{"id":72808,"date":"2022-06-09T17:25:29","date_gmt":"2022-06-09T15:25:29","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=72808"},"modified":"2022-06-10T10:49:12","modified_gmt":"2022-06-10T08:49:12","slug":"prologue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/prologue\/","title":{"rendered":"#40jours #prologue | trois fronti\u00e8res"},"content":{"rendered":"\n<p>Le vent glacial souffle fort et ne rencontre, ordinairement, pas d&rsquo;obstacles sur cette terre d\u00e9serte. Pourtant, ici, o\u00f9 aucune route ne m\u00e8ne, on y vient que par bateau ou par moto neige, il se heurte aux barres de b\u00e9ton, rebondit, tourne sur lui m\u00eame, s&rsquo;engouffre en sifflant \u00e0 travers les carreaux cass\u00e9s. Il y en a beaucoup : des cass\u00e9s, des pas cass\u00e9s, des rafistol\u00e9s avec du carton ou du plastique qui claque et personne \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. En tout, quatre vingt quatre, en rang\u00e9es verticales de quatre, sur vingt et une lignes, autant de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la fa\u00e7ade. En arri\u00e8re plan de cet immeuble d&rsquo;un jaune d\u00e9lav\u00e9, sur le sol infertile, dans la d\u00e9clinaison de terrain qui fini contre la mer, de grandes b\u00eates d&rsquo;acier : grues, rails, escaliers de fer, poulies qui grincent et rouillent. Dans l\u2019int\u00e9rieur vide derri\u00e8re les fen\u00eatres, entre les murs aux papiers peints d\u00e9chir\u00e9s qui font caisse de r\u00e9sonance, rebondit le bruit de cette harmonie m\u00e9canique, comme vocalise d&rsquo;un animal \u00e9trange dans le silence de la toundra. Devant la fa\u00e7ade qui tourne le dos \u00e0 la mer, une vaste pelouse, pel\u00e9e, jaune, elle aussi, comme l&rsquo;immeuble. La d\u00e9limitant \u00e0 droite et \u00e0 gauche, d&rsquo;autres b\u00e2timents, deux rang\u00e9es de trois, rouges cette fois, aux toits de t\u00f4le pentus : huit rang\u00e9es de fen\u00eatres sur deux \u00e9tages pour chaque immeuble. Les appartements, dedans, y sont plus grands, plus confortable mais tout aussi vides. Entre la pelouse et les b\u00e2timents, de chaque c\u00f4t\u00e9 de la pelouse, un chemin pi\u00e9tonnier d&rsquo;asphalte \u00e9clair\u00e9 par dix lampadaires. Indispensable si l&rsquo;on veut voir quelque chose entre le 11 novembre et le 30 janvier. Il y a environ cent m\u00e8tres de pelouse, autant de chemin asphalt\u00e9, un lampadaire tous les dix m\u00e8tres. En partant du grand immeuble jaune qui tourne le dos \u00e0 la mer, entre les deux premiers b\u00e2timents rouges, pos\u00e9 au milieu de la pelouse : un monument en forme de roue d&rsquo;environ trois m\u00e8tres de hauteur, pos\u00e9 sur un socle de trois grandes marches blanches et surmont\u00e9 d&rsquo;un ours polaire. Dans la roue, une repr\u00e9sentation de la moiti\u00e9 nord du globe terrestre avec, \u00e0 son z\u00e9nith, une \u00e9toile rouge et dessous, l&rsquo;inscription 79\u00b0. Le monument est en m\u00e9tal peint de couleurs rouges, bleues, vertes, blanches et noires. La rouille pigmente l&rsquo;ensemble. A l&rsquo;autre extr\u00e9mit\u00e9 de la pelouse, environ quatre vingt m\u00e8tres plus loin, une t\u00eate de couleur ocre, juch\u00e9e sur un pilier de b\u00e9ton, regarde vers la mer. Le cr\u00e2ne est presque chauve, le visage porte moustache et barbe en forme de bouc. Les yeux sont l\u00e9g\u00e8rement