{"id":73301,"date":"2022-06-12T15:08:12","date_gmt":"2022-06-12T13:08:12","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=73301"},"modified":"2022-06-12T15:17:10","modified_gmt":"2022-06-12T13:17:10","slug":"40jours02-petit-matin-sur-un-immeuble-en-coupe","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40jours02-petit-matin-sur-un-immeuble-en-coupe\/","title":{"rendered":"#40jours #02 | petit matin sur un immeuble en coupe."},"content":{"rendered":"\n<p>Un immeuble parisien, douzi\u00e8me arrondissement. Tr\u00e8s t\u00f4t le matin. Nous sommes au printemps, Le ciel commence \u00e0 peine \u00e0 s&rsquo;\u00e9clairer. Bleu sombre, profond, parsem\u00e9 de trou\u00e9es pastelles, Prusse. Les oiseaux s&rsquo;\u00e9veillent. Mon fr\u00e8re et moi, 18 et 20 ans, avons travaill\u00e9 toute la nuit \u00e0 poncer le parquet du nouvel appartement qu&rsquo;il va occuper, juste au dessous des chambres de bonnes auxquelles nous \u00e9tions, jusqu&rsquo;\u00e0 alors habitu\u00e9s. C&rsquo;est un deux pi\u00e8ces qui se trouve au sixi\u00e8me et avant dernier \u00e9tage d&rsquo;un immeuble dix neuvi\u00e8me: plancher de ch\u00eane, hautes fen\u00eatres : deux, une pour chaque pi\u00e8ce, que nous avons ouvertes, arabesques en volutes des balcons. Caillebotte. En face, sur le trottoir oppos\u00e9 de l&rsquo;\u00e9troite rue \u00c9lisa Lemonnier, un immeuble des ann\u00e9es soixante dix. B\u00e9ton et fer, grandes baies vitr\u00e9es \u00e0 chaque \u00e9tages, tir\u00e9es d&rsquo;\u00e9pais rideaux, pour l&rsquo;heure. Au balcon, fatigu\u00e9s par notre nuit de veille, en peu \u00e9m\u00e9ch\u00e9s par le vin, nous regardons le ciel puis l&rsquo;immeuble qui nous fait face. Nous avons pass\u00e9 chacun une chemise, blanche, par hasard, pour nous prot\u00e9ger de la petite brise matinale. A six heures, les rideaux commencent \u00e0 s&rsquo;ouvrir, les lumi\u00e8res \u00e9lectriques s&rsquo;allument, une ici, l&rsquo;autre l\u00e0. Comme un d\u00e9cor de th\u00e9\u00e2tre, apparaissent les int\u00e9rieurs, am\u00e9nag\u00e9s selon le go\u00fbt de chaque occupant mais r\u00e9pondants d&rsquo;un m\u00eame plan de disposition : un salon, plut\u00f4t vaste, donnant sur une cuisine ouverte. Dans le mur du fond, une porte ouvrant sur ce qui doit \u00eatre une chambre. Dans le prolongement de la cuisine, un vestibule avec, au bout, la porte d&rsquo;entr\u00e9e. L&rsquo;appartement qui fait face au notre, tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8rement en contrebas, s&rsquo;allume \u00e0 son tour. Puis un autre, deux \u00e9tages au dessous, puis encore un autre, tous dispos\u00e9s semblablement. Les rideaux coulissent, souplement, de toute \u00e9vidence actionn\u00e9s par un syst\u00e8me \u00e9lectrique. La vie s&rsquo;\u00e9veille. Engourdis dans un doux sentiment d&rsquo;oisivet\u00e9 et de fatigue apr\u00e8s une longue nuit de travail, l&rsquo;id\u00e9e nous vient alors d&rsquo;une blague mi Kafka mi Tati : Nous allons rester l\u00e0, sur le balcon, les bras crois\u00e9s, sans bouger et observer les r\u00e9actions des habitants de l\u2019appartement d&rsquo; en face \u00e0 cette \u00e9trange apparition. L&rsquo;homme qui a actionn\u00e9 l\u2019interrupteur ouvreur de rideaux se dirige d&rsquo;un pas mal r\u00e9veill\u00e9 vers la cuisine. Il est v\u00eatu d&rsquo;un peignoir, les cheveux \u00e9bouriff\u00e9s. Pour l&rsquo;instant, il n&rsquo;a pas remarqu\u00e9 les deux dr\u00f4les d&rsquo;oiseaux, perch\u00e9s sur le balcon d&rsquo;en face. Il actionne la machine \u00e0 caf\u00e9, prends deux bols dans un petit meuble au dessus de l&rsquo;\u00e9vier et se retourne vers la cuisine. Son \u0153il a gliss\u00e9 vers la fen\u00eatre et l&rsquo;on sent, au raidissement de son corps, qu&rsquo;il a per\u00e7u quelque chose d&rsquo;inhabituel dans le d\u00e9cor. Discr\u00e8tement, il l\u00e8ve le regard : Deux