{"id":71205,"date":"2022-05-15T17:32:14","date_gmt":"2022-05-15T15:32:14","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=71205"},"modified":"2022-05-16T08:01:17","modified_gmt":"2022-05-16T06:01:17","slug":"dialogue-02-papillonner","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/dialogue-02-papillonner\/","title":{"rendered":"dialogue #02 |\u00a0papillonner"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il m\u2019a propos\u00e9 un repas avec une petite troupe, broderie d\u2019\u00e9tudiantes qu\u2019il a jug\u00e9 le plus int\u00e9ressantes. Il n\u2019y a que des filles, question de probabilit\u00e9, les \u00e9tudes de lettres rejettent encore, voici le reste, form\u00e9 de nous. Que faisons-nous, sommes r\u00e9cup\u00e9r\u00e9es par les lettres non pour les redessiner, pour les penser selon un cadre. Pour en faire quoi, ne pas vraiment savoir, je n\u2019en sais rien. Ne serait-ce que pour moi, encore une fois, je n\u2019en sais rien. Me sens maladroite. D\u00e9guis\u00e9e avec des bouts de moi, je tente d\u2019exister dans une f\u00eate. Une f\u00eate qui n\u2019est pas en mon honneur. Je me sens pourtant l\u00e0. Je suis l\u00e0. Dans une robe floue, verte, piqu\u00e9e de fleurs. Pas tout \u00e0 fait des marguerites. Je ne voulais pas \u00eatre na\u00efve. Je suis jolie. J\u2019ai des bijoux qui font du bruit quand je bouge. Ils se cognent contre les tables dress\u00e9es pour l\u2019occasion. Les livres pour un temps sont oubli\u00e9s sur les \u00e9tag\u00e8res. Ils sont dans les bouches. Les livres, l\u2019art, et tutti quanti. Je bois pour m\u2019occuper les mains. J\u2019ai toujours l\u2019air tr\u00e8s occup\u00e9e. Je peine \u00e0 rester debout, je suis f\u00e9brile, ce n\u2019est pourtant pas du bonheur, de l\u2019excitation, oui, sans doute un peu, me prend le corps, se d\u00e9pose sur mon corps, m\u2019enveloppe. Presque flatt\u00e9e de faire partie du noyau dur. Tr\u00e8s peu d\u2019\u00e9tudiantes, beaucoup d\u2019artistes. Quelle joie de pouvoir \u00eatre l\u00e0. Des mains t\u00e2ch\u00e9es d\u2019encre bleue serrent des mains p\u00e2lies d\u2019argile. Des v\u00eatements bariol\u00e9s. Des v\u00eatements que l\u2019on trouve dans les d\u00e9charges. Ces costumes laids aux yeux du profane sont ici port\u00e9s avec \u00e9l\u00e9gance. Je souris, cela m\u2019amuse. Je ne serai pas artiste. Mes mains sont moites et ma langue incertaine. Je ne fais qu\u2019\u00e9prouver le plaisir de c\u00f4toyer ces artistes dans ma robe verte piqu\u00e9e de fleurs qui ne sont pas des marguerites. Se prendre au jeu d\u2019une foule, accorder des regards, <em>\u0153illades<\/em>, des sourires, <em>approches<\/em>. Je crois reconna\u00eetre, mais non, c\u2019est impossible, cela ne se peut, un mouvement vers l\u2019h\u00f4te de la nuit, mes yeux en point d\u2019exclamation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">(Je vois que vous regardez, ce bon ami, pi\u00e8tre \u00e9tudiant devenu \u00e9crivain de talent, je vois votre int\u00e9r\u00eat, je comprends, je vous pr\u00e9senterai, nous avons encore le temps, qu\u2019en dites-vous&nbsp;?)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je secoue la t\u00eate, un sourire trop grand pour mon visage, je dis du vague&nbsp;;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">(Ce serait bien, je suis tr\u00e8s heureuse d\u2019\u00eatre l\u00e0, merci, merci beaucoup\u2026)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Probablement n\u2019ai-je pas bien entendu, il fait chaud, le vin me donne le tournis, je m\u2019\u00e9loigne. Partout o\u00f9 j\u2019irais je me sentirai regard\u00e9e, je le sais d\u2019avance. Toutes ces filles, je ne les reconnais pas. J\u2019ai aussi peint mon visage, comme elles je n\u2019ai pas support\u00e9 le masque de l\u2019\u00e9tudiante, j\u2019ai durci mes traits, ici on se fait