{"id":70613,"date":"2022-05-04T18:32:29","date_gmt":"2022-05-04T16:32:29","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=70613"},"modified":"2022-05-05T10:02:25","modified_gmt":"2022-05-05T08:02:25","slug":"autobiographies-09-caves","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographies-09-caves\/","title":{"rendered":"autobiographies #09 | caves"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-black-color has-blue-background-color has-text-color has-background\"><strong>Codicille : Pour un projet d&rsquo;\u00e9criture, j&rsquo;avais besoin d&rsquo;une cave sortie de mon imagination. J&rsquo;ai donc repris cette consigne de passe-murailles (qui date de plusieurs semaines) autour de Jean Echenoz. Pour voir o\u00f9 elle m&#8217;emmenait.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">L\u2019odeur fra\u00eeche de l\u2019humidit\u00e9, du bois humide, de la poussi\u00e8re humide, des oignons, aulx, pommes-de-terre humides, l\u2019odeur des plus anciens souvenirs comme cet enfant apeur\u00e9 qui vient chercher une bouteille d\u2019huile, parce que cet enfant c\u2019est moi, parce que ces souvenirs m\u2019appartiennent, ceux de la cave de l\u2019immeuble o\u00f9 j\u2019ai pens\u00e9 toute mon enfance, pas la cave, l\u2019immeuble, cet enfant c\u2019est moi et il a peur de ce qui deviendra ce souvenir que je vous livre, cet autre moi qui pour lui est un fant\u00f4me, dans cette cave mal \u00e9clair\u00e9e d\u2019o\u00f9 jaillissent les formes de ses peurs, de mes peurs, derri\u00e8re l\u2019\u00e9tag\u00e8re o\u00f9 dorment p\u00eale-m\u00eale son\/mon ancien ours en peluche devenu borgne apr\u00e8s une chute du troisi\u00e8me \u00e9tage, la bo\u00eete de son\/mon\/notre circuit \u00e9lectrique h\u00e9rit\u00e9 de mes grands-fr\u00e8res, des planches en bois et des bocaux en verre, derri\u00e8re le porte-bouteilles en acier rempli de bouteilles, elles-m\u00eame remplies d\u2019huile achet\u00e9e en vrac \u00e0 un marchand ambulant. Le temps de cligner des yeux. Une autre cave, moins humide, aussi poussi\u00e9reuse, o\u00f9 sont rang\u00e9es m\u00e9ticuleusement des dizaines, des centaines de bo\u00eetes renfermant les souvenirs de toute une vie, celle d\u2019une veille dame aujourd\u2019hui disparue, l\u2019odeur des pages du livre o\u00f9 Clara Beaudoux explore en tweets de 150 signes la cave de Madeleine devenue sienne, des souvenirs qui ne sont pas le siens, des souvenirs qui ne sont pas les miens, si ce n\u2019est ceux de cette lecture \u00e0 la fois d\u00e9rangeante et passionnante, une exploration pleine d\u2019interdits intimes dans laquelle je revois des photos, des lettres, des cartes postales, des objets sortis de leur cachette en bo\u00eetes, et de me demander si ces photos n\u2019\u00e9taient pas les miennes, ou plut\u00f4t ne seraient pas les miennes puisque je n\u2019ai pas cent ans, puisque je ne suis pas mort, sauf si je l\u2019ignore, sauf si cette cave apparue apr\u00e8s un clignement de mes yeux \u00e9tait une image imprim\u00e9e derri\u00e8re mes paupi\u00e8res mais pour \u00e7a j\u2019ai une solution, celle de fermer \u00e0 nouveau mes paupi\u00e8res. Le temps de cligner des yeux. Une nouvelle cave encore, celle d\u2019un ami qui vit \u00e0 Manosque, un ami passionn\u00e9 de vin mais ce n\u2019est pas pour cette raison qu\u2019il est mon ami m\u00eame si \u00e7a aide, un ami que j\u2019ai aid\u00e9 \u00e0 construire sa cave \u00e0 vins, \u00e0 creuser dans la