{"id":70007,"date":"2022-04-18T16:23:26","date_gmt":"2022-04-18T14:23:26","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=70007"},"modified":"2023-05-21T23:13:09","modified_gmt":"2023-05-21T21:13:09","slug":"vers-un-ecrire-film-07-tout-en-faisant-trotter-ses-petites-bottines","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/vers-un-ecrire-film-07-tout-en-faisant-trotter-ses-petites-bottines\/","title":{"rendered":"Vers un \u00e9crire-film #07 | Tout en faisant trotter ses petites bottines"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"596\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/04\/ecrire-film-07-1024x596.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-70014\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/04\/ecrire-film-07-1024x596.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/04\/ecrire-film-07-420x244.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/04\/ecrire-film-07-768x447.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/04\/ecrire-film-07-1536x893.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/04\/ecrire-film-07.jpg 1685w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Anne-Marie Passaret, Fos-sur-Mer 2007<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><strong><em>Au premier \u00e9tage<\/em><\/strong><br>C&rsquo;est le temps tr\u00e8s lointain de la petite enfance, un temps de souvenir presque inconscient et pourtant tr\u00e8s pr\u00e9cis. Il restait dans la ville de Caen un seul cheval et la carriole qu&rsquo;il tirait. Longtemps avant qu&rsquo;il entre dans la rue, on reconnaissait de loin le son unique des sabots sur le pav\u00e9, le choc de l&rsquo;ongle sur la pierre, qui accrochait l&rsquo;oreille et s&rsquo;approchait en clopinant.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>\u00c0 la piscine<\/em><\/strong><br>\u00c0 chaque respiration, les \u00e9clats de voix, les \u00e9claboussures, les \u00e9clats de la lumi\u00e8re r\u00e9verb\u00e9r\u00e9e \u00e0 la surface du bassin o\u00f9 se cassent les vaguelettes produites par les mouvements des nageurs, \u00e0 chaque plong\u00e9e, le bruit assourdi qui m\u2019explose \u00e0 nouveau aux oreilles quand je sors la t\u00eate, avec la clart\u00e9 blanche et bleue des carreaux sous la vo\u00fbte, chanfrein\u00e9s comme dans les couloirs du m\u00e9tro, je m\u2019enfonce, ma vision se trouble, la ligne bleue marine au fond de la piscine se brise. Je ne pense plus \u00e0 rien, je ne suis que muscles, battements, souffle, mouvements, odeur de javel, r\u00e9sonnance des sons, respiration, plong\u00e9e, \u00e9chos dans mon cerveau, enti\u00e8rement au bonheur de flotter entre deux eaux.<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>\u00c0 la cuisine<\/strong><\/em><br>Le bruit de l\u2019eau qui fr\u00e9mit, qui passe du froid au chaud, qui enfle peut-\u00eatre sous le couvercle, le souffle de l\u2019eau \u00e0 l\u2019instant de bouillir, le bruit de l\u2019eau qui bout, des bulles \u00e0 la surface.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>\u00c0 la Sorbonne<\/em><\/strong><br>Nous n\u2019\u00e9tions pas tr\u00e8s nombreux \u00e0 assister au s\u00e9minaire, mais cela fit du bruit quand nous sort\u00eemes de la salle. Le vieux parquet craquait, une nu\u00e9e de jeunes voix souleva la poussi\u00e8re, on entendit le froissis des feuilles fourr\u00e9es dans les cartables, ou soigneusement rang\u00e9es, c\u2019\u00e9tait chacun, l\u2019\u00e9cho d\u2019un vers de Virgile, hexam\u00e8tre dactylique, et du souffle vibrant de notre professeur. Pour bien comprendre le th\u00e9\u00e2tre classique, avait-il insist\u00e9, il fallait \u00eatre cal\u00e9 en \u00e9pop\u00e9e latine et en trag\u00e9die grecque, le iambe et le spond\u00e9e. Ces mots \u00e0 retenir, ces rythmes compliqu\u00e9s me trottaient dans la t\u00eate. Nous voletions, piaillant, nous ruant vers le couloir, les blousons comme des ailes lanc\u00e9s sur l\u2019\u00e9paule. Bloqu\u00e9 un instant \u00e0 la porte, je d\u00e9valai l\u2019escalier pour rattraper V\u00e9ronique. Je n\u2019avais pas envie tout \u00e0 coup d\u2019\u00eatre seul pour revenir chez moi. Je voulais faire chemin ensemble jusqu\u2019\u00e0 Denfert-Rochereau. Ce n\u2019\u00e9tait pas mon plus court trajet, mais il me permettait d\u2019avoir sa compagnie. J\u2019embo\u00eetai son pas&nbsp;; dr\u00f4le de mot que ce verbe \u00e0 couvercle, \u00e0 enfermement, \u00e0 cachette, pour d\u00e9crire un commun mouvement. Nos semelles couin\u00e8rent sur le linol\u00e9um qui, au rez-de-chauss\u00e9e, rempla\u00e7ait le bois. Une lumi\u00e8re cr\u00e9meuse nous emp\u00eatrait, rose, virant \u00e0 l\u2019orange. Nous nous m\u00eemes \u00e0 parler du chant IV de l\u2019\u00c9n\u00e9ide, la voix de V\u00e9ronique \u00e9tait nette, quoique peu sonore.