-2eme-livraison","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/transversales-04-commencements-2eme-livraison\/","title":{"rendered":"transversales #04 | commencements, 2\u00e8me livraison"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-drop-cap wp-block-paragraph\">Du m\u00e2chefer. Un filet de poudre anthracite s&rsquo;\u00e9chappa du trou. Elle y plongea son index avec un peu de retenue, au d\u00e9part. Frotta la poudre entre ses doigts. D\u00e9posa un peu de poudre tout autour du trou, sans y penser. Elle appr\u00e9ciait finalement la texture de la poudre sous la pulpe de son index, appr\u00e9ciait de faire ainsi le tour du trou, de lui donner du relief, une sorte de majest\u00e9. Bient\u00f4t le trou ressembla plus \u00e0 la pupille d&rsquo;un \u0153il dont elle tra\u00e7ait la paupi\u00e8re. Avant d&rsquo;atteindre la couche de m\u00e2chefer, la perceuse avait travers\u00e9 la brique, ce qui avait provoqu\u00e9 une petite coul\u00e9e orange. Elle avait pens\u00e9 \u00e0 la plaie du Christ, celle du c\u00f4t\u00e9 droit. Elle refaisait ce geste, de chercher de la poudre sale \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du trou et de laisser des traces sur le mur. Son index se tortillait \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur comme dans un fruit, ou une oreille. Elle grattait \u00e9nergiquement, en rythme. Pas la premi\u00e8re fois qu&rsquo;un geste r\u00e9p\u00e9t\u00e9 l&rsquo;amenait dans cet \u00e9tat de presque transe. Ces derniers mois avaient \u00e9t\u00e9 g\u00e9n\u00e9reux en moments extatiques. Lorsqu&rsquo;elle avait d\u00e9barqu\u00e9 dans ce que l&rsquo;agence qualifiait de \u00ab\u00a0charmante fermette \u00e0 r\u00e9nover\u00a0\u00bb trois ans en arri\u00e8re, elle avait \u00e9t\u00e9 surprise d&rsquo;avoir achet\u00e9 une ruine, mais l&rsquo;avait \u00e9t\u00e9 bien plus encore apr\u00e8s avoir constat\u00e9 que le bricolage pouvait mener \u00e0 la mystique. Un fois le geste trouv\u00e9, le bon, celui qui s&rsquo;accorde avec le lieu et le moment, une porte s&rsquo;ouvrait au-del\u00e0 de laquelle temps et espace devenaient flottants. Le chantier n&rsquo;avan\u00e7ait gu\u00e8re, mais elle, oui. Elle avan\u00e7ait. Elle creusait. Elle approfondissait. Elle avait peint, au d\u00e9but de sa vie, beaucoup. Avait fait les Beaux-Arts. Mais alors, elle ne trouvait pas le geste. Sa peinture \u00e9tait docile, convenue. Elle avait fini par renoncer. Soudain, elle se cassa l&rsquo;ongle. Un frisson serpenta autour de ses c\u00f4tes. Elle l\u00e2cha le trou et perdit l\u00e9g\u00e8rement l&rsquo;\u00e9quilibre. Son pied gauche recula de quelques millim\u00e8tres et vint heurter la perceuse, pos\u00e9e sur l&rsquo;assise de l&rsquo;escabeau, qui vacilla, puis d\u00e9gringola sur les marches en fer. Le conduit d&rsquo;alimentation de la perceuse, enroul\u00e9 autour de sa cheville droite, la fit basculer en arri\u00e8re. Elle tomba \u00e0 la renverse et se retrouva le dos fich\u00e9 sur la perceuse. Quand on est mort, tout se fige. Elle avait fait un r\u00eave, il y a longtemps, peut-\u00eatre pas, elle ne devait pas s&rsquo;attarder \u00e0 ce genre de d\u00e9tails maintenant qu&rsquo;elle \u00e9tait sur le point de mourir. Elle ne devait pas se disperser tout de suite. Elle pensait \u00e0 ce r\u00eave. Le r\u00eave l&rsquo;aidait \u00e0 rester consciente. Ironiquement. Le r\u00eave la ramenait \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9. Quel \u00e9tait ce r\u00eave ? Elle avait r\u00eav\u00e9 d&rsquo;un chat. Un chat qu&rsquo;elle aurait eu en r\u00eave. Elle