{"id":67362,"date":"2022-03-03T22:54:29","date_gmt":"2022-03-03T21:54:29","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=67362"},"modified":"2023-06-03T19:31:03","modified_gmt":"2023-06-03T17:31:03","slug":"ecrire-film-1-le-tunnel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ecrire-film-1-le-tunnel\/","title":{"rendered":"vers un \u00e9crire\/film #01 | le tunnel"},"content":{"rendered":"\n<p>Par petites gorg\u00e9es, le caf\u00e9 dilu\u00e9 descend dans la poitrine, circule en dedans, substance qui visite, aide \u00e0 accueillir un jour nouveau. Il serre le verre de cantine, assis face \u00e0 la fen\u00eatre qui donne sur la rue vide. Il attend. Il s\u2019est sans doute lev\u00e9 trop t\u00f4t, ou trop tard peut-\u00eatre, le r\u00e9veil n\u2019est plus un principe d\u2019arrache-pied comme avant. Maintenant que la bo\u00eete a ferm\u00e9, il ne met plus de r\u00e9veil, mais cette rue vide le travaille. D\u2019habitude les gens rentrent dans la maison de retraite en face, c\u2019est une sorte de cavalcade dans les escaliers, un empressement g\u00e9n\u00e9ral, des estafettes gar\u00e9es n\u2019importe comment pour d\u00e9charger les marchandises, mais vide \u00e0 ce point-l\u00e0. C\u2019est anormal. Une ar\u00eate en travers de la ville. Il faudrait se renseigner, on n\u2019est pas dimanche tout de m\u00eame, ni lundi 10h quand tout le monde est d\u00e9j\u00e0 rentr\u00e9 dans les immeubles, d\u00e9j\u00e0 attabl\u00e9 devant l\u2019ordinateur, les salles de classe ont ferm\u00e9 leurs portes, les escalators ont ramen\u00e9 leur flot de voyageurs. Non, on doit \u00eatre un mardi, dr\u00f4le de jour furieux le mardi, une frousse au bide tous les mardis, les d\u00e9buts de semaine qui flanquent l\u2019envie de fuir dans un \u00e9cran de t\u00e9l\u00e9vision, perdre la t\u00eate dans une \u00e9mission \u00e0 sornettes, le mardi c\u2019est jour d\u2019irruption, de mauvaise blague, de conflit. Il n\u2019a pas fini sa tasse qu\u2019il fait couler l\u2019eau du robinet, laver la petite vaisselle de la veille, habitude de vieux solitaire. L\u2019eau glisse entre les doigts, une brillance un peu grise vient les effleurer, l\u2019eau est trouble, toujours calcaire il pense, et puis de minuscules graviers tombent soudain sur l\u2019assiette qu\u2019il tient bancale d\u2019une main. Mais qu\u2019est-ce que c\u2019est. Le robinet se met \u00e0 hoqueter, tousser, crache quelques granul\u00e9s et finalement se calme, l\u2019eau ti\u00e8de refroidit, il tourne le levier vers la gauche, \u00e0 90 degr\u00e9s toute, mais le filet d\u2019eau s\u2019\u00e9tiole, il a beau chercher du bout des doigts une once de chaleur, rien de vient qu\u2019un rai de plus en plus froid. Il se tourne vers la fen\u00eatre, d\u00e9pliant le long torchon pour essuyer les plats, c\u2019est fois il aper\u00e7oit l\u2019angle de la maison de retraite, un vieil homme \u00e9chevel\u00e9, maigre et tendu par l\u2019affolement agiter le bras et se fendre en impr\u00e9cations terribles, il tremble de tout son corps, deux hommes en blouse bleue viennent le chercher, tentant de lui parler, de le prendre chacun par un bras, un coude, un os, lui intimer l\u2019ordre de regagner sa chambre, qu\u2019il ne sert plus \u00e0 rien d\u2019entreprendre quelque chose. Il reste paralys\u00e9 devant la sc\u00e8ne et pris de doute, se pr\u00e9cipite dans le salon o\u00f9 le canap\u00e9-lit d\u00e9borde de couettes d\u00e9sordonn\u00e9es, roul\u00e9es en boule, un peu malpropres, comme des torchons n\u00e9glig\u00e9s. Il saisit la t\u00e9l\u00e9commande, active le bouton, rien ne vient, ni son ni images, il se jette sur le seuil, pousse l\u2019interrupteur, rien ne se d\u00e9clenche. Pris d\u2019une vague tension, il enfile un blouson, cogne brutalement la porte qui ne parvient plus \u00e0 s\u2019ouvrir naturellement, le bois s\u2019\u00e9tant r\u00e9tract\u00e9 fait plier la serrure, il referme \u00e0 la h\u00e2te, d\u00e9vale l\u2019escalier. \u00catre dehors, c\u2019est \u00eatre un peu au courant, \u00eatre pr\u00e8s des choses, \u00eatre une oreille. Le long du boulevard, les magasins n\u2019ont pas ouvert les rideaux m\u00e9talliques, ni la petite librairie de quartier qui ouvrait m\u00eame pendant le confinement. N\u2019a-t-il pas entendu parler l\u2019autre jour d\u2019un nouveau variant&nbsp;? Une information lui aurait \u00e9chapp\u00e9&nbsp;? Il t\u00e2tonne au fond sa poche, le t\u00e9l\u00e9phone est rest\u00e9 l\u00e0-haut, de toute fa\u00e7on c\u2019est un vieux portable sans internet, il ne court pas apr\u00e8s les r\u00e9seaux sociaux, mais la librairie tout de m\u00eame, \u00e7a c\u2019est inqui\u00e9tant. En bas du boulevard Michelet, il coupe \u00e0 travers des ruelles et se pr\u00e9cipite vers la gare. Il entend une femme et son gamin hurlant qui lui tire le bras, refuse d\u2019avancer, un autre passant les croise, \u00ab&nbsp;qu\u2019est-ce qu\u2019il est nerveux ton fils madame&nbsp;!