{"id":71683,"date":"2022-05-26T10:00:20","date_gmt":"2022-05-26T08:00:20","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=71683"},"modified":"2023-05-22T08:33:22","modified_gmt":"2023-05-22T06:33:22","slug":"dialogue-5-couvre-chef","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/dialogue-5-couvre-chef\/","title":{"rendered":"Dialogue #05 | couvre-chef"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-drop-cap\">S&rsquo;il vous pla\u00eet?<br>D\u2019o\u00f9 j\u2019\u00e9tais plac\u00e9, je ne voyais que le haut de  cr\u00e2ne, recouvert de cheveux fris\u00e9s et roux.&nbsp;<br>Je d\u00e9teste les roux. Question de principe.<br>Le cr\u00e2ne ne bougea pas d\u2019un poil\u2026<br>Je raclais ma gorge bruyamment puis, prenant soin de bien d\u00e9tacher les syllabes:<br>-Si-il-vous-pla\u00eet ?\u2026.<br>L\u2019homme daigna enfin quitter le cahier recouvert de chiffres qu\u2019il \u00e9tudiait  depuis mon arriv\u00e9e. Il releva lentement la t\u00eate. Ses petits yeux encore r\u00e9tr\u00e9cis par des lunettes aux verres \u00e9pais semblaient fixer un point&nbsp; au milieu de mon front. Je laissais s\u2019\u00e9couler quelques secondes: rien dans son attitude ne m\u2019indiquait qu\u2019il avait l\u2019intention de me r\u00e9pondre. Je pensais d\u2019abord que le rouquin \u00e9tait sourd. Je plissait les yeux pour d\u00e9chiffrer les lettres inscrites en rouge sur son badge accroch\u00e9 \u00e0 la poche de veston de son uniforme. On pouvait y lire: <em>Christian T. Accueil<\/em>. Mais il n\u2019\u00e9tait pas mentionn\u00e9 \u00ab<em>&nbsp;Je suis sourd&nbsp;\u00bb <\/em>ou toute autre handicap qui aurait pu expliquer qu\u2019il ne r\u00e9ponde pas \u00e0 mon salut.&nbsp;<br>L\u2019envie de le prendre par les \u00e9paules puis&nbsp; de le secouer pour en tirer un son quelconque me traversa l\u2019esprit. D\u2019abord parce que j\u2019\u00e9tais passablement \u00e9nerv\u00e9, mais aussi parce que l\u2019orange de sa coiffe irritait ma r\u00e9tine et \u00e9tait \u00e0 lui seul une invitation \u00e0 le malmener. Je n\u2019en fis rien. J\u2019avais conscience qu\u2019il en allait du succ\u00e8s de mon entreprise. Je tentais de me calmer.<br>Enfin ses l\u00e8vres s\u2019ouvrirent mais je ne pu en saisir un son.<br>&#8211; Voulez vous bien faire cesser ce vacarme? criait-je, je ne vous entends pas!<br>De l\u2019index il actionna l\u2019interrupteur et l\u2019h\u00e9lice du ventilateur qui vrombissait juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de mon oreille droite stoppa net, gagn\u00e9e par son inertie. Le silence fut complet et la chaleur moite qui caract\u00e9risait la r\u00e9gion se fit encore plus pesante. Je sortais un mouchoir pour \u00e9ponger mon front.<br>&#8211; Vous d\u00e9sirez, monsieur?<br>La surprise provoqu\u00e9e par le ton de sa voix nasillarde et trop aigu\u00eb d\u00fb se lire sur mon visage, il enchaina: <br>&#8211; Tout va bien, monsieur?&nbsp;<br>&#8211; Oui\u2026 enfin je crois \u2026 Christian \u2026 cela ne vous d\u00e9range pas que je vous appelle Christian?&nbsp;<br>&#8211; Non, monsieur\u2026<br>&#8211; Il n\u2019y a que vous? Enfin je veux dire\u2026 vous \u00eates seul pour faire l\u2019accueil?&nbsp;<br>&#8211; Oui monsieur, la nuit nous sommes seuls. Un: cela est bien assez a d\u00e9cid\u00e9 le patron\u2026 Vous savez par les temps qui courent\u2026&nbsp;<br>Il avait pris un air pinc\u00e9 et forc\u00e9 sur sa voix en pronon\u00e7ant ces mots.&nbsp;<br>&#8211; Votre patron est un homme sens\u00e9\u2026<br>&#8211; Vous le connaissez?&nbsp;<br>&#8211; Peut-\u00eatre\u2026 enfin cela n\u2019est pas la question\u2026<br>Il voulut se montrer aimable&nbsp;<br>&#8211; Vous d\u00e9sirez que je fasse monter vos bagages dans votre chambre ?