{"id":70344,"date":"2022-04-27T15:31:50","date_gmt":"2022-04-27T13:31:50","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=70344"},"modified":"2022-04-28T07:03:21","modified_gmt":"2022-04-28T05:03:21","slug":"dialogue-01-la-dispute","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/dialogue-01-la-dispute\/","title":{"rendered":"dialogue #01 | la dispute"},"content":{"rendered":"\n<p>Avant<br>C\u2019est une longue table dress\u00e9e sous un immense tilleul. C\u2019est un dimanche de P\u00e2ques, ann\u00e9e 1906, milieu d\u2019apr\u00e8s-midi, dans la campagne de Montdidier. C\u2019est un repas de famille qui est en train de finir, un de ces moments interminables. Une quinzaine de convives. L\u2019enfant, bien s\u00fbr, puisque c\u2019est jour de sa premi\u00e8re communion. Le p\u00e8re, la m\u00e8re, l\u2019oncle, la tante, le grand-p\u00e8re, les trois cousins, quelques amis. \u00c0 une extr\u00e9mit\u00e9 de la table, la petite fille parle avec sa voisine, \u00e0 peu pr\u00e8s le m\u00eame \u00e2ge, dix ans, gu\u00e8re plus. Elles attendent que la partie de croquet d\u00e9bute. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, deux amis de la famille, le p\u00e8re et son fr\u00e8re, l\u2019oncle. La discussion est anim\u00e9e, dans les volutes de la fum\u00e9e des cigares et l\u2019odeur grill\u00e9e du caf\u00e9 que les femmes ont servi dans les belles tasses en porcelaine d&rsquo;un service de mariage. Entre les deux extr\u00e9mit\u00e9s, les chaises ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9sert\u00e9es. Une petite marche digestive pour certains, une sieste au pied de l\u2019un des arbres du parc pour d\u2019autres. Les femmes en cuisine, la vaisselle et le rangement, pour la plupart. La table, quelques planches pos\u00e9es sur des tr\u00e9teaux recouvertes des belles nappes blanches qui dorment le plus clair du temps dans l\u2019imposante armoire du salon. Une peu moins blanches, les nappes, quelques t\u00e2ches de vin et de sauce. Des verres \u00e0 pied, quelques pichets d\u2019eau \u00e0 moiti\u00e9 pleins, une carafe de vin, des morceaux de pain, des miettes et des serviettes d\u2019\u00e9pais coton pos\u00e9es n\u00e9gligemment comme autant de sculptures en \u00e9bauches. L\u2019air est l\u00e9ger.<\/p>\n\n\n\n<p>La mont\u00e9e des eaux<br>Au bout de la table, les voix s\u2019amplifient, les rires s\u2019\u00e9paississent. Les petites filles l\u00e8vent la t\u00eate, et regardent en direction des hommes. Elles sourient, croyant \u00e0 une fac\u00e9tie de leur p\u00e8re, oncle, voisin, ami de leurs parents. Les deux fr\u00e8res, le p\u00e8re et l\u2019oncle, se sont lev\u00e9s. Le p\u00e8re, un pan de sa chemise blanche sortie du pantalon noir, les manches retrouss\u00e9es, la serviette toujours nou\u00e9e autour du cou, l\u2019index lev\u00e9 devant son nez, la t\u00eate en avant, le regard par en-dessous fix\u00e9 dans les yeux de son interlocuteur plac\u00e9 de l\u2019autre cot\u00e9 de la table. L\u2019oncle, costume gris sans la veste mais avec le gilet, la cha\u00eenette d\u2019une montre \u00e0 gousset d\u00e9passe, droit, aussi droit qu\u2019il peut l\u2019\u00eatre malgr\u00e9 un embonpoint qui force le relief, menton en avant comme un d\u00e9fi, regard rigide, visage impassible. Derri\u00e8re lui, un homme rest\u00e9 assis lui tient le poignet, comme s\u2019il le retenait. Un geste symbolique. De la fen\u00eatre