{"id":71632,"date":"2022-05-24T21:45:06","date_gmt":"2022-05-24T19:45:06","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=71632"},"modified":"2022-05-24T21:45:08","modified_gmt":"2022-05-24T19:45:08","slug":"dialogue-05-quiproquo","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/dialogue-05-quiproquo\/","title":{"rendered":"dialogue #05 | quiproquo"},"content":{"rendered":"\n<p>Une sonnerie. Un carillon \u00e0 trois tons, il ne l\u2019a jamais aim\u00e9. Il aurait pu le remplacer, il aurait d\u00fb le remplacer. Mais l\u2019envie d\u2019oublier a \u00e9t\u00e9 plus forte que celle de changer. M\u00eame une stupide sonnerie. Une sonnerie, trois heures de l\u2019apr\u00e8s-midi, 38\u00b0 \u00e0 l\u2019ombre. Pas beaucoup de possibilit\u00e9s. Des gamins qui font les imb\u00e9ciles. Ou des t\u00e9moins de J\u00e9hovah. Ou alors un ou une repr\u00e9sentant(e) de commerce. Ou encore l\u2019in\u00e9vitable facteur X. Sortir de la cuisine, garder \u00e0 la main le couteau servant \u00e0 couper en lamelles des poivrons rouges destin\u00e9s \u00e0 la ratatouille, se diriger vers la porte d&rsquo;entr\u00e9e. Un premier coup d\u2019oeil \u00e0 l\u2019\u0153illeton qui faisait office de Judas et les deux premi\u00e8res possibilit\u00e9s \u00e9taient \u00e9limin\u00e9es. La silhouette d\u2019une jeune femme se dessinait dans le contre-jour. Jusqu\u2019\u00e0 cet instant, la journ\u00e9e aurait pu \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme normale. S\u2019il n\u2019\u00e9tait cette chaleur. Insistante, \u00e9touffante, inqui\u00e9tante.<br>Dans l&rsquo;entreb\u00e2illement de la porte, la lumi\u00e8re provenant du salon expos\u00e9 plein sud est venu caresser le visage de la visiteuse. Il en a l\u00e2ch\u00e9 la poign\u00e9e, a fait un pas en arri\u00e8re et a bouscul\u00e9 le petit meuble sur lequel \u00e9taient dispos\u00e9s un vieux t\u00e9l\u00e9phone noir en bak\u00e9lite, un bloc de post-it, deux crayons gris et un coupe-papier.\u00a0<br>Elle. Une jeune femme, la trentaine. Des cheveux blonds mi-longs, des yeux bleus menthol\u00e9s, une peau diaphane, un sourire un peu forc\u00e9 mais affichant un abord sympathique, chemise fonc\u00e9e et jean clair, sandales \u00e0 lani\u00e8res. Un porte-documents en toile beige au bout d\u2019un bras. Lui, une main sur la desserte du t\u00e9l\u00e9phone pour \u00e9viter qu&rsquo;elle ne tombe, un couteau de cuisine dans l&rsquo;autre main, jambes mi-fl\u00e9chies comme s\u2019il \u00e9tait en train de porter une lourde charge. La quarantaine, tee-shirt blanc \u00e0 manches courtes macul\u00e9 d\u2019aur\u00e9oles de transpiration, short \u00e0 fleurs bleues, tongs, mal ras\u00e9, calvitie pr\u00e9coce, peau luisante, yeux grands ouverts, regard fixe. Un instantan\u00e9. Un malaise.<br>&#8211; Je vous d\u00e9range peut-\u00eatre ?<br>C\u2019est impossible. Ce ne peut pas \u00eatre elle. C\u2019est impossible. Le temps que la question se transforme en affirmation et que l\u2019information arrive au cerveau, le sang s\u2019est mis \u00e0 circuler \u00e0 nouveau dans ses veines et le coeur s\u2019est remis \u00e0 battre. Ses jambes se sont d\u00e9pli\u00e9es, buste relev\u00e9, \u00e9paules \u00e9largies. Ses yeux ont retrouv\u00e9 une expression plus neutre, comme sa bouche, sa peau, sa calvitie, sa barbe de trois jours.<br>&#8211; Vous \u00eates bien Monsieur Charvet ? Jean Charvet ?<br>La voix aussi \u00e9tait la m\u00eame. Le regard, le sourire, la posture, la nonchalance. Cette insupportable nonchalance. Sophie ne pouvait pas se trouver devant lui, il le savait. \u00c9videmment, il le savait.<br>&#8211; Je m\u2019appelle Aurore Michel. Je viens vous parler de\u2026<br>Bien s\u00fbr, ce ne pouvait pas \u00eatre Sophie. Sophie l\u2019aurait reconnu, Sophie n\u2019aurait pas affich\u00e9 un tel d\u00e9tachement. Et puis Sophie est morte.\u00a0<br>&#8211; \u2026 est aliment\u00e9 \u00e0 auteur de 500 euros par ann\u00e9e de travail, ce qui vous donne le droit \u00e0 une formation\u2026<br>S\u2019il n\u2019y avait ce d\u00e9tail, elle aurait bien \u00e9t\u00e9 capable de jouer cette com\u00e9die. C\u2019\u00e9tait bien elle \u00e7a. Feindre d\u2019\u00eatre quelqu\u2019un d\u2019autre. Il s\u2019est toujours demand\u00e9 pour quelles raisons elle n\u2019avait pas voulu \u00eatre com\u00e9dienne. Il la trouvait \u00e9poustouflante du temps o\u00f9 il l\u2019aimait, du temps o\u00f9 elle \u00e9tait encore en vie. Elle prenait toute la lumi\u00e8re, elle \u00e9tait la lumi\u00e8re. Comme cette inconnue sur le pas de sa porte.