<br>Je regardai mon cartable que j\u2019avais cal\u00e9 entre mes pieds et le comptoir et me demandais s\u2019il ne se moquait pas de moi\u2026<br>Il chassa d\u2019un geste sec une m\u00e8che de cheveux tomb\u00e9e sur son front.&nbsp;<br>Je surmontais tant bien que mal mon d\u00e9go\u00fbt, puis:<br>&#8211; J\u2019ai une demande \u00e0 vous faire\u2026<br>Du menton il me fit comprendre qu\u2019il attendait la suite.&nbsp;<br>&#8211; C\u2019est un peu d\u00e9licat.. en r\u00e9alit\u00e9 c\u2019est ma femme qui m\u2019envoie\u2026<br>&#8211; Je vois\u2026&nbsp;<br>A vrai dire je ne comprenais pas tr\u00e8s bien ce qu\u2019il pouvait voir: les cul de bouteille de ses lunettes le cat\u00e9gorisant plut\u00f4t comme quelqu&rsquo;un de plut\u00f4t malvoyant.&nbsp;<br>Sans pr\u00e9venir il se leva, me tourna le dos. Je pu alors me rendre compte que la masse de ses cheveux \u00e9tait encore plus importante que je ne l\u2019avais aper\u00e7u de face. Il les maintenait relev\u00e9 en un chignon de femme qui formait une \u00e9norme masse, comme un champignon \u00e0 l\u2019arri\u00e8re de son cr\u00e2ne. Je jetais un \u0153il autour de moi. L\u2019immense hall de l\u2019h\u00f4tel \u00e9tait d\u00e9sert.<br>&#8211; Votre femme c\u2019est la petite blonde \u00e0 l\u2019air pas tr\u00e8s maligne qui vous accompagnait cette apr\u00e8s midi ?<br>Mon sang ne fit qu\u2019un tour.<br>&#8211; Qu\u2019avez vous dit? Sortez de derri\u00e8re cette porte je ne vous entends pas!<br>Il r\u00e9apparu par une ouverture ferm\u00e9e d&rsquo;une porte vitr\u00e9e qui semblait trop petite pour lui.  Il poussa la porte d&rsquo;un coup d&rsquo;\u00e9paule, baissa un peu la t\u00eate pour franchir le seuil, puis, toujours aussi flegmatique revint s\u2019assoir face \u00e0 moi.<br>&#8211; Je n\u2019ai rien dit monsieur, vous avez du mal entendre\u2026<br>Son impertinence failli me d\u00e9cider \u00e0 le frapper mais encore une fois mon objectif m\u2019en emp\u00eacha. Certes ma femme \u00e9tait blonde, certes il fallait bien avouer qu\u2019elle n\u2019avait pas l\u2019air tr\u00e8s fut\u00e9e, mais nous \u00e9tions arriv\u00e9s en d\u00e9but d\u2019apr\u00e8s-midi et avions pass\u00e9 le reste du temps enferm\u00e9s dans notre chambre. En traversant le hall avec elle, je l\u2019aurais forc\u00e9ment vu: une tignasse rousse comme la sienne\u2026comment diable pouvait il conna\u00eetre ma femme?<br>&#8211; Veuillez remplir cette fiche de r\u00e9clamation\u2026<br>Il me tendit par dessus le comptoir une fiche cartonn\u00e9e a l\u2019en-t\u00eate de l\u2019h\u00f4tel. J\u2019en d\u00e9duis que c\u2019\u00e9tait cela qu\u2019il \u00e9tait all\u00e9 cherch\u00e9 derri\u00e8re la porte. <br>&#8211; Je n\u2019ai pas de stylo dit-je, cette fois ci sans cacher mon irritation.<br>De nouveau il se leva, disparut plusieurs minutes dans la petite pi\u00e8ce \u00e0 la porte vitr\u00e9e puis revint \u00e0 pas lent avec un stylo. Il pris le temps de se rassoir avant de me le tendre.<br>Je parcourais rapidement la fiche des yeux.<br>&#8211; Mais enfin vous n\u2019allez pas me demander de remplir tout \u00e7a! Cela risque de me prendre une heure! Je vous dit que j\u2019ai une r\u00e9clamation de la part de ma femme! Elle m\u2019attend dans notre chambre! Elle doit se faire un sang d\u2019encre de ne pas me voir revenir!<br>De nouveau il fixa un point au milieu de mon front.<br>&#8211; J\u2019aime beaucoup votre chapeau, monsieur! De tr\u00e8s bon go\u00fbt! Il doit faire son petit effet en conseil d\u2019administration\u2026<br>J\u2019\u00e9tais sur le point de lui demander comment il savait que je faisais partie du conseil lorsqu\u2019un bruit rauque que je mis un moment \u00e0 identifier comme un aboiement failli me faire tomber \u00e0 la renverse.