{"id":70234,"date":"2022-04-25T18:37:12","date_gmt":"2022-04-25T16:37:12","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=70234"},"modified":"2022-04-25T20:04:12","modified_gmt":"2022-04-25T18:04:12","slug":"invitation-a-dar-el-behar","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/invitation-a-dar-el-behar\/","title":{"rendered":"dialogue #01 | invitation \u00e0 Dar el Behar"},"content":{"rendered":"\n<p>C\u2019est \u00e0 Hammamet que Jean fait la connaissance de Richard, dans la maison du docteur EichMuller cach\u00e9e sous les tamaris au bord de la plage. Jean veut rencontrer des colons qui cherchent \u00e0 s\u2019installer. Il conna\u00eet d\u00e9j\u00e0 les grandes propri\u00e9t\u00e9s du Nord ou les riches propri\u00e9taires de la for\u00eat d\u2019oliviers sfaxienne. Il veut voir autre chose. Qui s\u2019installe encore dans le protectorat fran\u00e7ais de Tunisie, alors qu\u2019en Indochine au Congo ou en Guyane l\u2019administration offre des lots bien plus grands&nbsp;? On lui a indiqu\u00e9 l\u2019\u00e9cole d\u2019agriculture de Tunis et c\u2019est par le directeur qu\u2019il rencontre Richard, \u00e9l\u00e8ve de l\u2019\u00e9cole dont le docteur EichMuller est le correspondant. Le gros rire du docteur l\u2019accueille, install\u00e9 sur les fauteuils en osier de la terrasse&nbsp;; il s\u2019est foul\u00e9 le genou et c\u2019est la vieille Madame Eichmuller qui est venu le chercher \u00e0 la gare. Le gros rire et la fum\u00e9e de la pipe. Ce gros rire que Jean a d\u00e9j\u00e0 entendu chez les vieux colons install\u00e9s, un gros rire qui tranche sur le silence et la discr\u00e9tion des autres. Des noirs et des gar\u00e7ons de famille en Guyane, des Arabes ici, des domestiques et des femmes partout. Il a l\u2019habitude. Il y Vera aussi, une jeune danoise au pair qui sert le th\u00e9 et remplace la fille que le couple n\u2019a pas eue. Et puis Karl le fils malade. L\u2019autre fils fait ses \u00e9tudes \u00e0 Paris lui a-t-on dit. Enfin il y a Richard, la vingtaine, le cheveu dru et noir, la fougue de la jeunesse, la r\u00e9serve du fils de bonne famille qui s\u2019entretient avec le vieux docteur tout en suivant furtivement des yeux tous les gestes de Vera. \u00c0 entendre le vieux docteur Hammamet est un faubourg des grandes capitales europ\u00e9ennes&nbsp;: Gide, Roger Martin du Gard, Paul Klee, le prince de Galles tous viennent \u00e0 Hammamet dans la villa italienne ou \u00e0 l\u2019h\u00f4tel de France sur le port. Le docteur Eichmuller lui est danois, mais son fran\u00e7ais est parfait, beaucoup plus que celui de Mme&nbsp;EichMuller ou de Vera. Jean \u00e9coute plus qu\u2019il ne parle. Il s\u2019impr\u00e8gne, regarde. Demain on ira en visite chez des Arabes et des Europ\u00e9ens, voir les potiers de Nabeul, des tisserands aussi et puis les propri\u00e9t\u00e9s des voisins Ormond, Quintard, Quennec, L\u00e9cuyer, d\u2019autres encore. Vous aimerez les demoiselles Scellos. Il faudrait un smoking \u00e0 Richard pour les invitations, les r\u00e9unions et les bals, les soir\u00e9es officielles o\u00f9 la tenue de soir\u00e9e est de rigueur. L\u2019\u00e9tonnement de Richard fait rire Vera. Jean retrouve l\u2019ambiance familiale, insouciante et heureuse de l\u2019entre-soi de la colonie, un peu comme chez Claudette \u00e0 Cayenne. En revanche, la v\u00e9g\u00e9tation est si diff\u00e9rente. Il pose des