des joues dor\u00e9es et le contour des yeux plus clairs, des sourcils \u00e9pais, comme dessin\u00e9s au crayon, du rouge \u00e0 l\u00e8vres mat. Je n\u2019ai fait que durcir. Et m\u2019enduire d\u2019une p\u00e2te blanche, un masque. La pluie va laver mon visage, je compte sur elle, je l\u2019offre \u00e0 la nuit, mon visage, je regarde les maisons universitaires se brouiller de lumi\u00e8res artificielles. Je ne pense \u00e0 rien qu\u2019\u00e0 cette \u00e9trange soir\u00e9e, j\u2019entends les noms des auteurs et je crois que c\u2019est un r\u00eave, trop beau pour \u00eatre vrai.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">(Vous voil\u00e0, vous aviez disparu, vous n\u2019avez pas peur d\u2019avoir froid, non, vous avez chaud, c\u2019est joli, votre visage devenu rose, un po\u00e8me \u00e0 \u00e9crire, vous savez\u2026Je vous g\u00eane, je ne devrai pas. Je suis impardonnable. Vous savez, dans la foule, vos lettres dans ma t\u00eate, j\u2019avais fini par vous confondre, c\u2019est cette confusion, merveilleuse, une r\u00e9ponse, vous en \u00eates, vous le savez, ne le savez-vous pas, vous \u00eates une artiste, je le vois.)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il parle, il parle, il parle, et je n\u2019ai rien \u00e0 lui r\u00e9ponde, je r\u00e9alise qu\u2019il est bavard. Il dit des choses qui me troublent, je ne comprends pas, il agite une surface parfaitement tranquille d\u2019ordinaire je suis la mare laiss\u00e9e sur le c\u00f4t\u00e9, voil\u00e0 qu\u2019il saute \u00e0 pied joint \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, il condense l&rsquo;eau. Je veux m\u2019\u00e9tendre et il me r\u00e9duit \u00e0 ce qu\u2019il voit, ce qu\u2019il voit passe \u00e0 travers ses yeux, ce regard inquisiteur, ces yeux sont durs, ils s\u2019attendrissent m\u00e9caniquement, il me pose une question, je n\u2019entends pas, je souris, il rit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">(Vous \u00eates un peu pompette&nbsp;! Ce n\u2019est pas grave, moi je suis tranquille, je ne m\u2019agite pas, je vois bien, vous vous \u00eates agit\u00e9e tout \u00e0 l\u2019heure, vous alliez dans tous les sens, impossible \u00e0 vous poser, je n\u2019ai jamais vu, pardonnez-moi, je crie, voil\u00e0 qui est mieux, je n\u2019ai jamais vu une femme comme vous, je vous regarde, je vous trouve belle, je me m\u00e9fie de votre beaut\u00e9, elle fait des ondes, elle apparait et disparait, vous \u00eates belle, pourquoi dites-vous non de la t\u00eate, vous ne dites rien de votre bouche, tenez, je vais vous montrer quelque chose, venez, allons plus bas, nous serons tranquilles.)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Alors je rougis, je bafouille&nbsp;;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">(Vous \u00eates s\u00fbr&nbsp;? Oui, peut-\u00eatre, vous avez raison, je ne sais pas trop ce que j\u2019ai, le vin, oui, peut-\u00eatre.)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Changement de d\u00e9cor. Atmosph\u00e8re \u00e9touffante. Filles disparues. Foule lointaine, la broderie s\u2019est d\u00e9faite. Je me laisse entrainer, rien d\u2019autre \u00e0 faire, il me prend par la taille, me laisse quand m\u00eame libre, sans doute peut-il, veut-il m\u2019aider, mes jambes sont du plomb, il veut les lib\u00e9rer, je veux mentir, ne suis pas fatigu\u00e9e, je veux lui dire mais rien ne sort, de quel magn\u00e9tisme mon corps s\u2019est-il plomb\u00e9, par quelle force peut-il me porter hors du sol, il susurre dans une langue \u00e9trang\u00e8re, famili\u00e8re, inqui\u00e9tante, pulse en moi la fuite, distinctement, parmi les froissements&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">(NON)<br>(Allez, laissez-vous faire, vous attendiez cela, ne soyons pas vulgaire, soyons comme les \u00eatres de vos lettres, vos suggestions au coin des