{"id":67324,"date":"2022-03-02T18:14:54","date_gmt":"2022-03-02T17:14:54","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=67324"},"modified":"2022-03-02T18:28:28","modified_gmt":"2022-03-02T17:28:28","slug":"autobiographies-04-evocations-postales","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographies-04-evocations-postales\/","title":{"rendered":"autobiographies #04 |\u00a0\u00c9vocations postales"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-black-color has-text-color has-background has-small-font-size\" style=\"background-color:#19cbd1\">Le carnet vient de Chine. Sur son avant-derni\u00e8re page, on peut lire une impression en noir indiquant : : \u00ab&nbsp;No. 6420&nbsp;\u00bb et en-dessous \u00ab&nbsp;SHANGHAI. CHINA&nbsp;\u00bb. Les couvertures sont cartonn\u00e9es et leurs faces ext\u00e9rieures sont recouvertes de papier noir coll\u00e9. Les coins sont de couleur rouge, ainsi que la tranche de dos. Trois-cent-quatre-vingt-huit pages, chacune mesurant seize centim\u00e8tres sur dix. Six-virgule-deux-cent-huit m\u00e8tres carr\u00e9s d\u2019espace d\u2019\u00e9criture sur papier de m\u00e9diocre qualit\u00e9. Chaque page comprend dix-neuf lignes, ce qui repr\u00e9sente une longueur totale de sept-cent-trente-sept-virgule-vingt m\u00e8tres si on met toutes les lignes bout \u00e0 bout. Plus de deux Tours Eiffel. Cet objet est mon premier carnet d\u2019adresses. Je l\u2019ai utilis\u00e9 entre mes quinze et mes trente ans, \u00e0 peu de choses pr\u00e8s. Je l\u2019avais compartiment\u00e9 moi-m\u00eame en attribuant une quinzaine de pages \u00e0 chaque lettre de l\u2019alphabet. Il comprend des noms, des pr\u00e9noms, des adresses et des num\u00e9ros de t\u00e9l\u00e9phone. Exclusivement. Les coordonn\u00e9es devenues inutilisables, quelle qu\u2019en soit la raison, sont barr\u00e9es. Mais elles demeurent visibles. Les personnes sont class\u00e9es par ordre alphab\u00e9tique du patronyme (et non du pr\u00e9nom), mais y figure \u00e9galement quelques noms d\u2019organismes. La lettre la plus fournie est le C (6 pages et demi) et la moins utilis\u00e9e et le X (aucune entr\u00e9e). Voil\u00e0 pour la pr\u00e9sentation de l\u2019objet. A leur lecture, la plupart des adresses me renvoient \u00e0 des souvenirs. Mais seules quelques unes r\u00e9activent en moi toute une panoplie de sens qui paraissent \u00e9merger apr\u00e8s un long sommeil. Voici quelques unes de ces r\u00e9actions chimiques (les noms sont volontairement absents, seules les adresses postales demeurent).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\"><strong>26 boulevard du jardin zoologique, Marseille 4\u00e8me<\/strong><br>L\u2019\u00e9t\u00e9 est \u00e9touffant. La nuit, les fen\u00eatres demeurent grandes ouvertes pour pi\u00e9ger les moindres courants d\u2019air au dernier des six \u00e9tages d\u2019un vieil immeuble de ville. Les grand arbres des jardins du palais Longchamp, juste en face, am\u00e8nent un peu de fra\u00eecheur en fin de nuit, juste avant que le soleil se l\u00e8ve. C\u2019est l\u2019heure ou les derniers lions du zoo en d\u00e9cr\u00e9pitude poussent leurs r\u00e2les. Un vieil \u00e9l\u00e9phant barrit avec souffrance, lui aussi. Ambiance d\u00e9fraichie de savane en voie de disparition. Au d\u00e9but, plus d\u2019une fois, ces fant\u00f4mes de vie sauvage ont illumin\u00e9 mes r\u00eaves du petit matin. Ai-je connu r\u00e9veils plus exotiques ? Puis, quand les cris de souffrance de ces animaux encag\u00e9s en attente d\u2019une mort in\u00e9luctable effacent les brumes r\u00e9vassi\u00e8res, c\u2019est le cauchemar qui circule dans les veines. Je ne suis rest\u00e9 que deux mois dans cet appartement, \u00e0 r\u00eaver puis \u00e0 cauchemarder. J\u2019y ai vieilli tr\u00e8s vite.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\"><strong>Roque d\u2019Embove, route de Brov\u00e8s, 83830 Bargemon<br><\/strong>Adresse fant\u00f4me. Fant\u00f4me d\u2019un nom, Roque d\u2019Embove, dont la musique r\u00e9sonnait dans ma t\u00eate d\u2019enfant mais dont les lettres, d\u00e8s que je sus lire, sont demeur\u00e9es d\u00e9tach\u00e9es de leur sonorit\u00e9. Les mots \u00e9crits \u00ab&nbsp;Roque d\u2019Embove&nbsp;\u00bb ne correspondent pas \u00e0 leur prononciation. Impossible, pour moi, d\u2019assimiler cette \u00e9vidence. Roque d\u2019Embove ne s\u2019\u00e9crit pas, il se dit et il s\u2019entend. Fant\u00f4me du nom de cette route aussi. Brov\u00e8s \u00e9tait un village qui a \u00e9t\u00e9 ray\u00e9 de la carte lors de la cr\u00e9ation du camp militaire de Canjuers quand j\u2019\u00e9tais enfant. Brov\u00e8s, ce sont des maisons, des rues, une boulangerie abandonn\u00e9es, d\u00e9sert\u00e9es. La population a disparu entre deux \u00e9t\u00e9s. Brov\u00e8s, ce sont des maisons qui souffrent de solitude m\u00eame si des petits soldats grandeur nature viennent y jouer parfois. Je les vois quand nous traversons le camp en voiture. Mais je vois surtout une immense tristesse muette. Celle de l\u2019abandon, celle du fant\u00f4me. Roque d\u2019Embove, route de Brov\u00e8s. J\u2019entends encore le vent siffler entre ces mots vides.