questions sur les plantes du jardin&nbsp;; cela lui donne une contenance et fait plaisir au docteur. Il aimerait en savoir plus sur Richard et ses projets d\u2019installation, mais ne trouve pas la fa\u00e7on d\u2019aborder le sujet. Lauriers, tamaris, plumbagos, bougainvilliers, tout est si diff\u00e9rent de la Guyane, il ne reconna\u00eet que les bananiers et les palmiers. On ne lui pose pas de question, on sait qu\u2019il est journaliste, mais personne ne se soucie de son silence. Peut-\u00eatre ne se sentent-ils pas observ\u00e9s, peut-\u00eatre se croient-ils tout bonnement admir\u00e9s, envi\u00e9s . Ils sont tellement \u00e9tablis dans la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 de leur confort et de leur vie paisible, lui n\u2019est qu\u2019un itin\u00e9rant qui repartira comme il est venu. Tous ces mots prononc\u00e9s en fran\u00e7ais, danois, arabe parfois quand se montre la domestique ou quand s\u2019invite un convive inattendu factotum d\u2019un grand propri\u00e9taire qui apporte des r\u00e9gimes de dattes et de bananes, tous ces mots font \u00e0 Jean comme un abri sous lequel personne ne le sollicite . Par r\u00e9flexe professionnel, il retient les noms propres&nbsp;; tout le reste il l\u2019\u00e9coute sans vraiment l\u2019entendre.<\/p>\n\n\n\n<p>Tous sont tr\u00e8s cordiaux cependant, civilis\u00e9s, ouverts. Le docteur propose une baignade avant le repas. Richard suit Vera. Elle est tr\u00e8s bonne nageuse et s\u2019\u00e9loigne rapidement. Richard et Jean restent prudemment au bord. Les mots ne viennent pas \u00e0 Jean et Richard tient des propos confus sur ses projets. Il est question d\u2019une installation qu\u2019il envisagerait avec deux bons camarades de l\u2019\u00e9cole, de l\u2019intention de briguer des lots \u00e0 Sidi Bou Zid o\u00f9 l\u2019administration pr\u00e9voit un lotissement, mais en remet sans cesse le lancement et r\u00e9duit petit \u00e0 petit la taille des lots. Pour le moment il est en stage chez le docteur Lovy, le m\u00e9decin du sultan qui exploite 3000&nbsp;ha dans le sud, encore un ami de son p\u00e8re ou plut\u00f4t une lointaine connaissance d\u2019internat dont il ne se souvenait plus. Jean pr\u00e9cise qu\u2019il est fils de m\u00e9decin lui aussi, mais le propos se perd dans le ressac de la m\u00e9diterran\u00e9e sans que cela les rapproche. N\u00e9anmoins Richard l\u2019invite \u00e0 passer \u00e0 Maknassy et Jean promet de venir. Il sent chez Richard ce m\u00e9lange d\u2019enthousiasme et d\u2019incertitude quant \u00e0 l\u2019avenir qu\u2019il a bien connu lui-m\u00eame dix ans plus t\u00f4t. Il est toujours aussi dur d\u2019avoir vingt ans pense Jean.<\/p>\n\n\n\n<p>Devant le coucous pr\u00e9par\u00e9 par Mohamed le cuisinier arabe des Eichmuller la conversation vient sur l\u2019exposition coloniale, le point culminant de cette ann\u00e9e&nbsp;1931. Richard a failli ne rien en voir tant son inauguration \u00e9tait sans cesse repouss\u00e9e. Son p\u00e8re lui a obtenu une invitation pour l\u2019inauguration officielle du mus\u00e9e des colonies construit en dur le long de l\u2019avenue Daumesnil \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du bois de Vincennes. Le m\u00e9tro va d\u00e9sormais jusqu\u2019\u00e0 la Porte dor\u00e9e. L\u2019exposition \u00e9tait encore en chantier&nbsp;: madriers, planches ferrailles, grillages, tas de sable, ouvriers, camions