{"id":72604,"date":"2022-06-12T12:13:53","date_gmt":"2022-06-12T10:13:53","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=72604"},"modified":"2022-06-12T12:13:54","modified_gmt":"2022-06-12T10:13:54","slug":"40jours-02-sept-femmes-et-un-homme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40jours-02-sept-femmes-et-un-homme\/","title":{"rendered":"#40jours #02 | Sept femmes et un homme"},"content":{"rendered":"\n<p>Il est bient\u00f4t vingt-deux-heures. Dans sa chambre d\u2019h\u00f4tel Anna se masse les pieds en pleurant un peu. Elle essaie de comprendre ce qui s\u2019est pass\u00e9 aujourd\u2019hui mais toujours quelque chose lui \u00e9chappe. C\u2019est un de ces moments d\u00e9chirants o\u00f9 le r\u00e9el du travail perfore le gros c\u0153ur que vous aviez lentement construit en vous pour soutenir ce que vous pensiez avoir \u00e0 faire. Il est presque vingt-deux-heures et pendant qu\u2019Anna pleure en massant son c\u0153ur douloureux, Fadela s\u2019installe \u00e0 sa machine \u00e0 coudre, elle a pris cette habitude le soir de coudre une heure avant d\u2019aller dormir, pour laver sa t\u00eate des miasmes de la journ\u00e9e, les petits mots perfides de Zoroastre, les incompr\u00e9hensions et les malentendus avec les autres femmes. Elle est pench\u00e9e sur sa machine, elle coud un petit sac en coton bleu marine et desserre un peu les dents, progressivement elle abandonne son corps rude de femme forte, d\u00e9pose l\u2019armure de la journ\u00e9e et laisse aller son corps au rythme lancinant de la machine, de la couture, on voit de loin sa posture qui change, son profil dessin\u00e9 en ombre chinoise par la lumi\u00e8re du salon, elle quitte sa propre solidit\u00e9 pour rejoindre le trait piquant de l\u2019aiguille, ses allers-retours vifs et jolis qui construisent une fermeture entre les deux pans de tissu, ses yeux son pris dans le fil, dans la couture. Il est presque vingt-deux heures et pendant que Fadela coud son tissu bleu marine en laissant fondre sa cuirasse, Abadia triture le coin d\u2019un coussin sur son canap\u00e9, elle regarde en somnolant un documentaire sur les m\u00e9faits du bl\u00e9 dans l\u2019alimentation, pendant qu\u2019elle regarde ses yeux s\u2019ouvrent et se ferment \u00e0 intervalles r\u00e9guliers, soudain elle se l\u00e8ve et d\u2019un pas press\u00e9, inquiet, marche en direction de la chambre, d\u2019ici on dirait elle a entendu un bruit ou senti une odeur \u00e9trange en provenance de la chambre, elle marche vers l\u00e0-bas comme dans la journ\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9cole, avec l\u2019air de se demander s\u2019il n\u2019y aurait pas quelque danger. Pass\u00e9e dans la chambre dont les baies vitr\u00e9es donnent sur la ville, elle fait le tour la pi\u00e8ce comme enti\u00e8rement guid\u00e9e par son nez, soul\u00e8ve un oreiller, le porte \u00e0 ses narines, ouvre un placard, puis le battant d\u2019une fen\u00eatre, et repart dans l\u2019autre sens avec cette d\u00e9marche rapide, sa silhouette fatigu\u00e9e toujours pleine d\u2019une \u00e9nergie irradiante pour chercher. Il va bient\u00f4t \u00eatre vingt-deux-heures et pendant qu\u2019Abadia s\u2019inqui\u00e8te d\u2019une odeur mauvaise dans son appartement, Saskia boit un verre de vin avec d\u2019autres personnes, ils sont quatre pr\u00e9cis\u00e9ment, on voit deux femmes et deux hommes dans un salon ordinaire, d\u00e9cor\u00e9 avec les objets propos\u00e9s dans les magasins de meubles que tout le monde ach\u00e8te. Ils sont l\u00e0 tous les quatre sous la lampe, autour d\u2019une table basse, un homme dans un fauteuil, Saskia est assise sur un coussin pos\u00e9 \u00e0 m\u00eame le sol et deux autres personne sur le canap\u00e9 bas, japonais, matelass\u00e9, blanc. Saskia a crois\u00e9 ses jambes dans cette position qu\u2019elle aime bien et qui la d\u00e9tend, elle ne parle pas, elle boit \u00e0 petites gorg\u00e9es le vin rouge et laisse l\u2019alcool prendre soin de son corps et l\u2019effriter, en faire du sable. Une fois qu\u2019elle est du sable elle n\u2019a plus le souci de l\u2019\u00e9cole, la lourde pr\u00e9occupation des enfants \u2013 leurs apprentissages leur s\u00e9curit\u00e9 leur bien-\u00eatre \u2013  elle dit souvent en soupirant un peu dans ce contexte pourri ce n\u2019est pas gagn\u00e9 mais elle continue, elle continue, comme un cheval fier et droit elle se tient \u00e0 distance et rien ne la distrait de la t\u00e2che qu\u2019elle s\u2019est fix\u00e9e. Il est quasiment