de la cuisine, dans la maison derri\u00e8re, trois visages de femmes sont apparues et regardent les hommes. L\u2019une tient une assiette qu\u2019elle est en train d\u2019essuyer, une autre a les mains plong\u00e9es dans le bac \u00e0 vaisselle. La troisi\u00e8me se tient en arri\u00e8re des deux autres. Sous un orme pr\u00e8s de l\u2019all\u00e9e, un homme allong\u00e9 a soulev\u00e9 son canotier au-dessus de ses yeux pour voir ce qu\u2019il se passait. Plus loin, deux cousins, quatorze ou quinze ans, s\u2019amusent \u00e0 se battre avec des bouts de bois comme s\u2019ils combattaient avec des \u00e9p\u00e9es. Ils n\u2019ont rien vu ni entendu.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La bourrasque<br>\u00c0 la suite du mouvement brusque, l\u2019eau du verre est encore en suspension en l\u2019air, dessinant un arc de cercle de bas en haut. Selon toute vraisemblance, les premi\u00e8res gouttes devrait toucher le p\u00e8re au bas de sa chemise avant de mouiller le serviette en remontant. Le fond du verre devrait \u00eatre destin\u00e9 au visage. L\u2019oncle a saisi son verre pos\u00e9 devant son ventre sur la table pas encore enti\u00e8rement d\u00e9barrass\u00e9e pour lancer son contenu en direction de son fr\u00e8re. La main de son ami lui saisissant le bras ne l\u2019a nullement entrav\u00e9. Le reste de son buste est demeur\u00e9 droit comme un piquet, le regard plant\u00e9 dans les yeux de son fr\u00e8re, la main avec le verre finissant sa course au-dessus de l\u2019\u00e9paule. Devant le filet d\u2019eau qui s\u2019appr\u00eate \u00e0 l\u2019atteindre, le p\u00e8re est en train de comprendre. Il a encore l\u2019index devant le nez mais sa main est en train de s\u2019ouvrir, le geste mena\u00e7ant se transformant en protection. Sa t\u00eate a entrepris un mouvement de rotation vers la gauche et les paupi\u00e8res sont \u00e0 mi-chemin de l\u2019occlusion forc\u00e9e. Quelques rides apparaissent d\u00e9j\u00e0 sur le front. Les enfants sont en train de se lever. Sous l\u2019impulsion subite, la chaise de l\u2019une d\u2019entre elle bascule en arri\u00e8re. Une femme, dans la cuisine, vient de l\u00e2cher l\u2019assiette qu\u2019elle tenait \u00e0 la main. L\u2019homme sous l\u2019arbre n\u2019a pas boug\u00e9, le pouce toujours dispos\u00e9 sous le rebord de son canotier pour le maintenir au-dessus de ses yeux. Les deux cousins arm\u00e9s de branches ont juste d\u00e9tourn\u00e9 la t\u00eate pour voir ce qu\u2019il se passait.<\/p>\n\n\n\n<p>La foudre<br>La table s\u2019effondre, mettant \u00e0 jour le subterfuge des planches en bois et des tr\u00e9teaux. Sous l\u2019impulsion enrag\u00e9e du p\u00e8re, le haut de ses cuisses a emport\u00e9 le plateau, le faisant basculer de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9. Les verres, les pichets vides ou partiellement remplis d\u2019eau, disparaissent sous l\u2019effondrement de leur support. La carafe de vin en cristal Baccarat, vestige d\u2019un pass\u00e9 familial bourgeois, vit ses derniers instants en un seul morceau. Des tasses s\u2019envolent en dispersant le liquide noir encore br\u00fblant. Le pain rebondit, les sculptures de serviettes prennent vie. Une part de g\u00e2teau d\u00e9colle \u00e0 la verticale comme une fus\u00e9e. Le p\u00e8re saute sur son fr\u00e8re malgr\u00e9 l\u2019obstacle de la table, les mains en avant pour l\u2019empoigner au cou, le visage