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\"><strong>23 6th avenue, New York, 10014<br><\/strong>L\u2019appartement sent le th\u00e9 au jasmin et l\u2019encens. C\u2019est le parfum d\u2019un carrefour, c\u2019est l\u2019odeur du demi-tour. Venu tenter de ce c\u00f4t\u00e9 de l\u2019Atlantique une autre vie avec elle. Quelques jours d\u2019utopie et d\u2019esp\u00e9rance. Vaincu en plein coeur de Greenwich par un dollar \u00e0 10 francs, le contr\u00f4le des changes, mon anglais incertain et la promesse d\u2019un autre horizon commun. Ai perdu cet horizon. Ai d\u00e9velopp\u00e9 une aversion pour cette langue de tromperie. Ai perdu un r\u00eave qui, en v\u00e9rit\u00e9, \u00e9tait un combat. Juste en-dessous, au rez-de-chauss\u00e9e, le cin\u00e9ma cultive un autre souvenir. Tous les vendredis soir, depuis des d\u00e9cennies, The Rocky Horror Show transforme les spectateurs en acteurs. Le regrett\u00e9 Meat Loaf me sert la soupe d\u2019un souvenir intemporel qui sent le th\u00e9 au jasmin et l\u2019encens.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\"><strong>2 rue Guy-de-Maupassant, 76330 Notre-Dame de Gravenchon<br><\/strong>Il suffit de rajouter des tirets pour qu\u2019un \u00e9crivain devienne une rue. Je relis l\u2019adresse trac\u00e9e au crayon \u00e0 papier dans mon agenda et, instantan\u00e9ment, rena\u00eet en moi la m\u00eame r\u00e9flexion. Qu\u2019est-ce que Guy de Maupassant fait l\u00e0 ? Les tirets l\u2019entravent, l\u2019emprisonnent, le maintiennent en otage d\u2019une fonction qu\u2019on lui a impos\u00e9e post-mortem. Je l\u2019imagine b\u00e2illonn\u00e9, se d\u00e9battant pour se lib\u00e9rer de cette servitude postale. Donner le nom d\u2019une personne c\u00e9l\u00e8bre \u00e0 une rue est un acte de cruaut\u00e9, un geste d\u00e9gradant. Les chiens y chient, les voitures y agressent, les poubelles y logent, les rats y courent. Une biblioth\u00e8que Pablo-Neruda, c\u2019est autre chose. M\u00eame une piscine Henry-de-Montherlant peut passer pour un hommage sinc\u00e8re. Mais une rue Guy-de-Maupassant, dans cette petite cit\u00e9 normande qui n\u2019est que raffinerie et odeur de p\u00e9trole br\u00fbl\u00e9, c\u2019est l\u2019abandon de l\u2019homme aux basses oeuvres d\u2019un quotidien puant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\"><strong>320 rue de la R\u00e9publique, BP 90123, 12100 Millau<br><\/strong>L\u2019adresse d\u2019une bo\u00eete postale \u00e9veille en moi deux arborescences imaginaires. La premi\u00e8re, relevant du fantastique, indique que la bo\u00eete postale \u00e9tant un acte de domiciliation d\u2019un individu, celui-ci vit dans une bo\u00eete \u00e0 lettres. Si on peut imaginer de telles bo\u00eetes avec des dimensions \u00e9largies, on ne peut gu\u00e8re pousser notre cr\u00e9ativit\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 en faire un lieu d\u2019habitation. A moins que l\u2019individu soit suffisamment petit pour pouvoir entrer dedans. Ou bien d\u2019avoir recours au subterfuge vu dans la Maison des Feuilles ou dans Docteur Who, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019imaginer un logement plus grand \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur qu\u2019\u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. L\u2019autre piste imaginaire est celle d\u2019une personne ayant pris pour adresse une bo\u00eete postale parce qu\u2019elle est n\u2019a plus d\u2019adresse fixe. Vagabond, aventurier, marginal, anarchiste\u2026 Cette adresse que je retrouve dans mon carnet est celle d\u2019un ami parti faire le tour du monde. Pendant ce temps, son courrier arrivait dans cette boite. Je revois cet ami souvent, il ne fait plus le tour du monde. Il doit avoir une adresse normale maintenant.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le carnet vient de Chine. Sur son avant-derni\u00e8re page, on peut lire une impression en noir indiquant : : \u00ab&nbsp;No. 6420&nbsp;\u00bb et en-dessous \u00ab&nbsp;SHANGHAI. CHINA&nbsp;\u00bb. 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