<\/p>\n\n\n\n<p>Une fois dans la cour nous h\u00e2t\u00e2mes le pas, non pas que nous fussions press\u00e9s, mais nous avions envie de rentrer chacun au chaud. L\u2019automne s\u2019installait. La pluie tombait \u00e0 moiti\u00e9 sur les courbes baroques des b\u00e2timents de Richelieu. Tout n\u2019\u00e9tait que du gris (aux nuances de bis, ou de noir pour l\u2019ardoise), mais tout \u00e9tait joli, d\u2019une stricte harmonie. Je pensai \u00e0 Rimbaud pour qui le a \u00e9tait noir&nbsp;: pour moi il est bleu. En haut de la coupole, le clocheton de la chapelle carillonna midi. On pouvait lire l\u2019heure sur une grande horloge. Il sonnait m\u00eame les quarts d\u2019heure. Les jours d\u2019examen, je trouvais fort utile cette scansion du temps. Les pav\u00e9s de la cour, arrondis par des si\u00e8cles de pas tra\u00eenants d\u2019\u00e9tudiants, avaient la m\u00eame couleur que les pigeons qu\u2019on entendait r\u00e2ler contre la m\u00e9t\u00e9o. Nous plaignions Didon.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur la place de la Sorbonne, la grisaille nous saisit encore plus. Les arbres n\u2019\u00e9taient plus des arbres mais les h\u00e9rauts de la saison en marche vers l\u2019hiver. Leurs troncs portaient le deuil, se faisaient discrets, gorg\u00e9s de sanglots pluvieux. Une humidit\u00e9 grise et visqueuse s\u2019accrochait \u00e0 leurs branches et s\u2019attachait aux murs. Le jour \u00e9tait bas toute la journ\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Je remontai d\u2019un geste sec la bretelle du sac qui me pesait sur l\u2019\u00e9paule. V\u00e9ronique, presque \u00e0 mon bras, parlait toujours de prosodie et toujours un peu trop bas. Sa voix \u00e9tait beaucoup plus fluette qu\u2019elle. Nous avancions dans Paris fatigu\u00e9 par la saison, d\u2019une h\u00e2te tranquille, contents de mettre nos pas dans nos pas, de scander, chemin faisant, notre discussion sur la po\u00e9sie antique. Mon pas r\u00e9sonnait plus fort que le sien, \u00e7a choquait mon oreille, qu\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019une fille ce soit mes talons qui claquent, m\u00eame s\u2019ils renvoyaient un \u00e9cho grave et m\u00e2le. Je mettais un point d\u2019honneur \u00e0 \u00eatre bien chauss\u00e9, c\u2019\u00e9tait la base de l\u2019\u00e9l\u00e9gance de mon personnage de dandy latin, je ne sortais pas en baskets et j\u2019aurais trouv\u00e9 aimable que la gent f\u00e9minine dans sa totalit\u00e9 f\u00eet l\u2019effort de se percher un peu, pour qu\u2019au son du talon j\u2019aie l\u2019id\u00e9e de la jambe, puis de la jambe, la fesse, et de la fesse, le reste, et que sous l\u2019\u00e9piderme un frisson me parcourre qui me fasse dresser pas seulement l\u2019oreille. J\u2019\u00e9tais peu sensible aux vers de Rimbaud, sauf celui-ci que je choyais depuis mes ann\u00e9es de coll\u00e8ge, <em>Tout en faisant trotter ses petites bottines<\/em>&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-preformatted\">En bonus : Bruitages (une nouvelle \u00e9crite il y a plusieurs ann\u00e9es \u00e0 laquelle cet exercice m'a fait penser).\n<a href=\"https:\/\/carnetsdelaurehumbel.blogspot.com\/p\/bruitages.html\">https:\/\/carnetsdelaurehumbel.blogspot.com\/p\/bruitages.html<\/a><\/pre>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au premier \u00e9tageC&rsquo;est le temps tr\u00e8s lointain de la petite enfance, un temps de souvenir presque inconscient et pourtant tr\u00e8s pr\u00e9cis. Il restait dans la ville de Caen un seul cheval et la carriole qu&rsquo;il tirait. 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