{"id":68285,"date":"2022-03-20T11:50:21","date_gmt":"2022-03-20T10:50:21","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=68285"},"modified":"2022-03-20T23:12:13","modified_gmt":"2022-03-20T22:12:13","slug":"vers-un-ecrire-film-05-ce-qui-sait-le-mieux-parler-du-soleil-ce-sont-les-groseilles","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/vers-un-ecrire-film-05-ce-qui-sait-le-mieux-parler-du-soleil-ce-sont-les-groseilles\/","title":{"rendered":"vers un \u00e9crire-film #05 | ce qui sait le mieux, parler du soleil, ce sont les groseilles"},"content":{"rendered":"\n<p>\/<\/p>\n\n\n\n<p><a><\/a> Je veux me souvenir de Rose, encore embrum\u00e9e de sommeil, entrant dans sa cuisine. Cette pi\u00e8ce qui, pour elle, est le centre de la maison, son c\u0153ur. C\u2019est un petit matin d\u2019\u00e9t\u00e9. La lumi\u00e8re \u00e9clate et pare de rose les cimes du Pelvoux au fond de la vall\u00e9e. Elle vibre dans la haie de groseilliers et leurs baies deviennent joyaux, rubis \u00e9tincelants, dans l\u2019attente de leur cueillette. Rose s\u2019\u00e9merveille, comme chaque matin, depuis ce jour lointain \u2013 quand, d\u00e9j\u00e0 ? \u2013 o\u00f9 pour la premi\u00e8re fois elle a franchi le seuil de cette maison, de sa cuisine qui depuis lui fait joie.<\/p>\n\n\n\n<p><a><\/a> Je veux me souvenir de Rose, encore embrum\u00e9e de sommeil, entrant dans sa cuisine. Elle quitte le royaume des r\u00eaves pour celui de la vie, en sa quotidiennet\u00e9. Sa vie paisible. Sa vie troubl\u00e9e par ce qu\u2019elle per\u00e7oit du d\u00e9r\u00e8glement climatique. Elle esp\u00e8re la pluie. Elle a peur. Si peu de neige cet hiver et le Glacier Blanc qui recule, de vingt m\u00e8tres par an. Il va conna\u00eetre une cassure, c\u2019est ce qu\u2019elle a lu dans un article du Dauphin\u00e9 Lib\u00e9r\u00e9. Elle se questionne : comment sera ma montagne en 2025 ? notre monde ? Elle ne croit plus aux discours creux des politiciens, elle les sait avides de pouvoir, d\u2019argent, du soi-disant progr\u00e8s. Incapables de mettre en route un changement radical. Alors elle se r\u00e9fugie dans sa cuisine, elle allume le feu du po\u00eale, caresse le chat. La Terre a soif. Le Vivant souffre. Elle, dans sa bulle, dans l\u2019odeur du pain qui grille, boit sa premi\u00e8re tasse de caf\u00e9, grignote une tartine.<\/p>\n\n\n\n<p><a><\/a> Je veux me souvenir de Rose, encore embrum\u00e9e de sommeil, entrant dans sa cuisine, dans son silence. Et toujours le m\u00eame rituel. Tasse de caf\u00e9. Pain grill\u00e9. Un livre. Elle se reconna\u00eet dans ce qu\u2019\u00e9crit Guillevic <strong>* <\/strong>: <em>Dans la solitude \/ Diurne ou nocturne \/ Imbib\u00e9e de silence, Le bonheur enfin \/ D\u2019oser se dire \/<\/em><em> Je me poss\u00e8de. <\/em>En paix, pr\u00eate pour une nouvelle journ\u00e9e. Dans l\u2019escalier, une cavalcade. Ses petits-enfants le d\u00e9valent et s\u2019empressent autour d\u2019elle : Mamie, Mamie, vite des paniers, nous cueillerons les groseilles avant que le soleil tape trop fort. Tous ensemble, ils grappillent. Autour d\u2019eux les abeilles bourdonnent, les fourmis grimpent sur les mains, les bras nus. Rires. \u00c7a chatouille. Les paniers se remplissent. Rose est emplie d\u2019une joie immense. Elle imagine les groseilles \u00e9pandues sur la table de cuisine, leur jus qui s\u2019\u00e9coulera, deviendra gel\u00e9e. Comme chaque \u00e9t\u00e9, le m\u00eame plaisir. Elle murmure, avec Guillevic encore : <em>\u00ab Ce qui sait le mieux \/ Parler du soleil \/ Ce sont les groseilles. <\/em><em><strong>**<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Je veux me souvenir de Rose, encore embrum\u00e9e de sommeil, entrant dans sa cuisine, son domaine. Les paniers d\u00e9bordent des grappes de groseilles cueillies la veille. De purs joyaux. Inutile de les \u00e9grener, pense Rose, pectine assur\u00e9e. Elle a sorti son carnet de recettes. On peut s\u2019en \u00e9tonner, elle n\u2019en a aucune utilit\u00e9, mais c\u2019est le rituel. Les paquets de sucre, le