{"id":69642,"date":"2022-04-07T13:44:32","date_gmt":"2022-04-07T11:44:32","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=69642"},"modified":"2022-04-08T09:33:27","modified_gmt":"2022-04-08T07:33:27","slug":"vers-un-ecrire-film-06-ralenti-dans-le-bus","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/vers-un-ecrire-film-06-ralenti-dans-le-bus\/","title":{"rendered":"vers un \u00e9crire-film #06 ralenti bis | dans le bus"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full is-style-default\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"474\" height=\"341\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/04\/ravier.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-69643\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/04\/ravier.jpg 474w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/04\/ravier-420x302.jpg 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 474px) 100vw, 474px\" \/><figcaption>Paysage d&rsquo;Italie ou les deux pins parasols, Fran\u00e7ois-Auguste Ravier, vers 1843.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les pieds sur le sol du bus. Les pieds dans des chaussures. Blanches. Baskets. Pieds pos\u00e9s \u00e0 plat sur le rev\u00eatement en plastique marron. Chevilles cach\u00e9es sous le pantalon. Jogging. Pantalon de jogging. Mou. Mouvement des genoux, des chevilles. Tressautements du bus. Grands pieds pos\u00e9s \u00e0 plat sur le sol du bus qui tressaute. Pieds ancr\u00e9s. Stables. Impavides. Ne laissant rien pr\u00e9sager. N\u2019exprimant rien. Pieds muets. Pieds pos\u00e9s au bout des chevilles. Au bout du jogging mou qui masque les contours des jambes. Pas de jambes peut-\u00eatre. Tiges sur lesquelles sont fix\u00e9s des pieds. Pas de pieds. Peut-\u00eatre. Juste baskets blanches vides. Impossible de voir autre chose que&nbsp;: baskets, bas de jogging jusqu\u2019au genou. Obstacle. Main qui s\u2019accroche \u00e0 la rampe en inox. Luisante de reflets. Main ronde, grasse. Imprime sa chaleur sur le m\u00e9tal. Ongles peints. Il y a longtemps. L\u2019ongle peint est vieux, il a \u00e9t\u00e9 peint il y a longtemps, ou bien c\u2019est un vernis de pi\u00e8tre qualit\u00e9 et maintenant l\u2019ongle a l\u2019air vieux. L\u2019ongle a l\u2019air vieux, fatigu\u00e9. L\u2019ongle voudrait qu\u2019on le laisse tranquille, qu\u2019on le laisse en paix. Ne plus \u00eatre expos\u00e9. Ne plus prendre les transports en commun. Ne plus \u00eatre rong\u00e9. Pousser comme une plante dans la for\u00eat. Sans stress. Le bus soupire. La main serre la rampe. La main presse. L\u2019ongle veut fuir. Ne peut pas. Reste accroch\u00e9 \u00e0 la main, \u00e0 la rampe. Sous l\u2019aisselle, le manteau est tach\u00e9 de sueur. Passe un visage. Plissures d\u2019un front sous une masse de cheveux. L\u2019ar\u00eate du nez. Un livre ouvert. Main tenant le livre. Fermement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je suis le passager fant\u00f4me d\u2019un bus fant\u00f4me. D\u2019un vieux bus. On en fait plus des comme lui. Mais je l\u2019ai retrouv\u00e9. Je suis mont\u00e9e dedans. Longtemps que je ne l\u2019avais pas pris. Suis-je jamais descendue&nbsp;? Une part de moi-m\u00eame, une part manquante qui ne se faisait pas sentir jusqu\u2019\u00e0 ce moment pr\u00e9cis o\u00f9 j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire sur le bus, dans le bus, a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 sa pr\u00e9sence fantomatique. Mon corps s\u2019absente et se repr\u00e9sente ailleurs quand j\u2019\u00e9cris. Ce que je voudrais capter dans un ralenti&nbsp;: mon corps quand je commence \u00e0 \u00e9crire, qui imperceptiblement, migre, se transporte, passe de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9. Ou bien ce n\u2019est pas que mon corps s\u2019absente, c\u2019est qu\u2019il se d\u00e9double, se d\u00e9triple, c\u2019est qu\u2019il