{"id":72610,"date":"2022-06-08T07:07:07","date_gmt":"2022-06-08T05:07:07","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=72610"},"modified":"2022-06-08T09:43:51","modified_gmt":"2022-06-08T07:43:51","slug":"40-jours-prologue-jalons","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40-jours-prologue-jalons\/","title":{"rendered":"#40 jours #prologue | jalons"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-normal-font-size\"><strong><em>Intro hors d&rsquo;\u0153uvre <\/em><\/strong> <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">Pas ou peu boug\u00e9. Sans compter deux ann\u00e9es v\u00e9cues \u00e0 Paris, j\u2019ai toujours habit\u00e9 dans le Val-de-Marne, \u00e0 Saint-Mand\u00e9, o\u00f9 j\u2019ai grandi, puis \u00e0 Vincennes o\u00f9 mes fils ont grandi. Enfance dans un triangle born\u00e9 par le bois, le zoo et, \u00e0 l\u2019oppos\u00e9, le m\u00e9tro Saint-Mand\u00e9 Tourelle, porte d\u2019acc\u00e8s \u00e0 Paris quand nous ne montions pas dans le 86. On nous conduisait une fois l\u2019an visiter une grand-tante \u00e0 La Varenne Saint-Hilaire et c\u2019\u00e9tait aller loin, jusque dans la boucle de la Marne : il fallait prendre la voiture, traverser le bois dans sa largeur, suivre les bords de la rivi\u00e8re pour rejoindre la rue de pavillons cossus et jardins clos. D\u00e9serte, sans magasin \u00e0 proximit\u00e9, pav\u00e9 gras puisqu\u2019en hiver nous y allions pour la f\u00eate familiale du nouvel an. La villa de ma grand-tante ne m\u2019int\u00e9ressait que pour sa v\u00e9randa et c\u2019est peut-\u00eatre l\u2019appendice vitr\u00e9 de la grosse baraque de moellons qui a fait na\u00eetre en moi ce r\u00eave de serre qui ne m\u2019a jamais quitt\u00e9. Une pi\u00e8ce transparente donnant sur le jardin, un dedans-dehors empli de plantes o\u00f9 il fait toujours chaud \u00e9galait le paradis meubl\u00e9 de si\u00e8ges en rotin et d\u2019une table de fer forg\u00e9 dont les lignes imitaient les v\u00e9g\u00e9taux. La grand-tante y logeait l\u2019arbre de No\u00ebl. Petite, maigre, impeccable, elle allait et venait sur ses talons, du salon \u00e0 la cuisine o\u00f9 officiait une bonne portugaise v\u00eatue de noir qui portait la ville natale du Christ en guise de pr\u00e9nom. Tout pr\u00e8s, la Marne roulaient ses eaux marron sous le ventre des barques. Mes grands-parents maternels sont enterr\u00e9s \u00e0 Chennevi\u00e8res, sur l\u2019autre rive. Un air de province sans campagne; nous, de Saint-Mand\u00e9, on se consid\u00e9rait parisiens.<br>Je viens de ces lieux que poss\u00e8de une bourgeoisie de m\u00e9decins et de dentistes, centr\u00e9e sur elle-m\u00eame, qui ne porte les yeux que sur ses r\u00e9sidences secondaires, s\u00e9jours au ski ou au soleil, sur Paris pour les grands magasins, les th\u00e9\u00e2tres et les expositions. Quand j\u2019\u00e9tais enfant, la vaste Seine-saint-Denis toute proche n\u2019existait pas: on n\u2019en parlait pas, on ne m\u2019y emmenait jamais (pour y faire quoi?). Je l\u2019ai d\u00e9couverte comme Christophe Colomb l\u2019Am\u00e9rique, tardivement, missionn\u00e9e par l\u2019\u00c9ducation Nationale. Aujourd\u2019hui je me pr\u00e9pare \u00e0 y vivre, suivant le processus de gentrification des banlieues populaires que pourtant j\u2019abhorre.<br>J\u2019\u00e9cris parmi les cartons de d\u00e9m\u00e9nagement. Ces textes seront au jour le jour le bloc-note d\u2019un passage de fronti\u00e8re, de Vincennes \u00e0 Montreuil, avec interm\u00e8de en forme de retour provisoire dans la ville d\u2019enfance. J\u2019imagine pouvoir faire co\u00efncider ce projet d\u2019\u00e9criture avec l\u2019atelier que propose Fran\u00e7ois Bon, sans savoir cependant de quoi il s\u2019agira sinon d\u2019un travail sur la ville pendant les quarante jours qui seront ceux de ma transplantation. Besoin d\u2019une intention autre pour me lancer dans l\u2019exploration des lieux embroussaill\u00e9s de ma m\u00e9moire des villes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\"><strong><em>Prologue<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">Des premi\u00e8res ann\u00e9es du si\u00e8cle des guerres mondiales, cette jolie maison en retrait d\u2019une rue tranquille attenant \u00e0 une autre pareille et \u00e0 un immeuble \u00e0 droite, fa\u00e7ade de briques claires, mod\u00e9nature \u00e9l\u00e9gante d\u2019un blanc crayeux, des combles sous le toit d\u2019ardoises d\u00e9bordant en retroussant le nez, qui ombrage les fen\u00eatres de l\u2019unique \u00e9tage avec, sur le corps du b\u00e2timent s\u2019avan\u00e7ant dans l\u2019alignement de l\u2019immeuble, un balcon de bois peint qu\u2019on verrait aux bains de mer \u00e0 Trouville, les grilles de la propri\u00e9t\u00e9, aveugl\u00e9es, en dissimulent la porte et le rez-de-chauss\u00e9e :<br>Le jeudi 16 juillet 1942, la police fran\u00e7aise \u00e0 enferm\u00e9 au 5 rue Louis Besquel, cent hommes, femmes, enfants de Vincennes, rafl\u00e9s au petit matin parce que juives et juifs, gard\u00e9s en ces lieux jusqu\u2019\u00e0 ce que les bus, le soir, les d\u00e9portent au Vel\u2019 d\u2019hiv\u2019.