mouill\u00e9 et crisp\u00e9, les dents serr\u00e9es, les babines retrouss\u00e9es comme un molosse \u00e0 l\u2019attaque. L\u2019oncle a commenc\u00e9 sa retraite en disposant un pied en arri\u00e8re et en tournant buste et t\u00eate. Probable que son fr\u00e8re s\u2019affale \u00e0 ses pieds sans m\u00eame parvenir \u00e0 le toucher. Mais tant d\u2019objets sont alors en suspension qu\u2019il y a peu de chances qu\u2019il ne ressorte indemne de l\u2019assaut. Les enfants, debout, ont toutes deux leurs mains devant la bouche. Une femme court en direction de la sc\u00e8ne, sa longue jupe en suspension lui donnant l\u2019impression de voler. Elle tient un torchon \u00e0 la main, deux autres femmes la suivent \u00e0 quelques pas. L\u2019homme de la sieste n\u2019a toujours pas boug\u00e9, fig\u00e9 dans la m\u00eame position. Les deux cousins se mettent \u00e0 courir eux-aussi. L\u2019un d\u2019eux glisse sur la terre meuble et se retrouve \u00e0 quatre pattes. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s<br>Le paysage est immobile. La table git par terre, elle est quelques planches jet\u00e9es au sol, des tr\u00e9teaux repli\u00e9s. Champ de bataille, des \u00e9clats de verre et de cristal, des tasses \u00e9clat\u00e9es, des flaques de caf\u00e9, de vin et d\u2019eau imbibant le tissu souill\u00e9 des nappes en d\u00e9sordre. Des restes de nourriture \u00e0 l\u2019abandon, une portion de framboisier \u00e9cras\u00e9e dans l\u2019herbe. La fum\u00e9e d\u2019un m\u00e9got de cigare s\u2019\u00e9l\u00e8ve vers le ciel avant de dispara\u00eetre. Les serviettes ont adopt\u00e9 de nouvelles positions, r\u00e9v\u00e9lant d\u2019autres sculptures. Les chaises sont toutes renvers\u00e9es sauf une, porte-drapeau de l\u2019arm\u00e9e en d\u00e9route, unique survivante de l\u2019ouragan. Les bellig\u00e9rants ont disparu, leurs t\u00e9moins d\u2019assistance \u00e9galement. Les petites filles ont, elles-aussi, quitt\u00e9 le tableau. L\u2019homme sous l\u2019arbre s\u2019est volatilis\u00e9, les cousins apprentis chevaliers ont regagn\u00e9 le ch\u00e2teau. La sc\u00e8ne s\u2019est d\u00e9plac\u00e9e \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la maison. Derri\u00e8re la fen\u00eatre de la cuisine, des femmes gesticulent et brassent l\u2019air avec leurs bras. On aper\u00e7oit la silhouette de dos d\u2019un homme assis, une serviette en \u00e9ponge sur la t\u00eate. Un couple de jeunes gens, impeccablement mis, remonte l\u2019all\u00e9e centrale bras dessus bras dessous, ignorant tout de l\u2019action. Ils se parlent doucement, tendrement, amoureusement. Le soleil d\u00e9cline lentement derri\u00e8re la colline. L\u2019ombre de l\u2019immense tilleul enveloppe de sa qui\u00e9tude le temps d\u00e9cal\u00e9 d\u2019un dimanche \u00e0 la campagne. Un oiseau se met \u00e0 chanter. Il est probable qu\u2019il n\u2019y ait pas de partie de croquet aujourd\u2019hui.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>AvantC\u2019est une longue table dress\u00e9e sous un immense tilleul. C\u2019est un dimanche de P\u00e2ques, ann\u00e9e 1906, milieu d\u2019apr\u00e8s-midi, dans la campagne de Montdidier. C\u2019est un repas de famille qui est en train de finir, un de ces moments interminables. Une quinzaine de convives. L\u2019enfant, bien s\u00fbr, puisque c\u2019est jour de sa premi\u00e8re communion. 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