{"id":71068,"date":"2022-05-11T10:30:27","date_gmt":"2022-05-11T08:30:27","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=71068"},"modified":"2022-05-11T10:30:28","modified_gmt":"2022-05-11T08:30:28","slug":"dialogue-03-audition-dun-temoin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/dialogue-03-audition-dun-temoin\/","title":{"rendered":"dialogue #03 |  audition d\u2019un t\u00e9moin"},"content":{"rendered":"\n<p>Deux jours avant sa disparition, le professeur Laurelli s\u2019\u00e9tait donc rendu \u00e0 l\u2019a\u00e9roport pour accueillir F\u00e9lix Appoline, adjoint au maire de la commune d\u2019Awala-Yalimapo. Celui-ci \u00e9tait arriv\u00e9 \u00e0 Bastia-Poretta&nbsp;\u00e0 11 heures 15&nbsp;en provenance de Paris-Orly. Laurelli l\u2019attendait et le conduisit \u00e0 Bastia o\u00f9 ils d\u00e9jeun\u00e8rent. Ensuite, les deux hommes se rendirent \u00e0 la gare o\u00f9 l\u2019\u00e9lu guyanais devait prendre le train direct pour Corte&nbsp;aux alentours de 16 heures 30.<br>Le t\u00e9moignage de cet am\u00e9rindien tout en rondeur dont Rossetti finissait la lecture corroborait celui que l\u2019APJ Ange Tomasini avait recueilli aupr\u00e8s du responsable du parking.&nbsp;Le mardi 2 d\u00e9cembre, Laurelli avait boulevers\u00e9 ses habitudes. Il avait utilis\u00e9 sa voiture.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Deviez-vous revoir durant votre s\u00e9jour en Corse ? interrogea Rossetti.<br>\u2014 Non, h\u00e9las, r\u00e9pondit F\u00e9lix Appoline en d\u00e9croisant mollement ses bras. Notre colloque \u00e0 Corte s\u2019ach\u00e8ve le 9, le programme est assez charg\u00e9 et le d\u00e9part est pr\u00e9vu par Ajaccio. C\u2019est pour cela que j\u2019avais choisi d\u2019arriver par Bastia. Pour revoir le professeur justement\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019homme h\u00e9sita. Sa voix \u00e9tait douce, dans les basses. Il parlait pos\u00e9ment, immobile, sans faire de gestes. Son visage rond bougeait \u00e0 peine quand il s\u2019exprimait. La peau de ses joues et de son front \u00e9tait gr\u00eal\u00e9e, portant de nombreuses cicatrices d\u2019acn\u00e9 en forme de petits crat\u00e8res. Avec lenteur, F\u00e9lix Appoline passa sa main droite dans son \u00e9paisse chevelure noire coiff\u00e9e en arri\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 L\u2019arriv\u00e9e aussi \u00e9tait pr\u00e9vue par Ajaccio. J\u2019ai chang\u00e9 pour Bastia parce qu\u2019avec Nicolas nous avions pr\u00e9vu de nous retrouver d\u00e8s mon arriv\u00e9e.\u00a0<br>\u2014 Vous auriez pu vous voir ici, \u00e0 Corte ?<br>\u2013Nicolas n\u2019aimait pas du tout conduire. Il a insist\u00e9 pour venir me prendre \u00e0 l\u2019a\u00e9roport, mais je sais bien qu\u2019il lui aurait \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s p\u00e9nible de faire toute cette route.<br>\u2014 Vous vous connaissiez depuis longtemps ? demanda Rossetti.<br>\u2014 Depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 90. Nous correspondions, puis, en 1994, nous nous sommes rencontr\u00e9s \u00e0 Paris pour la premi\u00e8re fois. Ensuite, je suis venu en Corse, il y a cinq ans. C\u2019\u00e9tait pour un colloque aussi, mais j\u2019avais pu prendre quelques jours de vacances. Il m\u2019avait invit\u00e9 chez lui \u00e0 Bastia.<br>\u2014 Comment vous \u00eates-vous connus ?<\/p>\n\n\n\n<p><br>Les l\u00e8vres et les petits yeux \u00e9troits de F\u00e9lix Appoline esquiss\u00e8rent un sourire.<\/p>\n\n\n\n<p><br>\u2014 C\u2019est une tr\u00e8s longue histoire, commissaire. Disons que c\u2019est le Prince Bonaparte et mes anc\u00eatres qui ont permis notre rencontre.<\/p>\n\n\n\n<p><br>Rossetti ne manifesta pas son \u00e9tonnement \u00e0 cette r\u00e9ponse. Il hocha simplement la t\u00eate en avant pour inciter son interlocuteur \u00e0 poursuivre.