brid\u00e9s et l&rsquo;expression grave. Il s&rsquo;agit de Vladimir Ilitch L\u00e9nine. De l\u00e0 o\u00f9 il se tient, il ne peut voir l&rsquo;infrastructure industrielle du port, masqu\u00e9e par le grand b\u00e2timent jaune; par dessus celui ci, il regarde les montagne de charbon couvertes de neige. Derri\u00e8re lui, deux longues barres d&rsquo;immeubles, modernes, neuves, d\u00e9cor\u00e9es d&rsquo;un patchwork de couleurs organis\u00e9s en rectangles blancs, marrons, bleu ciel et gris pour le premier ; blancs, marrons, rouges et gris pour le second. Il y a de la lumi\u00e8re aux fen\u00eatres. Cette partie l\u00e0 est habit\u00e9e. Ici, des hommes vivent et travaillent, par moins trente degr\u00e9s, \u00e0 mille trois cent neuf kilom\u00e8tres exactement, au sud du pole nord :  L&rsquo;archipel des Spitzberg mesure 280 kilom\u00e8tres de longueur du nord au sud pour 40 \u00e0 225 kilom\u00e8tres de largeur d&rsquo;est en ouest. C&rsquo;est une terre charbonneuse quasi st\u00e9rile au relief montagneux, d&rsquo;o\u00f9 son nom ( Spitzberg signifie : montagnes pointues. ) Acquis par la Norv\u00e8ge en 1920, il dispose cependant d&rsquo;un statut particulier : N&rsquo;importe quelle nation \u00e0 le droit de s&rsquo;y installer pour y extraire du charbon. C&rsquo;est ce qu&rsquo;\u00e0 fait l&rsquo;URSS en construisant la cit\u00e9 mini\u00e8re de Barentsburg en 1932. Elle abrite aujourd&rsquo;hui quatre cents ouvriers, tous russes et ukrainiens, vivant l\u00e0, au milieu de ce d\u00e9sert de neige, dans une grande pauvret\u00e9, les salaires vers\u00e9s \u00e9tant trois fois en dessous de ceux sign\u00e9s dans les contrats. Rares sont ceux qui parviennent \u00e0 se payer un billet d&rsquo;avion retour pour la Russie.<br><br>____________________________________________________________<br><br>Il y a le ciel du nord, si lumineux, presque phosphorescent dans les longs jours d&rsquo;\u00e9t\u00e9. L&rsquo;eau coule partout, donnant \u00e0 la ville une sorte d&rsquo;instabilit\u00e9, de respiration fra\u00eeche et mouill\u00e9e. Le flux et le reflux des vagues, discrets, \u00e0 peine perceptible, laisse dans l&rsquo;air comme l&rsquo;impression de marcher sur une ville vivante, mouvante, en partance, presque. Entre lac et mer, elle est b\u00e2tie sur une constellation d&rsquo;\u00eeles artificielles, desquelles elle tire d&rsquo;ailleurs son nom. Les quartiers sont reli\u00e9s par des ponts, des ponts partout, souvent anciens, hauts r\u00e9verb\u00e8res de cuivre et rambardes en volutes. Sur ce pont pr\u00e9cis, passent voitures, pi\u00e9tons et v\u00e9los, chacun dans sa ligne d\u00e9di\u00e9e. Dessous, peuvent se glisser de basses embarcations. Le trafic est intense, s\u00e9rieux, imperturbable. A mi chemin de ce pont pr\u00e9cis, \u00e0 main droite, s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve une haute b\u00e2tisse  du XVIIIe si\u00e8cle. Fa\u00e7ade jaune, larges fen\u00eatres donnant sur le canal. C&rsquo;est le minist\u00e8re des affaires \u00e9trang\u00e8res. Entre ce b\u00e2timent et le pont, \u00e0 peu pr\u00e8s au milieu du canal, surgit de l&rsquo;eau une main. Rose, p\u00e2le. Ouverte. Tendue. Elle est l\u00e0, incongrue, silencieuse, un silence comme une bouche pleine d&rsquo;eau, malgr\u00e9 l&rsquo;urgence que dit l\u2019extension extr\u00eame de ses doigts. Elle n&rsquo;est pas petite cette