&nbsp;\u00bb, elle d\u00e9tourne la t\u00eate, il s\u2019avance vers elle, tenez, il lui tend un sachet de biscuits, peut-\u00eatre qu\u2019il aime \u00e7a, dans un \u00e9lan de panique elle d\u00e9chire le plastique et donne les langues de chat \u00e0 la fraise, le gamin saisit, enfourne un biscuit dans le creux de sa bouche pleine de salive d\u2019\u00e9nervement. Je peux vous demander quelque chose&nbsp;? Elle le remercie du regard, les yeux pliss\u00e9s de d\u00e9solation et part en courant avec le m\u00f4me, d\u00e9sol\u00e9e on va rater le train, mais pourquoi que se passe-t-il parvient-il \u00e0 crier, \u00ab&nbsp;je peux pas\u2026 d\u00e9sol\u00e9e, parvient-elle \u00e0 articuler, faut partir&nbsp;!&nbsp;\u00bb Une onde \u00e9trange commence \u00e0 geindre dans le lointain, un frimas d\u2019orages dans le ciel qui prend une couleur ti\u00e8de et se remplit de petits gravillons informes, quelque chose gronde en dedans des jambes, ce doit \u00eatre le m\u00e9tro qui circule l\u00e0-dessous, c\u2019est une dr\u00f4le de sensation, et l\u00e8ve les yeux vers le ciel, et de tr\u00e8s loin hors la ville, surgissent des ronronnements lourds, \u00e9normes bourdons qui viendraient fr\u00e9mir sur la ville, instinctivement il va pour se r\u00e9fugier dans la gare mais le hall est si d\u00e9sert qu\u2019il recule et se lance sur l\u2019avenue commer\u00e7ante. Ce n\u2019est pas possible, il ressent le grand \u00e9branlement de tous ses sens comme lorsqu\u2019on marche \u00e0 vive allure, quand le c\u0153ur bat sa chamade d\u00e9cousue, un tempo qu\u2019il conna\u00eet, un battement ordinaire, mais rien l\u00e0 n\u2019est ordinaire, la boulangerie close, comment se passer de pain, le choc que \u00e7a lui fait, l\u2019absence d\u2019odeurs dans l\u2019avenue, elle qui grouille de sucre glace, de fritures, de viandes d\u00e9congel\u00e9es, comment est-ce possible, et ce groupe de jeunes l\u00e0-bas, il fonce droit sur eux, ces derniers ne marchent plus, le visage rentr\u00e9 dans les \u00e9paules, bonnets fich\u00e9s sur les yeux, ils grimacent et d\u2019un coup chevauchent des trottinettes \u00e9lectriques qui filent sur le trottoir, comment alpaguer les gens quand on n\u2019est plus pi\u00e9tons, profitant de la m\u00eame vitesse, plus possible de contacter ces gens qui filent \u00e0 vive allure, il marche et pleure presque, soudain le petit march\u00e9. Install\u00e9, ouvert&nbsp;! Il d\u00e9ambule entre les \u00e9tals, incapable de parler, pr\u00eat \u00e0 chanceler, les marchands ont des visages placides, plient lentement des v\u00eatements, le regard rentr\u00e9, les commissures des l\u00e8vres, des filles attendent \u00e0 l\u2019abribus, juste en face, les traits creus\u00e9s peut-\u00eatre, les pupilles fronc\u00e9es, \u00e0 moins que ce ne soit, un match qui se donne quelque part, qui aura vid\u00e9 les rues, il ne s\u2019int\u00e9resse pas au sport, il aura loup\u00e9 l\u2019\u00e9v\u00e9nement, il aura oubli\u00e9 que le monde s\u2019arr\u00eate, doit s\u2019arr\u00eater pour une rencontre aussi d\u00e9cisive, il commence \u00e0 r\u00e9clamer un pantalon \u00e0 sa taille, le marchand ne fait pas v\u00e9ritablement attention, tend machinalement un jean, \u00e7a pourra aller, oui dix euros monsieur, il tend le billet, au moment de lui remettre l\u2019argent lorgne le visage de l\u2019autre, cet autre qui ne se laisse pas d\u00e9visager et d\u00e9tourne les yeux, d\u2019une voix tremblante qu\u2019est-ce qui se passe, vous savez quelque chose&nbsp;? c\u2019est bien vide aujourd\u2019hui monsieur r\u00e9pond l\u2019autre, il s\u2019affaire dans des sacs poubelle, en ressort des paquets de pulls, on sait pas bien monsieur, le monde tourne pas bien en ce moment, il s\u2019arrache du stand d\u2019un seul mouvement, arpente