vingt-deux heures et pendant que Saskia trinque encore une fois avec ses amis, Tanya fait du yoga dans la pi\u00e8ce unique de son studio, elle s\u2019\u00e9tire \u2013 bras tendus jambe tendues t\u00eate en bas fesses en l\u2019air \u2013 et fl\u00e9chit son dos pour approcher sa poitrine du sol, ses cheveux longs se posent sur le tapis, d\u2019ici c\u2019est tout ce qu\u2019on voit, on n\u2019en saura pas davantage. Il est pr\u00e8s de vingt-deux-heures et pendant que Tanya fait des salutations au soleil levant, Assa est dans sa chambre, allong\u00e9e sur un grand lit haut et ancien couvert d\u2019une couette \u00e0 fleurs pourpres qui semble dater du si\u00e8cle pr\u00e9c\u00e9dent \u2013 d\u2019ailleurs tout autour d\u2019elle semble dater d\u2019un si\u00e8cle ant\u00e9rieur. Assa est allong\u00e9e l\u00e0 dans sa chambre d\u00e9su\u00e8te et regarde le plafond de ses deux grands yeux fixes et lisses et ronds, apr\u00e8s ce qui est arriv\u00e9 elle a du s\u2019arr\u00eater de travailler, elle est au repos pour deux semaines, mais pour l\u2019instant l\u2019angoisse est toujours l\u00e0, les yeux ronds et fixes deux jours seulement \u00e0 regarder le plafond, deux jours entiers \u00e0 chercher \u00e0 comprendre et rien, rien ne vient. Il est vingt-deux-heures pass\u00e9es de quelques secondes maintenant, et pendant qu\u2019Assa regarde le plafond, Laura arrose m\u00e9ticuleusement les plantes sur son balcon, elle vient de sortir dans la chaleur du soir, elle retire les feuilles s\u00e9ch\u00e9es, les fleurs et certaines des graines tomb\u00e9es \u00e0 la surface de la terre, elle retire tout ce qui s\u2019apparente \u00e0 des d\u00e9chets, et puis elle taille, d\u00e9limite, \u00e7a lui prend bien une heure chaque soir de tout remettre en ordre, elle s\u2019assure que le v\u00e9g\u00e9tal soit ma\u00eetris\u00e9, propre, sa minutie n\u2019a de limite que sa fatigue. Il est vingt-deux-heures et quelques, pendant qu\u2019Assa nettoie ses jardini\u00e8res, Laura prend sa douche, on devine seulement sa silhouette \u00e0 travers la paroi translucide de la cabine, elle lave ses cheveux en pensant au projet qu\u2019elle porte pour sa classe, elle sourit \u00e0 l\u2019id\u00e9e de r\u00e9aliser ce qu\u2019elle a pr\u00e9vu, elle sourit et elle r\u00eave, sous la douche, aux moments de satisfaction qui viendront, \u00e0 la reconnaissance de ses coll\u00e8gues, aux encouragements de Fadela, aux f\u00e9licitations de Zoroastre, \u00e0 ses yeux bleus, brillants quand il la regarde. Il est un peu plus de vingt-deux heures maintenant, et pendant que Laura prend sa douche en pensant \u00e0 lui, Zoroastre est dans son salon, les fesses au fond du canap\u00e9, ses pieds en chaussettes sur la table basse il regarde la t\u00e9l\u00e9, un western peut-\u00eatre, on ne voit pas tr\u00e8s bien, une silhouette de femme se d\u00e9coupe dans la porte de la cuisine, elle lui apporte une bouteille en verre, une bi\u00e8re peut-\u00eatre, sans doute. Il ne pense \u00e0 rien, peut-\u00eatre qu\u2019il dit seulement \u00e0 la femme qu\u2019il est content de regarder le film.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il est bient\u00f4t vingt-deux-heures. Dans sa chambre d\u2019h\u00f4tel Anna se masse les pieds en pleurant un peu. Elle essaie de comprendre ce qui s\u2019est pass\u00e9 aujourd\u2019hui mais toujours quelque chose lui \u00e9chappe. C\u2019est un de ces moments d\u00e9chirants o\u00f9 le r\u00e9el du travail perfore le gros c\u0153ur que vous aviez lentement construit en vous pour soutenir ce que vous pensiez <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40jours-02-sept-femmes-et-un-homme\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#40jours #02 | Sept femmes et un homme<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":94,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[3251,3303,1],"tags":[],"class_list":["post-72604","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-40jours","category-40jours-02-facades","category-atelier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/72604","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/94"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=72604"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/72604\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=72604"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=72604"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=72604"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}