n&rsquo;avait jamais \u00e9t\u00e9 attir\u00e9e par les animaux domestiques en r\u00e9alit\u00e9. Et ce chat, son chat dans ce r\u00eave qui maintenant tenait plut\u00f4t de la planche de salut que du r\u00eave, une planche tr\u00e8s concr\u00e8te, comme celle \u00e0 laquelle s&rsquo;agrippe un naufrag\u00e9, se figeait. Oui, elle avait retenu cela de ce r\u00eave, et pourquoi l&rsquo;avoir retenu sinon pour un moment comme celui qu&rsquo;elle traversait, ce moment, ce dernier. Elle avait une peur bleue de la mort, toute petite. Une angoisse, disait sa m\u00e8re. Avec le temps, elle s&rsquo;\u00e9tait rendue compte que ce genre de peur \u00e9tait somme toute assez commun. Elle l&rsquo;avait peu \u00e0 peu d\u00e9laiss\u00e9e, comme d&rsquo;une amie dont on finit par se rendre compte de la banalit\u00e9. Et maintenant, voil\u00e0, c&rsquo;\u00e9tait peut-\u00eatre la fin, tout allait se figer, comme le chat. C&rsquo;\u00e9tait cela, mais pas plus. Un moment succ\u00e9da \u00e0 un autre et elle n&rsquo;\u00e9tait pas morte encore. Elle se rappela qu&rsquo;elle avait des yeux en capacit\u00e9 de voir. Elle les ouvrit. Il y avait l&rsquo;escabeau, toujours \u00e0 la m\u00eame place. Mais elle n&rsquo;y \u00e9tait plus. Au-dessus de l&rsquo;escabeau, il y avait le trou. La plaie. La bouche dont elle avait soulign\u00e9 les l\u00e8vres. Elle essaya de bouger ses doigts, de tendre l&rsquo;index, comme elle l&rsquo;avait fait quelques secondes avant la chute. Mais ses doigts \u00e9taient gourds, comme apr\u00e8s une promenade hivernale. Pourtant elle n&rsquo;avait pas froid, ni chaud. Elle \u00e9tait la ti\u00e9deur m\u00eame. Elle se sentait bizarrement proche de cette ouverture dans le mur, de cette b\u00e9ance. Elle pensa \u00e0 sa m\u00e8re. Plut\u00f4t, sa m\u00e8re s&rsquo;imposa \u00e0 son esprit, surgie du trou. Elle l&rsquo;avait vue de moins en moins ces derni\u00e8res ann\u00e9es. Quand elle avait emm\u00e9nag\u00e9 ici, dans cette maison dont elle avait entrepris seule la r\u00e9novation, elle pensait m\u00eame am\u00e9nager une chambre sp\u00e9cialement pour elle. Et puis, la fatigue, le temps de trajet, le confinement, la crise, la guerre, l&rsquo;apr\u00e8s-guerre, elles avaient fini par s&rsquo;accorder tacitement sur le fait de maintenir une relation strictement t\u00e9l\u00e9phonique, \u00e0 raison d&rsquo;un coup de fil hebdomadaire, qui \u00e9tait devenu mensuel. Et puis le silence, tout empli de leurs voix int\u00e9rieures. La fille entendant sa m\u00e8re, en dedans d&rsquo;elle. Quand on a entendu une musique sans cesse pendant un certain temps, qu&rsquo;on l&rsquo;a \u00e9cout\u00e9e au point d&rsquo;en poss\u00e9der toutes les variations. On peut se jouer la musique de m\u00e9moire. Pareil pour elles. Elles se jouaient chacune la partition de l&rsquo;autre, ce que chacune avait compris de l&rsquo;autre, la m\u00e8re int\u00e9rieure, la fille int\u00e9rieure. Qu&rsquo;elles emporteraient avec elles dans la mort, seules, accompagn\u00e9es seulement de ces voix. Elle n&rsquo;avait pas eu d&rsquo;enfant. Elle n&rsquo;avait jamais eu l&rsquo;occasion. Son corps \u00e9tait-il d\u00e9\u00e7u, \u00e0 pr\u00e9sent qu&rsquo;elle mourrait ? Ses yeux revinrent au trou. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Du m\u00e2chefer. Un filet de poudre anthracite s&rsquo;\u00e9chappa du trou. Elle y plongea son index avec un peu de retenue, au d\u00e9part. Frotta la poudre entre ses doigts. D\u00e9posa un peu de poudre tout autour du trou, sans y penser. 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