la place \u00e0 grandes enjamb\u00e9es, il faut trouver il faut trouver, un homme est assis \u00e0 m\u00eame le sol, fait la manche n\u00e9gligemment avec un pot de yaourt devant lui, il se baisse, le regarde avec une peur mal contenue, s\u2019il te pla\u00eet mon fr\u00e8re, il sort deux euros, s\u2019il vous pla\u00eet vous savez ce qui se passe&nbsp;? Trois camions citernes arrivent bruyamment sur la place, faut tout ranger, tout ranger, on remballe \u00e7a tout de suite, remballez tout on vous dit, deux voitures balais activent leur machine, actionnant de multiples frottements sur l\u2019eau d\u00e9vers\u00e9e, il lui faut tendre l\u2019oreille, reprendre, \u00e9couter, lire sur les l\u00e8vres, mais le mendiant semble articuler dans une autre langue, un grognement dans un tube, toute la bouche forme un tube, ou un tunnel. Mince filet d\u2019air froid, la gorge s\u2019ouvre. Il se redresse, court au stand de l\u00e9gumes, r\u00e9cup\u00e8re un cageot de fruits p\u00e9rim\u00e9s, des pommes blettes, des salades brunies. Les bras charg\u00e9s, un sac de pommes de terre sur l\u2019\u00e9paule, il d\u00e9cide de rentrer, la t\u00eate prise en \u00e9tau, le regard cherchant \u00e0 pi\u00e9ger la moindre silhouette, lorgnant le coin des rues, les porches, la devanture des vitrines, mais rien ni personne ne peut r\u00e9pondre, les rues vides d\u00e9ploient leur organigramme mesur\u00e9, logique et ti\u00e8de, filets de murs en fr\u00eales citadelles de sable, comme si la foule seule pouvait leur redonner contenance, forme et ravissement. Sans elle, les places fortes paraissent d\u00e9su\u00e8tes, sans volont\u00e9, pr\u00eates \u00e0 plier, \u00e0 se laisser grignoter par l\u2019air. Dans l\u2019immeuble, les portes closes ne laissent filtrer aucun bruit, les voisins sont pourtant si bruyants et spontan\u00e9s, \u00e0 pr\u00e9sent le hall se dresse en montagne plong\u00e9e dans la nuit, il frappe d\u2019un coup d\u2019\u00e9paule, la porte se d\u00e9bloque, il rentre essouffl\u00e9, pose le cageot sur la table, se passe un coup d\u2019eau sur les mains, les tomates perfor\u00e9es ont coul\u00e9 dans les paumes, quelque chose gratte \u00e0 la t\u00eate, il sent entre ses doigts les cheveux qui grincent sous des grumeaux de terre, il faut aller dans la salle de bain pour v\u00e9rifier le visage, l\u2019ampoule maladroite, fr\u00eale danseuse, bulle de savon, le miroir, le visage ratatin\u00e9, il peut le presser des deux mains comme sur une toile de Munsch, s\u2019amuse en idiot \u00e0 reproduire la toile, retrouve la bouche du mendiant, refait le mouvement du cou, des m\u00e2choires, de toute la bouche, plusieurs fois, grima\u00e7ant devant la glace, pauvre r\u00eaveur d\u00e9ambul\u00e9 seul \u00e0 dix m\u00e8tres d\u2019altitude dans la petite salle de bain, d\u2019un coup se fige, bl\u00eame, t\u00eate d\u2019\u00e9pingle sur le corps d\u2019un papillon de nuit. Refait le creux du tunnel, refait encore, se crispe. \u00ab&nbsp;WAR&nbsp;\u00bb. &nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par petites gorg\u00e9es, le caf\u00e9 dilu\u00e9 descend dans la poitrine, circule en dedans, substance qui visite, aide \u00e0 accueillir un jour nouveau. Il serre le verre de cantine, assis face \u00e0 la fen\u00eatre qui donne sur la rue vide. Il attend. Il s\u2019est sans doute lev\u00e9 trop t\u00f4t, ou trop tard peut-\u00eatre, le r\u00e9veil n\u2019est plus un principe d\u2019arrache-pied comme <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ecrire-film-1-le-tunnel\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">vers un \u00e9crire\/film #01 | le tunnel<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":330,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[3061,3060],"tags":[],"class_list":["post-67362","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-01-cendrars","category-ecrire-film"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/67362","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/330"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=67362"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/67362\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=67362"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=67362"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=67362"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}