de gravats. C\u2019est \u00e0 travers des palissades qu\u2019il a vu quelques pavillons tr\u00e8s beaux, mais inaccessibles, le rocher des singes, et le temple d\u2019Anghor qui domine toute l\u2019exposition, mais n\u2019\u00e9tait pas encore compl\u00e8tement d\u00e9gag\u00e9 de ses \u00e9chafaudages. En revanche il se souvient tr\u00e8s bien du tract invitant \u00e0 boycotter l\u2019exposition et du nom de ses signataires&nbsp;: Andr\u00e9 Breton ,Paul Eluard, Georges Sadoul, Aragon, Ren\u00e9 Char et d\u2019autres dont il ne se souvient plus. Il en cite m\u00eame quelques phrases&nbsp;: <em>aux discours et ex\u00e9cutions capitales, r\u00e9pondez en exigeant l\u2019\u00e9vacuation imm\u00e9diate des colonies et la mise en accusation des g\u00e9n\u00e9raux et des fonctionnaires responsables des massacres d\u2019Annam, du Liban, du Maroc et de l\u2019Afrique centrale.<\/em> Le docteur Eichmuller r\u00e9pond par son \u00e9norme rire tonitruant. Il regrette tellement de n\u2019avoir pu s\u2019y rendre. Il aime tellement Paris qui lui rappelle ses souvenirs de jeune homme, \u00e9tudiant en m\u00e9decine et fervent de la faune de Montparnasse. Jean se garde bien de raconter ses visites \u00e0 l\u2019exposition coloniale et quelques propos censur\u00e9s dans l\u2019article qui lui avait \u00e9t\u00e9 command\u00e9. Il ne dit pas non plus que son projet est d\u2019aller en Indochine voir d\u2019un peu plus pr\u00e8s cette r\u00e9bellion qui a fait scandale alors qu\u2019il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 en France. C\u2019est encore moins le lieu de parler du proc\u00e8s de Nantes. Le repas se termine avec des oranges de l\u2019orangeraie qu\u2019on visitera dans les jours qui viennent. Jean note l\u2019adresse du docteur Lovy \u00e0 Maknassy. Il reverra Richard. Il pressent m\u00eame qu\u2019ils deviendront proches malgr\u00e9 leurs diff\u00e9rences, car le jeune homme est entier. De toute fa\u00e7on il offre un parfait point de vue sur la condition des nouveaux coloniaux, exactement ce que Jean cherche.Le docteur Eichmuller n\u2019est pas inint\u00e9ressant non plus pour un portrait de ces apatrides riches qui ont boulingu\u00e9 un peu dans toutes les colonies avant de s\u2019installer quelque part loin de chez eux et d&rsquo;y fixer leur foyer pr\u00e8s de la mer. Dar el Behar se nomme la maison du docteur. Ils disent tant les noms que donnent les colons \u00e0 leur petit bout de monde. C\u2019est un autre sujet, un contrepoint \u00e0 ceux qui veulent s\u2019enraciner comme Richard.<\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-code\"><code>Cette ouverture sur le dialogue va-t-elle me permettre de revenir \u00e0 mon chantier. C'est une suite qui se dessine oplongeant d\u00e9sormais dans les archives familiales. Merci \u00e0 Fran\u00e7ois Bon de relancer la machine avec une forme qui appelle le fond.<\/code><\/pre>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est \u00e0 Hammamet que Jean fait la connaissance de Richard, dans la maison du docteur EichMuller cach\u00e9e sous les tamaris au bord de la plage. Jean veut rencontrer des colons qui cherchent \u00e0 s\u2019installer. Il conna\u00eet d\u00e9j\u00e0 les grandes propri\u00e9t\u00e9s du Nord ou les riches propri\u00e9taires de la for\u00eat d\u2019oliviers sfaxienne. Il veut voir autre chose. 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