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">D\u2019un m\u00e8tre vingt environ, cette armoire \u00e9lectrique adoss\u00e9e \u00e0 la fa\u00e7ade d\u2019un immeuble, en t\u00f4le caboss\u00e9e, salie par la pollution d\u2019une art\u00e8re fr\u00e9quent\u00e9e de Montreuil et dont la porte baille :<br>Chaque matin vers huit heures, un vieil homme y range un tr\u00e8s fin matelas roul\u00e9 et une couverture crasseuse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">Les herbes de cette vaste prairie, agit\u00e9es par vagues quand le vent souffle sur le bois, jaunissent l\u2019\u00e9t\u00e9, les chiens traversent en sautillant de plaisir sans \u00e9couter les appels \u00e0 revenir au ma\u00eetre, les enfants prennent leur go\u00fbter sur la nappe \u00e9tendue par terre, les sportives courent le long \u00e0 petite foul\u00e9e, on prend le soleil assis sur un tronc abattu, laiss\u00e9 l\u00e0 au bord du grand rectangle de la clairi\u00e8re :<br>Il ne reste rien des b\u00e2timents du centre universitaire exp\u00e9rimental de Vincennes \u00e9tablis ici de 1969 \u00e0 leur destruction totale en 1980.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">Rouge, g\u00e9om\u00e9trique, imposant, ce long b\u00e2timent de briques sur trois \u00e9tages, alignements de fen\u00eatres cintr\u00e9es, sobres ornements art d\u00e9co (la lettre A figur\u00e9e par les branches d\u2019un compas, encadr\u00e9e de deux palmes comme des ailes), inscription \u201ctravaux des aveugles\u201d en mosa\u00efque surmontant la vitrine d\u2019exposition, petite porte peinte en bleu c\u00e9rul\u00e9en :<br>J\u2019ai long\u00e9 l\u2019institut tous les jours en allant au coll\u00e8ge qu\u2019il jouxte, r\u00eavant \u00e0 ce pouvait \u00eatre, dedans, la vie secr\u00e8te de tous ces gens qui \u00e9tudiaient, travaillaient, discutaient, riaient ensemble, mais qui ne se voyaient pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">Spacieuse et arbor\u00e9e, cette place centrale bord\u00e9e par l\u2019h\u00f4tel de ville, le th\u00e9\u00e2tre et le cin\u00e9ma est arpent\u00e9e le jour par une population diverse se rendant au m\u00e9tro ou restant l\u00e0 sur les bancs, jouant aux boules, payant des tours de man\u00e8ges, des glaces achet\u00e9es au camion, surveillant les jeux des enfants sur le toboggan, faisant leurs courses aux sup\u00e9rettes bio ou d\u00e9rivant vers la rue pi\u00e9tonne et commerciale, attendant les bus qui conduisent aux quartiers :<br>En 2016, treize familles expuls\u00e9es se sont abrit\u00e9es sous des tentes d\u00e9pli\u00e9es sur la place Jean Jaur\u00e8s de Montreuil, une cinquantaine de personnes dont de nombreux enfants ont v\u00e9cu ici pendant pr\u00e8s de cinq mois.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\"><strong><em>Commentaire <\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">Me poser des questions sous une forme inattendue, chercher \u00e0 y r\u00e9pondre avec honn\u00eatet\u00e9, puisque pas de textes qui valent sans tricherie honn\u00eate, regarder mes villes famili\u00e8res mais tellement inconnues, appr\u00e9hender mes souvenirs, l\u2019ordinaire et le quotidien, sous un angle donn\u00e9 par une proposition ext\u00e9rieure, avec d\u2019abord aucune id\u00e9e de quoi que ce soit et puis une ou deux images surgissent \u00e0 quoi m\u2019accrocher pour amorcer la phrase : la ville enti\u00e8re s\u2019engloutit dans le cach\u00e9, pass\u00e9, pr\u00e9sent, le dissimul\u00e9 fait la ville et non pas ses murs dress\u00e9s comme des \u00e9crans qui masquent mais aussi sur lesquels projeter ce que la ville a mis en moi.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Intro hors d&rsquo;\u0153uvre Pas ou peu boug\u00e9. Sans compter deux ann\u00e9es v\u00e9cues \u00e0 Paris, j\u2019ai toujours habit\u00e9 dans le Val-de-Marne, \u00e0 Saint-Mand\u00e9, o\u00f9 j\u2019ai grandi, puis \u00e0 Vincennes o\u00f9 mes fils ont grandi. Enfance dans un triangle born\u00e9 par le bois, le zoo et, \u00e0 l\u2019oppos\u00e9, le m\u00e9tro Saint-Mand\u00e9 Tourelle, porte d\u2019acc\u00e8s \u00e0 Paris quand nous ne montions pas dans <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40-jours-prologue-jalons\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#40 jours #prologue | jalons<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":455,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[3251,3252],"tags":[],"class_list":["post-72610","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-40jours","category-40jours-00-prologue"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/72610","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/455"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=72610"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/72610\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=72610"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=72610"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=72610"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}