{"id":70346,"date":"2022-04-27T15:19:32","date_gmt":"2022-04-27T13:19:32","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=70346"},"modified":"2022-06-04T15:56:02","modified_gmt":"2022-06-04T13:56:02","slug":"1dialogue-sans-dialogue-sur-le-quai-den-face","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/1dialogue-sans-dialogue-sur-le-quai-den-face\/","title":{"rendered":"dialogue #01 | sur le quai d&rsquo;en face"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-audio\"><audio controls src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/Record-online-voice-recorder.com-18.mp3\"><\/audio><\/figure>\n\n\n\n<p>De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la voie, la femme n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un inintelligible flot de paroles. Marches arri\u00e8re, voltes faces, elle d\u00e9ambulait dans un maillage d\u00e9sordonn\u00e9 de lignes bris\u00e9es, tra\u00eenant son bric \u00e0 brac de couvertures et de  cartons, sans compter le raffut d&rsquo;invisibles gamelles ; souvent le chariot manquait verser. D&rsquo;obscures obs\u00e9crations lui d\u00e9formaient le visage. Elle emplissait l\u2019espace, l\u2019occupait tout entier, le couvrait de ses incoh\u00e9rences. La v\u00e9h\u00e9mence du corps et des mots offrait cependant le spectacle sonore d\u2019une ad\u00e9quation tristement parfaite : celle d\u2019un d\u00e9litement absolu avec une fragmentation entam\u00e9e au-dedans il y avait bien longtemps. De la main rest\u00e9e libre, tant\u00f4t elle brandissait un poing dress\u00e9, tant\u00f4t d\u2019un violent revers de bras, elle balayait ce qui se pr\u00e9sentait devant elle, invisible, sournois, sans doute aussi proche ou lointain que l\u2019origine de son d\u00e9classement &#8212; de sorte que, tout satur\u00e9 qu\u2019il f\u00fbt de sa voix et de son d\u00e9sordre, le quai, occup\u00e9 par des voyageurs de fin de journ\u00e9e, finissait par faire monde et langage de ce monde-l\u00e0 ; il trouvait dans ce fracas d\u2019incoh\u00e9rence et de tumulte, dans ce frottement entre deux, un \u00e9quilibre de r\u00e9ponses ubuesques \u00e0 d&rsquo;ubuesques propos, l&rsquo;ensemble valant cependant  pour constat d\u2019une folie furieuse et des ind\u00e9centes confrontations que l\u2019humanit\u00e9 \u00e9tait capable de produire. Le quai \u00e9tait l&rsquo;antichambre des rames mais d\u00e9j\u00e0 les langages s&rsquo;y entrem\u00ealaient, tout s&rsquo;y disait sans se dire &#8212; tout de la femme, tout de ces voyageurs aussi, tout d&rsquo;un huit clos ponctu\u00e9 par le vacarme des rames d\u00e9boulant  de leur tunnel comme des \u00e9chapp\u00e9es, tout se croisait, s\u2019interpellait, s&rsquo;affrontait, se percutait plut\u00f4t &#8212; se percutait sans qu\u2019aucun coup n\u2019e\u00fbt \u00e9t\u00e9 physiquement port\u00e9, la tranch\u00e9e comme une cicatrice entre les deux quais, les incoh\u00e9rences de la femme, le mutisme des voyageurs, les sir\u00e8nes d&#8217;emplacements publicitaires &#8212; libert\u00e9-abondance-frugalit\u00e9, on y avait plaqu\u00e9 des corps \u00e9talonn\u00e9s aux normes d&rsquo;un club de vacances, les mines radieuses d\u2019une famille format cin\u00e9mascope, un 4&#215;4 pimpant neuf en goguette sur un ruban asphalt\u00e9 &#8212; la femme \u00e9tait-elle encore seulement capable de lire ces promesses r\u00e9guli\u00e8rement renouvel\u00e9es par des colleurs d\u2019affiches ? Il se tissait la trame d&rsquo;un inaudible dialogue, auquel les accents forts de discours d\u00e9cousu de la femme tentaient de faire franchir la barri\u00e8re des ventres. Tant son regard ne se fixait sur rien ni personne, l&rsquo;on n&rsquo;aurait su dire si c&rsquo;\u00e9tait ce langage d\u00e9sincarn\u00e9 plaqu\u00e9 sur les murs qui lui soulevait la voix, ces bribes de vie sous cloche dont elle \u00e9tait le dissonant bourdon, les regards tant\u00f4t fuyants, tant\u00f4t d\u00e9sapprobateurs, les sourires amus\u00e9s, ces corps sans r\u00e9action&#8230; Apr\u00e8s leur journ\u00e9e de travail, entre le passage de deux rames, certains voyageurs somnolaient ou s\u2019\u00e9taient assoupis sur leur si\u00e8ge ; d\u2019autres avaient le nez plong\u00e9 dans un roman feuilleton, la une d\u2019un quotidien, une guerre qui s\u2019arr\u00eatait l\u00e0, une autre qui commen\u00e7ait ailleurs&nbsp;; l\u2019on n\u2019aurait su dire non plus s\u2019il y en avait d\u2019indiff\u00e9rents ou de compatissants mais, assur\u00e9ment, nul ne pouvait ignorer l&rsquo;\u00e9motion lourde dans l&rsquo;intonation, les d\u00e9cibels de la voix se fracassant en vain contre ces corps cadenass\u00e9s, l&rsquo;agacement, le m\u00e9pris, leurs soupirs de frustrante impuissance, des hypoth\u00e8ses n\u00e9es de leurs propres blessures, des arguments et des contre-arguments, le confortable silence de conformismes faciles, regrets, r\u00e9voltes \u00e9touff\u00e9es..  rien n&rsquo;\u00e9chappait \u00e0 rien ; sur la quai, ce dialogue se renvoyait d&rsquo;inaudibles r\u00e9pliques s\u2019\u00e9levant plus haut que le silence des voyageurs bien s\u00fbr, s\u2019\u00e9levant surtout au dessus de la voix et de ce corps qui tra\u00eenait son chariot comme un boulet avec, toutefois, la virulence d&rsquo;un d\u00e9mon. Une enfant \u00e9tait rest\u00e9e debout, tout au milieu du quai&nbsp;; elle observait la femme \u00e0 la d\u00e9rob\u00e9e, tentait de d\u00e9m\u00ealer les impr\u00e9cations, les vocif\u00e9rations, comprendre ce qui les avait provoqu\u00e9es, \u00e9clairer toute cette sauvagerie, pourquoi l&rsquo;immobilit\u00e9 des adultes quand sa main tremblait dans celle qui serrait fort la sienne. La femme s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9e en rencontrant son regard.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la voie, la femme n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un inintelligible flot de paroles. Marches arri\u00e8re, voltes faces, elle d\u00e9ambulait dans un maillage d\u00e9sordonn\u00e9 de lignes bris\u00e9es, tra\u00eenant son bric \u00e0 brac de couvertures et de cartons, sans compter le raffut d&rsquo;invisibles gamelles ; souvent le chariot manquait verser. D&rsquo;obscures obs\u00e9crations lui d\u00e9formaient le visage. 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