\u00a0<br>\u2026 pour les droits major\u00e9s si vous n\u2019avez pas de CAP ou de BEP, selon les termes de la convention collective de votre entreprise si\u2026<br>Sur le palier d\u2019un rez-de-chauss\u00e9e d\u2019immeuble dans une proche banlieue d\u2019une ville moyenne, une jeune femme d\u2019une trentaine d\u2019ann\u00e9es aux cheveux blonds mi-longs, aux yeux bleus menthol\u00e9s, \u00e0 la peau diaphane, au sourire un peu forc\u00e9 mais affichant un abord sympathique, chemise fonc\u00e9e et jean clair, sandales \u00e0 lani\u00e8res et porte-documents beige \u00e0 la main, essayait de convaincre un homme, la quarantaine, tee-shirt blanc \u00e0 manches courtes macul\u00e9 d\u2019aur\u00e9oles de transpiration, short \u00e0 fleurs bleues, tongs, mal ras\u00e9, calvitie pr\u00e9coce et peau luisante, un couteau \u00e0 la main, d\u2019avoir recours \u00e0 son organisme pour profiter d\u2019un cong\u00e9 individuel de formation.\u00a0<br>Sur le palier d\u2019un rez-de-chauss\u00e9e d\u2019un immeuble minable, un homme venait d\u2019ouvrir la porte \u00e0 un fant\u00f4me.\u00a0<br>Sur un palier, une repr\u00e9sentante r\u00e9citait son boniment. Elle semblait exp\u00e9riment\u00e9e. Elle arrivait \u00e0 \u00eatre compl\u00e8tement d\u00e9tach\u00e9e de ses paroles tant elle connaissait son texte par coeur. Elle se disait souvent qu\u2019elle aurait pu \u00eatre com\u00e9dienne. Elle connaissait son job. Attraper sa proie sur le seuil de son confort, ne pas l\u2019agresser, jouer la douceur, l\u2019assommer lentement avec quelques phrases pioch\u00e9es dans un br\u00e9viaire administratif, le charmer, lui poser deux ou trois questions desquelles il ne pouvait r\u00e9pondre que par l\u2019affirmative, puis accepter l\u2019invitation et rentrer \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019appartement pour poursuivre la discussion sur le canap\u00e9 ou autour de la table du salon. Au passage, elle avait subtilis\u00e9 le coupe-papier pos\u00e9 sur la desserte.<br>&#8211; Vous voulez boire quelque chose ?<br>La paroi du verre d\u2019eau fra\u00eeche \u00e9tait couverte de bu\u00e9e. Elle but une gorg\u00e9e et laissa \u00e9chapper un soupir de soulagement. Le ventilateur ronronnait et emportait quelques m\u00e8ches de ses cheveux. Elle aimait profiter de ce moment de silence m\u00eame s\u2019il pouvait \u00eatre dangereux. En rel\u00e2chant l\u2019\u00e9treinte sur sa proie, celle-ci pouvait \u00eatre tent\u00e9e de s\u2019\u00e9chapper. Elle aimait prendre ce risque, elle aimait jouer de ce danger avec ses futures victimes. Il paraissait si vuln\u00e9rable qu\u2019elle en avait eu presque piti\u00e9. Lorsqu\u2019il avait ouvert la porte, il avait aussit\u00f4t fait montre de soumission. Elle aurait pu l\u2019embrocher, l\u00e0, sur le palier de sa porte. Elle aurait pu l\u2019accrocher \u00e0 son tableau de chasse sans m\u00eame prononcer un mot, le surprendre. Le suspendre. Mais elle \u00e9tait devenue plus humaine avec le temps. Lui laisser le temps de se relever, ne pas brusquer les choses, go\u00fbter chaque moment avant la sc\u00e8ne finale.<br>&#8211; Qu\u2019est ce que vous en pensez, Monsieur Charvet ?<br>Elle savait qu\u2019il n\u2019en pensait rien. Qu\u2019il faisait trop chaud pour penser \u00e0 quoi que ce soit. Elle savait qu\u2019il ne l\u2019avait pas \u00e9cout\u00e9e avec son couteau toujours \u00e0 la main, qu\u2019il se foutait de tous les cong\u00e9s de formation professionnelle du monde. Elle s\u2019en foutait aussi. Ce qu\u2019elle voulait, c\u2019\u00e9tait d\u00e9guster les derni\u00e8res secondes, les plus fortes, les plus savoureuses, avant de porter le dernier coup \u00e0 sa proie.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lendemain, dans le journal, on pouvait lire tous les d\u00e9tails du drame.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une sonnerie. Un carillon \u00e0 trois tons, il ne l\u2019a jamais aim\u00e9. Il aurait pu le remplacer, il aurait d\u00fb le remplacer. 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