{"id":70934,"date":"2022-05-09T16:58:48","date_gmt":"2022-05-09T14:58:48","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=70934"},"modified":"2022-05-12T06:31:33","modified_gmt":"2022-05-12T04:31:33","slug":"dialogue03-modiano-quand-deleuze-buvait-avec-les-flics-modiano-netait-pas-mort","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/dialogue03-modiano-quand-deleuze-buvait-avec-les-flics-modiano-netait-pas-mort\/","title":{"rendered":"dialogue #03 | quand Deleuze buvait avec les flics Modiano n&rsquo;\u00e9tait pas mort"},"content":{"rendered":"\n<p style=\"font-size:19px\">Je suis suis all\u00e9e directement \u00e0 l\u2019h\u00f4tel; quand je l\u2019ai appel\u00e9e pour confirmer notre rendez-vous, elle m\u2019a sembl\u00e9 distante. Avec le t\u00e9l\u00e9phone on interpr\u00e8te souvent  \u00e0 tort.<br> \u201411h30 au Bar des amis rue des dames. <br>\u2014j\u2019y serai. <br>C\u2019est le bureau qui m\u2019avait r\u00e9serv\u00e9 la chambre, une single de cet h\u00f4tel d\u00e9class\u00e9 de la rue de Buci. Je me suis douch\u00e9e et je suis descendue. J\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 d\u2019y aller \u00e0 pied. Il faudrait environ une heure pour rejoindre la place Clichy; &nbsp;trois ans que je n\u2019avais plus respir\u00e9 l\u2019air de Paris, ni revu M. <br>Je traverse les Tuileries; des hommes en bras de chemise jouent aux boules. <br>\u2014 Stretto. \u00e7a marche! <br>Le serveur a une  l\u00e9g\u00e8re claudication. Un gravier dans sa chaussure sans doute.<br>Un caf\u00e9 sous les arbres du jardin. Un caf\u00e9 au soleil comme avant (avant quoi&nbsp;?Je d\u00e9teste ces assauts de nostalgie). Se rassurer de la permanence des choses. R\u00e9p\u00e9ter ses petits rituels. <br>\u00c0 dix heures trente je passe devant les grilles qui surplombent la gare st Lazare. La verri\u00e8re, les horloges, les quais d\u00e9serts. Au rond point les rues avec chacune un nom de ville. Rue de Londres, de Moscou, de Li\u00e8ges &#8230;<br>\u2014 Je cherche le rue d&rsquo;Odessa. <br>Un couple d&rsquo;anglais avec un chien.<br>\u2014 Odessa it&rsquo;s on the other side near Montaparnasse. Take a cab<br>Place Clichy un drapeau rouge pend au bras d\u2019une statue. Le ciel s\u2019\u00e9largit en bleu; il a quelque chose de factice. Comme des yeux trop bleus. \u00ab\u00a0De faux yeux\u00a0\u00bb me dit toujours cet ami qui a lui m\u00eame des yeux azur presque transparents. Les yeux de M. ne sont pas bleus.  M. a les yeux noirs. Il est rare que la couleur des yeux varie. Ou \u00e0 peine. ( \u00e7a te rassure de penser \u00e7a).  <br>De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la place les Modiano s\u2019alignent. Dans la vitrine de la grande librairie on a sorti ses Modiano. Le fait qu\u2019on ne rate pas la mort d\u2019un Nobel. On fait hommage et le corps est \u00e0 peine froid.<br>\u2014 Modiano? tu es certaine, Marc a failli pleurer quand je l\u2019ai appel\u00e9 du train \u00e0 sept heures&nbsp; ( il avait fait sa th\u00e8se sur les itin\u00e9raires parisien dans l\u2019\u0153uvre de Modiano). <br>\u2014En plus  j\u2019ai toujours pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 Simenon. <br>L\u00e0 Marc a vraiment pleur\u00e9 . <br>Pour rejoindre la rue des dames je passe par la rue Biot. Le Cyrano est ferm\u00e9, le japonais aussi. Quant au fleuriste il a disparu. Rue des dames  devant la boutique \u00ab\u00a0strass, paillettes et escarpins (du 40 au 48)\u00a0\u00bb, je me retourne. C\u2019est elle. M. et ses yeux noirs me regardent. M. porte un enfant. En me voyant l&rsquo;enfant remue les bras, et pousse un petit cri. Sa t\u00e9tine tombe. Je la ramasse. <br>\u2014 C\u2019est dr\u00f4le\u2026 on dirait qu\u2019il te conna\u00eet.<br>\u2014 Il est \u00e0 toi? (c&rsquo;est ton enfant aurais-je du dire c&rsquo;est pas un chien que je sache)<br>\u2014 Je l\u2019avais confi\u00e9 \u00e0 sa nourrisse, je ne pouvais plus m\u2019occuper de lui ces derniers temps.<br>\u2014 Il s\u2019appelle comment ?<br>\u2014 Raymond.<br>Elle semble heureuse de le tenir contre elle. Tout en me fixant de ses yeux noirs elle caresse la joue de l&rsquo;enfant. <br>Trois ans. Elle me d\u00e9visage. Trois&#8230; nous nous regardons et quelque chose me trouble dans son visage. Elle s\u2019est aper\u00e7ue, sans doute, de ma surprise, une l\u00e9g\u00e8re moue puis ce sourire qui m\u2019a \u00e9chapp\u00e9 quand elle a nomm\u00e9 l&rsquo;enfant. L\u2019enfant\u2026 son enfant\u2026 Raymond.