{"id":70232,"date":"2022-04-25T17:04:48","date_gmt":"2022-04-25T15:04:48","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=70232"},"modified":"2022-04-25T20:03:55","modified_gmt":"2022-04-25T18:03:55","slug":"dialogue-1-incursion-sourde-en-rer","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/dialogue-1-incursion-sourde-en-rer\/","title":{"rendered":"dialogue #01 | incursion sourde en RER"},"content":{"rendered":"\n<p>Avec la patience d\u2019un r\u00e9troviseur, on accepte d\u2019avancer, souple tigre, yeux d\u2019airain, pour rentrer calmement dans la colonne, franchir le tourniquet, contre ceux qui collent pour passer. Rentrer dans la danse, enjamber la premi\u00e8re rame. Ce mouvement du genou, l\u2019effort des hanches, tout en s\u2019effor\u00e7ant de ne pas basculer, bousculer l\u2019autre, qui serait agac\u00e9, furieux, se remplirait de sang, ouvrirait la bouche, et sa salive, son haleine, se mettrait \u00e0 crier. Ce chaud du cri dans la figure. L\u2019oreille aveugle fait rentrer dans un panier turbulent de corps, de ferrailles et de vitres. Tous les corps se pressent, vont si vite qu\u2019il en giclerait presque tout un arsenal d\u2019insultes. Des courses \u00e0 pied tout autour emp\u00eachent de lire sur les l\u00e8vres. La beaut\u00e9 du regard inquiet, ne parle pas, \u00e9coute sa musique, le tirlitirli chatouilleur qui s\u2019en d\u00e9gage. Il faut se glisser presque au corps pour tenter d\u2019approcher des lignes et des visages. La foule s\u2019\u00e9tend du hall jusqu\u2019au quai de Drancy Villemomble, tous les yeux battent la campagne \u00e0 travers dos, campanules des peaux, sourires flottants, le biais du corps, main en sourdine sur les lani\u00e8res du sac \u00e0 main, suivent le film du boccage. Ce n\u2019est pas exactement une pression des coudes qui fait retourner, mais plut\u00f4t, stupidement, ce qui brille. Un \u00e9clat dans la tornade sombre de l\u2019heure de pointe. Lire des l\u00e8vres, comme on glisse sur un rocher, comme on tend la main sous la pluie. La r\u00e9colte de quelques gestes au passage. Les adolescentes rient toujours \u00e0 gorges d\u00e9ploy\u00e9es. Leurs fronts se touchent comme une statuette qu\u2019on poserait dans une biblioth\u00e8que, pour faire kitsch et chaleureux. Il y aura bien s\u00fbr et toujours les grands anneaux couleur argent qui scintillent dans les cheveux, la laine des cheveux qu\u2019on glisse sous le nez, qu\u2019on incorpore, qu\u2019on m\u00e9lasse d\u2019une voix douce, partie de tout bas, pendant que des mains s\u2019agitent et s\u2019invectivent autour. Tu n\u2019as pas faim, non j\u2019ai pas faim. Maman j\u2019ai soif. Les grands yeux des berceaux couverts de gens pench\u00e9s, poitrails ajourn\u00e9s dans l\u2019effort, les t\u00eates perdues dans leurs pens\u00e9es. La petite t\u00eate d\u2019enfant rentr\u00e9e dans la poussette, les yeux remplis d\u2019\u00e9tonnement, devenu sourd \u00e0 force de bruits inextinguibles. Les \u00e9couteurs en marche jamais ne se rejoignent, les yeux fur\u00e8tent sans voir, agripp\u00e9s aux insubstantiels hasards de la conversation, glissent sur les vitres, ne voient jamais le paysage. Mais rien n\u2019inqui\u00e8te, rien ne vole le temps, les \u00e9crans tactiles sont plaqu\u00e9s devant les bouches, oblit\u00e9rant les mots, on ne peut rien lire. Ce sont probablement des langues enti\u00e8res, ourl\u00e9es fluides, cognantes, qu\u2019on ne comprendra pas, telles des oranges o\u00f9 l\u2019on rentre les dents et le jus d\u00e9gouline sur le menton. \u00catre sourd sur la margelle d\u2019un puits, \u00e0 s\u2019imaginer l\u2019eau qui remonte dans le seau. C\u2019est dr\u00f4le toujours, de s\u2019attacher aux peaux qui reviennent de voyage, la teinture bronz\u00e9e qui ne ressemble en rien au soleil de banlieue. Comme si la cit\u00e9 avait son propre soleil, un d\u00e9mon de minuit qui ne bronze pas, mais fait bl\u00eamir, m\u00eame \u00e0 plus de quarante degr\u00e9s. Pour se couvrir de cette couleur miel, il faudrait avoir eu la chance de partir. Alors cette fascination \u2013 les lis\u00e9r\u00e9s de caramel autour des joues, m\u00e9lange d\u2019automne indien, l\u2019\u00e9t\u00e9 en basse saison, plaisir dilu\u00e9 dans le visage qui fait ses mots de soleil. De l\u00e0 viennent quelques verbes, qui montent et descendent avec les paupi\u00e8res, des pistes et des cavales, insondables \u00e0 la petite semaine sur les rails d\u2019un RER. Comme en \u00e8re m\u00e9di\u00e9vale, on s\u2019installe dans la ruelle de la chambre \u00e0 princesse, on \u00e9coute sagement, avidement, les bribes de confidences m\u00eal\u00e9es d\u2019effroi, en suspension dans l\u2019air. Tout ce qui se dit au t\u00e9l\u00e9phone est une chair molle sans consistance et sans flair. Il faut tendre les yeux vers ce qui pousse plut\u00f4t sur les rainures du visage, comme cette femme alti\u00e8re qui chante \u00e0 pleine gorge pour se donner du souffle et gagner quelques sous. Vous asseoir \u00e0 ma table, il fait si froid dehors. &nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avec la patience d\u2019un r\u00e9troviseur, on accepte d\u2019avancer, souple tigre, yeux d\u2019airain, pour rentrer calmement dans la colonne, franchir le tourniquet, contre ceux qui collent pour passer. Rentrer dans la danse, enjamber la premi\u00e8re rame. 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