<br>Un chien, d\u2019une de ces esp\u00e8ces ind\u00e9finissables entre le yorkshire et le caniche nain venait d\u2019appara\u00eetre de dessous le comptoir. J\u2019en d\u00e9duisais qu\u2019il devait dormir entre les pieds de l\u2019homme depuis le d\u00e9but de notre conversation. Il \u00e9tait vieux et pel\u00e9. Les quelques touffes de poils \u00e9parses qui lui restaient \u00e9taient rousses: du m\u00eame roux que son ma\u00eetre.&nbsp;<br>&#8211; Cela suffit Jeanine!&nbsp; lui dit il d\u2019un ton calme&nbsp;<br>Jeanine se tut aussit\u00f4t et vint se rouler en boule sur les genoux de son ma\u00eetre qui se m\u00eet \u00e0 lui gratter le haut du cr\u00e2ne de son index.<br>Christian semblait m\u2019avoir de nouveau oubli\u00e9. Il s\u2019\u00e9tait replong\u00e9 dans son cahier de compte aux colonnes remplies de chiffres minuscules.&nbsp;<br>Je poussais un bruyant soupir, saisissais sur le comptoir la feuille cartonn\u00e9e et le stylo et allais m\u2019assoir sur l\u2019un des grands fauteuils de rotin pr\u00e8s du bar. R\u00e9sign\u00e9.<br>Je lan\u00e7ais fort pour qu\u2019il m\u2019entende:<br>&#8211; Vous devriez vous m\u00e9fiez, l\u2019autre jour on a vu un tigre r\u00f4der. Il avait r\u00e9ussit \u00e0 rentrer dans l\u2019enceinte de l\u2019h\u00f4tel, probablement attir\u00e9 par les poubelles. C\u2019est votre patron qui me l\u2019a racont\u00e9\u2026<br>Je mentais, il n\u2019y avait strictement aucun tigre dans cette r\u00e9gion de l\u2019Inde.&nbsp;<br>Il me regarda par dessus le comptoir:<br>&#8211; Je n\u2019en ai pas entendu parler\u2026<br>&#8211; Je vous dit \u00e7a en toute amiti\u00e9 Christian,&nbsp; rapport \u00e0 votre Jeanine\u2026 qui sait ce qui pourrait lui arriver si\u2026<br>Je laissais ma phrase en suspens. Fa\u00e7on pu\u00e9rile de me venger un peu du rouquin. Je balan\u00e7ai les \u00e9paules en arri\u00e8re d\u2019un air d\u00e9contract\u00e9, posait mon couvre chef sur le fauteuil d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9 et fit mine de me concentrer pour remplir le questionnaire. <br>En r\u00e9alit\u00e9, derri\u00e8re la feuille de papier cartonn\u00e9e, je guettais sa r\u00e9action.&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>S&rsquo;il vous pla\u00eet?D\u2019o\u00f9 j\u2019\u00e9tais plac\u00e9, je ne voyais que le haut de cr\u00e2ne, recouvert de cheveux fris\u00e9s et roux.&nbsp;Je d\u00e9teste les roux. Question de principe.Le cr\u00e2ne ne bougea pas d\u2019un poil\u2026Je raclais ma gorge bruyamment puis, prenant soin de bien d\u00e9tacher les syllabes:-Si-il-vous-pla\u00eet ?\u2026.L\u2019homme daigna enfin quitter le cahier recouvert de chiffres qu\u2019il \u00e9tudiait depuis mon arriv\u00e9e. Il releva lentement <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/dialogue-5-couvre-chef\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Dialogue #05 | couvre-chef<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":392,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[3241,3215],"tags":[],"class_list":["post-71683","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-05-dialogue-carver","category-dialogue-2"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/71683","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/392"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=71683"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/71683\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=71683"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=71683"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=71683"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}