<\/p>\n\n\n\n<p><br>\u2014 Je suis un Kali\u2019na, commissaire. J\u2019appartiens \u00e0 l\u2019un des six peuples autochtones de Guyane fran\u00e7aise. En 1882, une quinzaine de Kali\u2019na ont \u00e9t\u00e9 amen\u00e9s \u00e0 Paris pour \u00eatre pr\u00e9sent\u00e9s au public durant trois mois au Jardin d\u2019Acclimatation. En 1883, d\u2019autres Kali\u2019na furent montr\u00e9es \u00e0 Amsterdam \u00e0 l\u2019occasion de l\u2019Exposition coloniale organis\u00e9e par les Pays-Bas. En 1892, d\u2019autres familles Kali\u2019na de Guyane et du Surinam, une trentaine de personnes au total, furent \u00e0 nouveau exhib\u00e9es au Jardin d\u2019Acclimatation \u00e0 Paris durant deux mois.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec sa douce voix, l\u2019Am\u00e9rindien avait pr\u00e9venu : l\u2019histoire \u00e9tait longue. Rossetti, attentif, fixait son t\u00e9moin. Celui-ci passa une nouvelle fois, lentement, sa main droite dans son \u00e9paisse et noire chevelure.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 A Amsterdam en 1883 et \u00e0 Paris en 1892, le prince Roland Bonaparte a r\u00e9alis\u00e9 une importante s\u00e9rie de portraits de ces familles Kali\u2019na. La collection Bonaparte est tr\u00e8s importante par le grand nombre de clich\u00e9s qu\u2019elle rassemble. Elle est \u00e9galement tr\u00e8s int\u00e9ressante par l\u2019ambition anthropologique du photographe. Le professeur Laurelli avait \u00e9t\u00e9 l\u2019un des premiers historiens \u00e0 souligner l\u2019int\u00e9r\u00eat de ces travaux de Roland Bonaparte. Il avait publi\u00e9 en particulier dans les Annales d\u2019histoire contemporaine un article exclusivement consacr\u00e9 aux photographies des Kali\u2019na. C\u2019est apr\u00e8s l\u2019avoir lu que j\u2019avais pris contact avec lui et qu\u2019ensuite nous nous sommes rencontr\u00e9s \u00e0 Paris.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Sans interrompre son interlocuteur, Rossetti nota le d\u00e9tail dans le petit carnet qu\u2019il tenait sur sa cuisse : <em>Laurelli article photographies R. Bonaparte.<\/em><br><br>\u2014 L\u2019\u00e9poque o\u00f9 Bonaparte photographia mes anc\u00eatres, poursuivit F\u00e9lix Appoline, est aussi celle des d\u00e9buts en France des photographies de l\u2019identit\u00e9 judiciaire. Bonaparte se r\u00e9clamait des enseignements de l\u2019Ecole d\u2019anthropologie de Paris et de Paul Broca, son fondateur. Il a plac\u00e9 mes anc\u00eatres sur une simple chaise, devant une toile neutre, en soignant le cadrage et l\u2019\u00e9clairage.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Anthropom\u00e9trie des Am\u00e9rindiens<\/em> rajouta le policier dans son carnet de notes.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Cette collection de clich\u00e9s n\u2019a plus d\u2019autre valeur que par ce qu\u2019elle dit de l\u2019histoire de l\u2019anthropologie et du pass\u00e9 colonial de l\u2019Empire fran\u00e7ais. Mais, pour mon peuple, commissaire, elle est un patrimoine.\u00a0<br><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-dark-gray-color has-medium-gray-background-color has-text-color has-background\">Je ne sais pas si j\u2019ach\u00e8verai un jour le polar dont ce dialogue est extrait. Dans tous les cas, j\u2019en assume la  lourdeur. Quelles que soient les critiques que cette lourdeur justifie, je n\u2019en changerai pas une ligne.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Deux jours avant sa disparition, le professeur Laurelli s\u2019\u00e9tait donc rendu \u00e0 l\u2019a\u00e9roport pour accueillir F\u00e9lix Appoline, adjoint au maire de la commune d\u2019Awala-Yalimapo. Celui-ci \u00e9tait arriv\u00e9 \u00e0 Bastia-Poretta&nbsp;\u00e0 11 heures 15&nbsp;en provenance de Paris-Orly. Laurelli l\u2019attendait et le conduisit \u00e0 Bastia o\u00f9 ils d\u00e9jeun\u00e8rent. 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