main, dix, quinze fois plus qu&rsquo;une normale mais o\u00f9 elle est, personne ne peut la saisir, c&rsquo;est trop loin et de l&rsquo;immeuble et du pont. Elle claque comme une gifle le passant qui ne peut absolument rien faire d&rsquo;autre que la regarder ou ne pas la regarder mais en aucun cas ne pas la voir. Certaines barques s\u2019approchent d&rsquo;elle parfois, les passagers la touchent puis repartent. Ils ne peuvent rien faire d&rsquo;elle. Mais elle est l\u00e0. Avec le temps, il a fallu s&rsquo;habituer. Trouver, pour cela, une mani\u00e8re de l\u2019int\u00e9grer au r\u00e9el. Personne ne parvient \u00e0 en rire, ce qui est pourtant la fa\u00e7on la plus courante d&rsquo;assimiler une incongruit\u00e9. Au lieu de cela, c&rsquo;est comme si les passants, en cet endroit pr\u00e9cis, se coulaient, comme dans un habit, pour un instant, dans ce silence qui se d\u00e9ploie au dessus de ces doigts tendus et plongeaient en eux m\u00eame, dans une forme de recueillement plein du sentiment de leur fragilit\u00e9 et de leur vuln\u00e9rabilit\u00e9 : La sculpture de cette main est un hommage de la ville de Stockholm aux r\u00e9fugi\u00e9s mort en mer en tentant de gagner l&rsquo;Europe. C&rsquo;est aussi un message au voisin danois qui applique, \u00e0 l&rsquo;inverse de la Su\u00e8de, une politique de fermeture des fronti\u00e8re. <br><br>____________________________________________________________<br><br><br>Au c\u0153ur de la jungle, \u00e0 deux mille m\u00e8tres au dessus du niveau de la mer, entour\u00e9e de deux fleuves, sur un petit plateau au milieu des montagnes, la bourgade s&rsquo;agrandit d&rsquo;ann\u00e9e en ann\u00e9e. Les maisons de parpaings, sommaires, parfois pas m\u00eame cr\u00e9pies, s&#8217;empilent, s&rsquo;\u00e9tagent au milieu des fils \u00e9lectriques. Dans les rues, errent chiens et poulets ainsi que quelques ch\u00e8vres. Il y a longtemps, ici, se trouvait un village indien. Au centre de l&rsquo;agglom\u00e9ration, face \u00e0 une large esplanade, l&rsquo;\u00e9glise est d&rsquo;une blancheur aveuglante, entretenue avec r\u00e9gularit\u00e9, le portail et le balcon de la fa\u00e7ades peints en arcs bleus et verts, sont orn\u00e9s de motifs g\u00e9om\u00e9triques \u00e9voquant des fleurs et des papillons. Ce sont les espagnols qui ont amen\u00e9 le christ ici. L&rsquo;\u00e9glise est un lieu de p\u00e8lerinage pour tout un peuple mill\u00e9naire. Au fond de la grande nef se trouve l&rsquo;autel, orn\u00e9 de statues de saints. Chacun d&rsquo;eux porte \u00e0 son cou un petit miroir. Entre le portail et l&rsquo;autel, le long des murs, sont align\u00e9s d&rsquo;autres miroirs, beaucoup plus grands, dans des cadres de bois. Il s&rsquo;en trouve une dizaine de chaque c\u00f4t\u00e9. Les fid\u00e8les y passent de longs moments, debout, psalmodiant \u00e0 voix basse devant leur propre reflet. Le sol de l&rsquo;\u00e9glise est jonch\u00e9 de millions d&rsquo;\u00e9pines de pin. Elles forment un tapis qui le recouvre enti\u00e8rement. Le long des murs, sous les miroirs, des tables ont \u00e9t\u00e9 plac\u00e9es et, sur ces tables, fument des b\u00e2tonnets d&rsquo;encens ainsi que des bougies, des centaines de bougies, petites, rondes ou longues, toutes allum\u00e9es, en toutes circonstances. La nef baigne dans une atmosph\u00e8re de profond recueillement. Les fid\u00e8les, assis pieusement sur le sol d&rsquo;\u00e9pine