<br>La t\u00e9tine retombe, l&rsquo;enfant s&rsquo;est endormi d&rsquo;un coup. Sa t\u00eate pend sur le sac kangourou. Je ramasse la t\u00e9tine, M. l&rsquo;enfouit dans sa poche et me dit qu\u2019avant de se retrouver au caf\u00e9 elle doit encore acheter des couches et du lait. <br>\u2014Attends moi l\u00e0 bas. D\u2019ailleurs il n\u2019est que onze heures. Je dois aussi passer chez la nourrisse pour une histoire de cl\u00e9. Tu as s\u00fbrement emport\u00e9 du travail, elle rit d\u2019avoir dit \u00e7a<br>Ainsi, apr\u00e8s presque trois ans  elle poursuit le cours habituel des choses et me parle comme si nous nous \u00e9tions quitt\u00e9es la veille. <br>Je suis celle qui s\u2019endort dans un train en marche et qui se r\u00e9veille trois ans plus t\u00f4t. Pour se demander si\u2026 mais ce qui compte \u00e0 pr\u00e9sent c\u2019est que nous allons nous retrouver et reparler. <br>Au bar des amis rien n\u2019a chang\u00e9. Enfin presque. Alice la serveuse est morte.<br>\u2014 \u00c0 peine deux mois. <br>Le patron m\u2019a reconnue. <br>\u2014 Fait pas beau ce mois de mai, il dit.<br>Rien n\u2019a chang\u00e9. Ou presque. Les m\u00eames affiches tann\u00e9es. Le m\u00eame bar en zinc d\u2019avant le formica. Les chaises paille. Des m\u00e9gots trainent sur le carrelage. Au bar des amis il semble que la fum\u00e9e ne tue pas. Les flics de la rue Truffaut ont toujours ferm\u00e9 les yeux. <br>\u00ab&nbsp;C\u2019est la faute \u00e0 Deleuze qui boit avec les flics\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Le bar des amis, c\u2019est le bar \u00e0 Deleuze&nbsp;\u00bb, on disait.  Il est mort depuis longtemps Deleuze qui habitait la rue Bizerte et buvait avec les flics. <br>\u00ab\u00a0Deleuze, moi je l&rsquo;ai bien connu\u00a0\u00bb, disait Alice qui entretenait le myst\u00e8re. \u00ab&nbsp;Aux bars des amis on s\u2019arrange \u00e0 l\u2019ardoise et c\u2019est plein d\u2019indics&nbsp;\u00bb, disait aussi Alice qui est morte deux mois avant Modiano et plus de vingt apr\u00e8s Deleuze.<br>Sur l&rsquo;ardoise le plat du jour est pass\u00e9 \u00e0 huit euros cinquante, un exploit pour Paris: Gratin salade ou entrec\u00f4te pommes saut\u00e9es. <br>Je prends deux photos avec mon t\u00e9l\u00e9phone et je sors mon carnet.<br>\u2014 Un caf\u00e9, merci.<br>\u2014 Allez c\u2019est ma tourn\u00e9e. <br>Le chien du patron dresse une oreille. Le m\u00eame chien en vieux. Avant il aboyait sur les arabes et sur les flics. Pas sur Deleuze. <br>Je sors mon livre. Elle entre. Elle est seule. <br>Elle dit que finalement elle a laiss\u00e9 Raymond chez la nourrisse. <br>\u2014 Ce sera plus pratique pour se parler. <br>Elle retire son manteau.  Sur son chemisier vert il y a une t\u00e2che, une aur\u00e9ole de lait je pense. Je la trouve amaigrie. Sa veine ressort autant qu&rsquo;avant sur la tempe. Belle. Toujours. <br>\u2014C\u2019est encore&nbsp; trop t\u00f4t pour le plat du jour?<br>\u2014 Je peux r\u00e9chauffer celui d\u2019hier<br>\u2014 Avec un pichet de rouge, merci. <br>Elle passe une main dans ses cheveux coup\u00e9s courts \u00e0 pr\u00e9sent. Elle me sourit. J\u2019ai envie de me lever et de la serrer contre moi. J\u2019ai envie de l\u2019embrasser. Comme avant. <br>Le patron d\u00e9pose le pichet sur la table et deux verres. <br>\u2014 Cuv\u00e9 du Roussillon, il dit en nous servant et en nous gratifiant d\u2019un large sourire.  Un peu plus et il pourrait s\u2019assoir. Quatre flics entrent. Il repart en cuisine.<br>\u2014 J\u2019ai souvent pens\u00e9 \u00e0 ce moment mais jamais imagin\u00e9 que ce serait&#8230;<br>\u2014 Raymond c\u2019est pas mon fils&#8230;<br>Il y a quelque chose de doux dans son regard.<br><\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-preformatted\">J'ai essay\u00e9 dans un premier de coller au texte de Modiano et de jouer avec lui . Apr\u00e8s \u00e7a s'est d\u00e9roul\u00e9 (en farce) Aim\u00e9 me promener dans des rues que j'ai bien connues  <\/pre>\n\n\n\n<p style=\"font-size:20px\"><br><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"820\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/IMG_2693-820x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-71101\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/IMG_2693-820x1024.jpg 820w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/IMG_2693-336x420.jpg 336w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/IMG_2693-768x960.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/IMG_2693.jpg 1227w\" sizes=\"auto, (max-width: 820px) 100vw, 820px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je suis suis all\u00e9e directement \u00e0 l\u2019h\u00f4tel; quand je l\u2019ai appel\u00e9e pour confirmer notre rendez-vous, elle m\u2019a sembl\u00e9 distante. 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