se d\u00e9multiplie. Celui qui est assis \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du bus par exemple. &nbsp;Ses cahots me manquaient. La mont\u00e9e. Les cris de ses freins. Le plastique cannel\u00e9 des poign\u00e9es de stabilisation. Ce bus. Film de mon adolescence. Beaucoup de roulis. J\u2019y retourne. J\u2019y suis retourn\u00e9e. C\u2019est le bus. Je reconnais ses cahots. Les cris de ses freins. Monture d\u2019adolescence. Trajet jusqu\u2019\u00e0 la gare. Je sens mon vieux jeans, sa texture. Et le velours r\u00eache des si\u00e8ges. Mon cartable \u00e0 mes pieds. Je sens sur mon front la vitre glac\u00e9e et ses ferrures, deux nuances de froid. Glissant la main dans l\u2019espace entre le si\u00e8ge et l\u2019habitacle, je retrouve l\u2019appr\u00e9hension que mes doigts rencontrent quelque chose de sale, m\u00eal\u00e9e de l\u2019excitation de tomber sur un papier oubli\u00e9, un message \u00e0 d\u00e9chiffrer pour faire du trajet une aventure. Je n\u2019ai pas quitt\u00e9 le bus depuis toutes ces ann\u00e9es. Fid\u00e8lement, j\u2019ai continu\u00e9 \u00e0 faire le trajet. Mon corps fant\u00f4me n&rsquo;a cess\u00e9 de s\u2019asseoir sur le velours r\u00eache, d&rsquo;appuyer sur le bouton \u00ab&nbsp;stop&nbsp;\u00bb au moment venu, de lire goul\u00fbment les visages et les corps, les vies des gens mont\u00e9s dans le bus, \u00e0 apprendre leurs gestes, l\u2019expression de leurs yeux en train de regarder \u00e0 travers la vitre, leurs regards crois\u00e9s dans la vitre. C\u2019\u00e9tait une \u00e9poque o\u00f9 les t\u00e9l\u00e9phones portables n\u2019existaient pas encore.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y avait ces grands pins, lorsqu\u2019on entamait la descente vers la confluence. Ces grands pins m\u2019ont toujours donn\u00e9 l\u2019impression d\u2019un plong\u00e9e, plus encore que la descente proprement dite. Peut-\u00eatre y avait-il un c\u00e8dre parmi ces pins. De grands arbres. Mais surtout quelque chose dans leur silhouette qui rappelait la torsion d\u2019un corps. M\u2019\u00e9voquait de grands corps de baigneurs. Des corps qui se tournent d\u2019un accord commun, d&rsquo;un mouvement simultan\u00e9 de leurs torses. Des corps qui se tournent d\u2019un m\u00eame d\u00e9sir, aimant\u00e9s par l\u2019horizon des vagues, leur fleurissement sans cesse renouvel\u00e9, et vers lequel d\u00e9j\u00e0 toutes leurs pens\u00e9es, leurs souvenirs, leurs espoirs affluent, s\u2019\u00e9lancent, pr\u00e9c\u00e9dant leur corps m\u00eame, et vont se m\u00ealer \u00e0 l\u2019eau sal\u00e9e, versant dans la mer leurs influx, se laissant p\u00e9n\u00e9trer par elle et la p\u00e9n\u00e9trant d\u00e9j\u00e0 dans la disposition de leurs muscles, le dessin de leur \u00e9corce. Si bien qu\u2019en les embrassant d\u2019un coup d\u2019\u0153il, on ne peut que se rendre \u00e0 l\u2019\u00e9vidence&nbsp;: ces corps-l\u00e0 sont sculpt\u00e9s par la mer. Les troncs de ces grands arbres tendus vers une mer invisible qu\u2019\u00e0 travers eux j\u2019entrevoyais, faisait de cette descente quotidienne vers la Mulati\u00e8re, du moins le moment de bascule o\u00f9 le bus les d\u00e9passait, une fulgurante \u00e9chapp\u00e9e. Je savais que derri\u00e8re la ligne banale des immeubles, pour mon seul plaisir, par la gr\u00e2ce de ces pins et la vertu de mon imagination, se r\u00e9v\u00e9lait une Estaque.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les pieds sur le sol du bus. Les pieds dans des chaussures. Blanches. Baskets. Pieds pos\u00e9s \u00e0 plat sur le rev\u00eatement en plastique marron. Chevilles cach\u00e9es sous le pantalon. Jogging. Pantalon de jogging. Mou. Mouvement des genoux, des chevilles. Tressautements du bus. Grands pieds pos\u00e9s \u00e0 plat sur le sol du bus qui tressaute. Pieds ancr\u00e9s. Stables. Impavides. 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