rotent r\u00e9guli\u00e8rement, ostensiblement puis d\u00e9posent les bouteilles de coca cola vides qu&rsquo;ils viennent de boire au pied des miroirs et sous les statues des saints. D&rsquo;autres d\u00e9posent des bouteilles d&rsquo;alcool qu&rsquo;ils ont \u00e9galement vid\u00e9es. Certains fid\u00e8les ont un poulet vivant sous le bras. Dans le silence r\u00e9sonne le froissement de leurs ailes qu&rsquo;ils essayent de d\u00e9ployer pour s&rsquo;extraire de la prise. Mais les paysans et paysannes tiennent bon. Assis devant l&rsquo;autel ou bien au centre de la nef, ils psalmodient des pri\u00e8res en langue indienne. Puis on entend un \u00ab crac \u00bb, le cou du poulet rompt et on le d\u00e9pose en offrande avant de le ramener chez soi pour le manger. De grands draps aux motifs color\u00e9s pendent du plafond vers les fen\u00eatres. Le dernier pr\u00eatre \u00e0 quitt\u00e9 ces lieux en 1869 : L&rsquo;\u00e9glise de San Juan Chamula est, depuis la r\u00e9volte de 1869, un haut lieu de la culture animiste Tzotzil. Pour ce peuple, chaque \u00eatre poss\u00e8de un double qui l&rsquo;aide et le prot\u00e8ge. C&rsquo;est \u00e0 lui que l&rsquo;on s&rsquo;adresse \u00e0 travers les miroirs le long des murs et pendus au cou des saints. Le pin est un symbole de r\u00e9silience car cet arbre pousse en tous lieux et r\u00e9siste au froid comme \u00e0 la chaleur. Les esprits qui peuplent la nature aiment les sacrifices, d&rsquo;o\u00f9 les poulets et adorent le sucre, d&rsquo;o\u00f9 le coca et\/ou l&rsquo;alcool. Jusque dans les ann\u00e9es 2000, la ville de San Juan Chamula b\u00e9n\u00e9ficiait d&rsquo;un statut \u00e0 part vis \u00e0 vis de la l\u00e9gislation mexicaine. Elle avait ses propres lois et sa propre police, ne devant de compte \u00e0 aucune autorit\u00e9 nationale. C&rsquo;est un exemple unique dans le pays, les autorit\u00e9s ayant pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 n\u00e9gocier plut\u00f4t que d&rsquo;affronter une r\u00e9volte indienne. Je ne sais ce qu&rsquo;il en est aujourd&rsquo;hui.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le vent glacial souffle fort et ne rencontre, ordinairement, pas d&rsquo;obstacles sur cette terre d\u00e9serte. Pourtant, ici, o\u00f9 aucune route ne m\u00e8ne, on y vient que par bateau ou par moto neige, il se heurte aux barres de b\u00e9ton, rebondit, tourne sur lui m\u00eame, s&rsquo;engouffre en sifflant \u00e0 travers les carreaux cass\u00e9s. Il y en a beaucoup : des cass\u00e9s, <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/prologue\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#40jours #prologue | trois fronti\u00e8res<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":368,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[3251,3252],"tags":[],"class_list":["post-72808","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-40jours","category-40jours-00-prologue"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/72808","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/368"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=72808"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/72808\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=72808"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=72808"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=72808"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}