marges, c\u2019est beau, cela m\u2019a plu. Vous avez touch\u00e9 une corde sensible, vous me prenez au pi\u00e8ge, comment aurais-je pu savoir qu\u2019une jeune femme qui me regardait \u00e0 peine, dans le flou, comment aurais-je pu savoir que vous aviez compris mon \u00e2me&nbsp;? Vous vous teniez, toute tranquille, votre air sage, aujourd\u2019hui vous m\u2019appelez comme une f\u00e9e prisonni\u00e8re dans sa bi\u00e8re, verte et brillante, voil\u00e0 que je vous cite, c\u2019est vous dire si d\u00e9j\u00e0 la fusion a op\u00e9r\u00e9e, laissons-nous cette chance, compl\u00e9tons-nous, laissez-vous faire, vous attendiez cela, voulez-vous que je vous dise combien vous \u00eates adorable lorsque vous \u00eates terrifi\u00e9e.)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Son pas ressemble aux ailes d\u2019un papillon de nuit, bruit dont la lourdeur me prend la gorge. Je m\u2019en d\u00e9gage. Une force qui vient du monde du dessous, du tout petit, qui se d\u00e9cuple en moi. Fuite. Elle me prendra une vie, restent les questions. Une vie ne suffira pas \u00e0 y r\u00e9pondre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">(Aucune explication \u00e0 vous donner. Vous pouvez dire ce qu\u2019il vous plait \u00e0 qui vous voulez, on vous contredira. Vous pouvez essayer. Je n\u2019essaierai pas, \u00e0 votre place, savez-vous pourquoi&nbsp;? Parce que j\u2019\u00e9tais l\u00e0, oui, j\u2019ai tout vu. Croyez-vous que j\u2019allais inventer que je n\u2019\u00e9tais pas l\u00e0, quand il est \u00e9vident que nous avons pass\u00e9 du temps ensemble&nbsp;? Je vous ai invit\u00e9, vous comme beaucoup d\u2019autres. Je vous ai vu aller ici et l\u00e0-bas, errer, vos yeux vagues, encore et toujours. Vous n\u2019avez jamais fait tr\u00e8s attention \u00e0 vous. Je vous ai vu vous enivrer, peut-\u00eatre \u00e9tait-ce l\u00e0 ma faute, si faute il y a, vous \u00eates jeune, mais vous \u00eates une femme tout de m\u00eame. Aurais-je du vous arr\u00eater&nbsp;? Je ne suis pas votre p\u00e8re. Je vous croyais plus mature. Plus raisonnable. Vous savez, vous vous \u00eates jet\u00e9e \u00e0 mon cou. J\u2019ai fait ce que vous vouliez, vous \u00e9tiez tr\u00e8s ivre, aussi je vous ai laiss\u00e9 partir, inquiet, angoiss\u00e9 pour vous, vous qui vouliez prendre l\u2019air, nous \u00e9tions dehors, j\u2019ai alors su que vous \u00e9tiez ivre, je ne vous ai pas retenu, si baisers, touchers il y a eu, c\u2019\u00e9tait vous qui les demandiez, vos paupi\u00e8res battantes, votre maquillage, vos bijoux, belle affaire. Croyez-vous \u00eatre la premi\u00e8re, des avances j\u2019en ai eu beaucoup, j\u2019y ai r\u00e9pondu avec toute la gentillesse possible, souvent je repoussais ce cirque, car tout cela n\u2019est qu\u2019un cirque, vous devez un peu y trouver du plaisir, dans ce drame que vous vous contez, tenez, un peu comme vos histoires, des fantasmes de petite fille. Si hier j\u2019ai voulu vous faire plaisir, eh bien quoi, aujourd\u2019hui vous r\u00e9pondez non \u00e0 votre propre oui&nbsp;de la veille ? Est-ce ma faute votre honte et vos oublis, je vous regarde, creuse et p\u00e2le, fatigu\u00e9e de trop penser ce qui n\u2019a pas exist\u00e9, je ne vois pas une victime, seulement une menteuse, moins maligne que je ne l\u2019aurai cru.)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Terrible isolement, je cherche \u00e0 le rompre mais personne ne m\u2019\u00e9coute. Ma d\u00e9tresse sur les marges en attendant que je devienne nous sur les murs&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">(O\u00f9 en est tu, justice, de ton repos&nbsp;?)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il m\u2019a propos\u00e9 un repas avec une petite troupe, broderie d\u2019\u00e9tudiantes qu\u2019il a jug\u00e9 le plus int\u00e9ressantes. 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