citron, les spatules, le chinois, les \u00e9tiquettes, les pots de confiture st\u00e9rilis\u00e9s sont align\u00e9s sur le buffet. La bassine de cuivre attend sur la cuisini\u00e8re. Rose devient alchimiste. Observe les bouillonnements, sent la masse qui prend, se r\u00e9jouit de v\u00e9rifier sa consistance, enfin, c\u2019est l\u00e0 belle excuse pour go\u00fbter, \u00e0 tout moment de la cuisson, la gel\u00e9e. Elle s\u2019en met plein les doigts, ses papilles sont enchant\u00e9es. Une derni\u00e8re observation : elle pr\u00e9l\u00e8ve une goutte de jus, la verse sur une assiette froide, la goutte s\u2019accroche, la cuisson est termin\u00e9e. Enfin le plaisir de mettre en pots la gel\u00e9e. Une gel\u00e9e toute simple. Les fruits du jardin, du sucre, pas trop, et le soleil. Enfin \u00e9crire en pleins et d\u00e9li\u00e9s \u00e9l\u00e9gants sur les \u00e9tiquettes&nbsp;: groseilles du jardin \u2013 juillet 2021.<\/p>\n\n\n\n<p><a><\/a> Je veux me souvenir de Rose, encore embrum\u00e9e de sommeil, entrant dans sa cuisine, dans le cellier, comptant les pots de gel\u00e9e, sachant qu\u2019ils dispara\u00eetront vite. Ses petits-enfants feront razzia avant de partir vers Marseille. Elle se souvient de son enfance, et le rem\u00e8de miracle de sa grand-m\u00e8re pour lui assurer teint frais et vitalit\u00e9. <em>Cueillir au jardin des abricots mordor\u00e9s, juteux, doux comme joues de b\u00e9b\u00e9. Les d\u00e9tailler en oreillons. Dans un grand verre, les recouvrir d\u2019un vin rouge cors\u00e9, un rien de sucre, une feuille de menthe du potager. Laisser mac\u00e9rer, que les fruits rougissent, s\u2019imbibent, connaissent l\u2019ivresse.<\/em> Elle se marre : pas \u00e9tonnant que j\u2019aime tant le vin rouge ! C\u2019est d\u00e9cid\u00e9 : elle donnera en h\u00e9ritage son carnet de recettes \u00e0 sa petite fille qui hier a particip\u00e9 activement \u00e0 la pr\u00e9paration de la gel\u00e9e et l\u2019a savour\u00e9 plus qu\u2019elle encore ! Rose pense que toutes ces confitures rang\u00e9es dans le cellier sont liens d\u2019amiti\u00e9. Les groseilles, chaque \u00e9t\u00e9, se donnent, se transforment en confitures; en retour elle les offre \u00e0 ceux qu\u2019elle aime. Elle se r\u00e9jouit en les imaginant au petit d\u00e9jeuner pr\u00e9parant leurs tartines, grill\u00e9es, beurr\u00e9es, confitur\u00e9es. Rose peut se reposer, elle a bien \u0153uvr\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Je veux me souvenir de Rose, encore embrum\u00e9e de sommeil, entrant dans sa cuisine, s\u2019asseyant devant la fen\u00eatre, tasse de caf\u00e9 en main, observant les lourds nuages dans le ciel d\u2019automne &#8212; elle les esp\u00e8re lourds de pluie, la pluie qui se d\u00e9robe \u2013, observant la campagne \u00e9puis\u00e9e, son jardin assoiff\u00e9, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e par l\u2019urgence climatique. \u00c0 son \u00e2ge, elle pourrait s\u2019en moquer, <em>apr\u00e8s moi le d\u00e9luge,<\/em> non, elle r\u00eave d\u2019un changement profond dans la gestion de notre Terre, notre foyer \u00e0 tous, \u00e0 elle, \u00e0 ses enfants et petits-enfants. Elle a peur pour eux. Elle a confiance en eux, eux les contemporains de Greta Thunberg, eux qui continueront, quand elle ne sera plus, \u00e0 cueillir les groseilles du jardin.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>*<\/strong> <strong>Guillevic <\/strong>\u2013 <em>Creusement <\/em>\u2013 po\u00e8mes 1977-1986<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>** <\/strong><\/em><strong>Guillevic <\/strong><em><strong>\u2013<\/strong><\/em><em> Du domaine \u2013 <\/em>1977<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\/ Je veux me souvenir de Rose, encore embrum\u00e9e de sommeil, entrant dans sa cuisine. Cette pi\u00e8ce qui, pour elle, est le centre de la maison, son c\u0153ur. C\u2019est un petit matin d\u2019\u00e9t\u00e9. La lumi\u00e8re \u00e9clate et pare de rose les cimes du Pelvoux au fond de la vall\u00e9e. 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