{"id":70550,"date":"2022-05-02T19:30:12","date_gmt":"2022-05-02T17:30:12","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=70550"},"modified":"2022-05-03T08:28:24","modified_gmt":"2022-05-03T06:28:24","slug":"dialogue-02-une-manif-mohamed-ali-et-moi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/dialogue-02-une-manif-mohamed-ali-et-moi\/","title":{"rendered":"dialogue #02 | une manif, Mohamed Ali et moi"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il pleut des coups de tous les c\u00f4t\u00e9s. Une main sur le visage pour maintenir mon tee-shirt au-dessous de mon nez, la main coll\u00e9e sur la bouche, pour att\u00e9nuer l\u2019effet des gaz lacrymog\u00e8nes. L\u2019autre main devant, dos courb\u00e9, jambes fl\u00e9chies, pour pr\u00e9venir tout obstacle dans la fuite au milieu d\u2019un nuage de fum\u00e9e blanche, des cris, des sifflets de la police. Et les coups qui pleuvent. Mohamed Ali me suit, goguenard, presque heureux. Je tombe. Il me prend sous les aisselles pour me remettre sur pieds.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">(Pas le moment de faire la sieste, Chovelon. Fuis ou bats-toi. Pas d\u2019autre choix.) La vie est simple, fuir ou se battre. Gueuler dans les manifs, aussi, j\u2019aime bien. C\u2019est lui qui m\u2019a amen\u00e9 ici. Pour me sortir de ma chaise devant l\u2019\u00e9cran d\u2019ordi. (Comment tu peux vouloir \u00e9crire sur les hommes si tu restes enferm\u00e9 quand \u00e7a gueule dehors ?) Je lui avais r\u00e9pondu (Quand on t\u2019a appel\u00e9 pour partir au Viet-Nam, tu n\u2019es pas sorti. Je me trompe ?)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le coup de matraque m\u2019assomme. Je ne tombe pas, je titube. Je vacille. De mon cr\u00e2ne coule le sang visqueux et chaud qui, jusque l\u00e0, bouillait dans mon for int\u00e9rieur. (Facile de donner des le\u00e7ons de vie quand tu ne descend pas du ring). Elle est un peu dure celle-l\u00e0, je sais que ce n\u2019est pas vrai. Mais quand on prend un coup de matraque, on va \u00e0 l\u2019essentiel.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">(Ce qui compte sur le ring, c\u2019est ce que tu peux faire une fois que tu es \u00e9puis\u00e9. Dans la vie, c\u2019est pareil). J\u2019aime Mohamed Ali pour ses aphorismes. Une figure de style en tous points semblables \u00e0 sa boxe. Mains basses, menton en avant, jab, jab, direct du gauche. Et ce buste qui danse sur la musique qu\u2019il s\u2019invente. Mais au milieu d\u2019une manif, l\u2019image ressemble \u00e0 une pub. Se battre ou fuir. Pas danser.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le tonnerre s\u2019\u00e9loigne lentement de nous. Je suis assis sur une marche, devant une porte d\u2019entr\u00e9e, dans la rue. Mohamed Ali est accroupi devant moi et tiens ma t\u00eate entre ses mains. Un peu comme un entra\u00eeneur devant son boxeur entre deux rounds. Il regarde ma blessure et essuie le sang sur mon visage avec un mouchoir sorti de sa poche. Je lui demande. (Pourquoi tu es l\u00e0 ?). Mohamed Ali me regarde avec ce petit sourire narquois qui pourrait passer pour une forfanterie de plus. (Le service aux autres est le loyer que je dois payer pour ma chambre ici sur terre). Mohamed Ali me fixe longuement dans l\u2019oeil encore ouvert. Il va me demander de me lever pour encha\u00eener un round de plus. Je le coupe dans son \u00e9lan. (Non, s\u00e9rieusement, pourquoi tu es l\u00e0 ?). (Je vole comme le papillon et je pique comme l\u2019abeille). Mohamed Ali est un po\u00e8te de l\u2019absurde mais il ne r\u00e9pond jamais \u00e0 mes questions.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Apr\u00e8s le passage de la manif, la rue est un chant de ruines. Ma t\u00eate aussi. Mohamed Ali me tire par les poignets pour m\u2019aider \u00e0 me lever et passe un bras sous un des miens pour me soulager et marcher. Dommage que personne ne nous voit. Chovelon et Mohamed Ali marchent bras dessous-dessus dans la rue, pour aller\u2026 (On va o\u00f9 au fait ? On rentre ?) (Non, on continue) (On continue ? Tu veux dire que je continue \u00e0 m\u2019en prendre plein la gueule ?) (Qui n\u2019a pas d\u2019imagination n\u2019a pas d\u2019ailes) \u00c0 force, je ne porte plus attention \u00e0 ces phrases que Mohamed Ali enchaine comme les crochets et les uppercuts. Je souris d\u2019un seul c\u00f4t\u00e9, celui de mon oeil ouvert, l\u2019autre partie de mon visage restant insensible \u00e0 l\u2019humour du boxeur. (Celui qui n\u2019est pas assez courageux pour prendre des risques ne r\u00e9ussira rien dans la vie). (Ben, je vais prendre le risque de te d\u00e9cevoir alors. Je pense que je vais arr\u00eater de traverser ce chant de bataille). Mohamed Ali s\u2019arr\u00eate et me regarde droit dans les yeux. Mohamed Ali n\u2019est pas en col\u00e8re, on dirait qu\u2019il est fier de moi. Mohamed Ali est fier de Chovelon. (Ce que tu penses est ce que tu deviens).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et il me laisse l\u00e0, au milieu de la rue, la t\u00eate en sang.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-black-color has-blue-background-color has-text-color has-background wp-block-paragraph\"><em>Codicille : Les aphorismes de Mohamed Ali sont bien r\u00e9els. Par contre, il n&rsquo;a pas prononc\u00e9 ces phrases \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il pleut des coups de tous les c\u00f4t\u00e9s. Une main sur le visage pour maintenir mon tee-shirt au-dessous de mon nez, la main coll\u00e9e sur la bouche, pour att\u00e9nuer l\u2019effet des gaz lacrymog\u00e8nes. 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