terre meuble et fra\u00eeche sous sa vieille maison, \u00e0 faire des niches dans lesquelles ce passionn\u00e9 de bons crus a emmur\u00e9 quelques bouteilles comme autant de tr\u00e9sors, me faisant promettre le secret, promesse que je n\u2019ai eu aucun mal \u00e0 tenir puisque j\u2019en avais oubli\u00e9 l\u2019existence jusqu\u2019\u00e0 ce jour, assez r\u00e9cent, o\u00f9 j\u2019ai appris la mort subite de cet ami et je me demande depuis si quelqu\u2019un d\u2019autre que moi \u00e9tait dans la confidence, si ces bouteilles ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9couvertes, mais je ne dirai rien, je vis trop loin, je ne connais personne qui le connaisse, je garderai le secret, je garderai le souvenir de cette cave humide o\u00f9 il a enterr\u00e9 son tr\u00e9sor, l\u2019image des petits murs en pierre qu\u2019on a \u00e9rig\u00e9s ensemble pour obturer les niches creus\u00e9es dans la terre, je garderai cette image au fond de moi sans rien dire \u00e0 personne. Le temps de cligner des yeux. Encore une autre cave, plus lumineuse, un lieu de vie, avec des lits, des boites de conserves rang\u00e9es impeccablement en ordre de bataille sur plusieurs rang\u00e9es d\u2019\u00e9tag\u00e8res, des jerricans d\u2019eau, de p\u00e9trole, des bouteilles de toutes sortes, la cave d\u2019un couple d\u2019amis suisses, \u00e0 La Chaux de Fonds plus pr\u00e9cis\u00e9ment, leur cave am\u00e9nag\u00e9e en abri anti-atomique, c\u2019est fr\u00e9quent chez les Helv\u00e8tes para\u00eet-il, et de me demander comment on peut arriver \u00e0 pr\u00e9voir qu\u2019on jour la terre sera invivable, et de me demander comment on peut vivre ici en imaginant que la mort est partout dehors, et de me demander combien de personnes vivent aujourd\u2019hui dans la rue et aimeraient profiter de ce logement sans m\u00eame que la moindre menace atomique n\u2019existe, et de ma demander s\u2019ils ont pr\u00e9vu du chocolat, ce serait b\u00eate d\u2019oublier le chocolat, et de me dire que la vie n\u2019est pas seulement parce que le coeur bat encore. Le temps de cligner des yeux. Me retrouver dans cette cave, enfin, celle que je redoutais, sans lumi\u00e8re ou si peu, juste celle qui vient du soupirail tout en haut d\u2019o\u00f9 proviennent aussi quelques bruits \u00e9touff\u00e9s de la rue, avec cette odeur forte, toujours aussi humide, toujours aussi remplie de poussi\u00e8re, cette cave vide sans aucune porte, sans aucun acc\u00e8s, sans aucune issue \u00e0 part le minuscule soupirail, un endroit oubli\u00e9 de tout le monde sauf de moi, avec au milieu une b\u00e2che recouvrant un tas, immobile, une b\u00e2che d\u2019o\u00f9 \u00e9mergent le bout de deux basket rouges, sales mais rouges, une b\u00e2che recouvrant le corps d\u2019un homme sans vie pos\u00e9 sur le sol en terre, recroquevill\u00e9 en chien de fusil, mon corps parce que je suis cet homme mort, je suis ce myst\u00e8re dans cette cave sans acc\u00e8s, sans porte, sans issue \u00e0 part ce mis\u00e9rable soupirail d\u2019o\u00f9 vient une faible lumi\u00e8re et quelques bruits \u00e9touff\u00e9s de la rue, et je vois derri\u00e8re mes paupi\u00e8res d\u00e9filer une succession de caves, humides, poussi\u00e9reuses, sans que je comprenne pourquoi.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Codicille : Pour un projet d&rsquo;\u00e9criture, j&rsquo;avais besoin d&rsquo;une cave sortie de mon imagination. 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