types, impassibles et immobiles, v\u00eatus de chemises blanches et pantalons noirs, les bras crois\u00e9s, l&rsquo;observent depuis l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la rue. Il se d\u00e9tourne et va chercher des aliments pensant certainement que cette vision aura disparu \u00e0 son retour. Apr\u00e8s tout, il n&rsquo;y a rien de fondamentalement anormal \u00e0 ce que deux personnes prennent le frais au balcon de leur appartement. A son retour, nous sommes toujours l\u00e0. Il s&rsquo;active alors un peu plus nerveusement. Son regard glisse sur nous et repart \u00e0 intervalles rapproch\u00e9s. Il souhaite prendre la mesure de la situation. Voyant que nous ne bougeons toujours pas, il d\u00e9cide de se retirer derri\u00e8re la porte qui donne sur la chambre et en revient quelques minutes plus tard. Il est accompagn\u00e9 de sa femme. Nous imaginons le dialogue : \u00ab Ch\u00e9rie, il y a deux types, les bras crois\u00e9s, habill\u00e9s pareils l&rsquo;un et l&rsquo;autre qui regardent fixement devant eux, juste en face de chez nous, dans le salon. \u00bb Et nous imaginons la t\u00eate de son \u00e9pouse, \u00e9coutant son mari lui adresser cette phrase surr\u00e9aliste, onirique, magritienne, au sortir du sommeil. Lorsqu&rsquo;ils reparaissent dans le salon, la dame lance un regard discret vers la baie vitr\u00e9e. Ce que lui a racont\u00e9 son mari est confirm\u00e9. Comme en un accord tacite, ils se dirigent vers la table de la cuisine et entament le petit d\u00e9jeuner, feignant de n&rsquo;avoir pas conscience de notre pr\u00e9sence. Un temps passe durant lequel nous \u00e9prouvons un certain mal \u00e0 conserver notre s\u00e9rieux puis, la dame quitte la pi\u00e8ce. Le mari nous regarde alors \u00e0 nouveau  et cette fois, d\u00e9cide d&rsquo;agir: Il ouvre les bras et fronce les sourcils comme pour nous questionner de fa\u00e7on accusative. Nous ne bougeons pas un muscle. Sa femme repara\u00eet, elle est habill\u00e9e et porte un sac \u00e0 main. Elle regarde sa montre, embrasse son mari et sort, lui ayant certainement dit de ne pas prendre trop \u00e0 c\u0153ur l&rsquo;incongruit\u00e9 qui se d\u00e9roule en face de leurs fen\u00eatres. Mais l&rsquo;homme ne peut s&rsquo;y r\u00e9soudre. Nous sentons qu&rsquo;il s\u2019\u00e9nerve, ses mouvements deviennent brusques , il se rapproche de la fen\u00eatre et nous fixe du regard. Nous restons impassibles. Il ouvre la fen\u00eatre et c&rsquo;est alors que son cri retentit dans le silence de la petite rue : \u00ab QUOI ?! \u00bb s&rsquo;exclame t&rsquo;il. Nous ne bougeons toujours pas. D&rsquo;un grand geste de la main signifiant la lassitude, il rente dans le salon, ferme la fen\u00eatre et dispara\u00eet dans la chambre. Lorsqu&rsquo;il en ressort, il est v\u00eatu d&rsquo;un costume, pr\u00eat \u00e0 sortir. Devant sa porte d&rsquo;entr\u00e9e, il se retourne une derni\u00e8re fois vers nous, pointant un doigt sur sa tempe, comme pour nous dire que nous sommes fous. Ou bien est ce la situation qui est folle et donc peut \u00eatre lui m\u00eame qui voit des choses \u00e9tranges de sa fen\u00eatre? La porte se referme derri\u00e8re lui. L&rsquo;appartement est vide \u00e0 pr\u00e9sent. Nous restons \u00e0 la fen\u00eatre. Il y a sept \u00e9tages dans l&rsquo;immeuble que nous regardons. Avec l\u2019ascenseur, la descente devrait prendre \u00e0 peine quelques petites minutes. Nous attendons. Au moment o\u00f9 l&rsquo;homme appara\u00eet sur le pas de la porte et met le pied dans la rue, il ne peut s&#8217;emp\u00eacher d&rsquo;un ultime questionnement. Sa t\u00eate pivote sur son cou, ses yeux filent jusqu&rsquo;\u00e0 nous. Cette fois, les deux silhouette ont chang\u00e9 de position : elles le regardent, lui et personne d&rsquo;autre, fixement. Il s&rsquo;\u00e9loigne en brandissant le poing. Ne pouvant plus nous retenir, nous \u00e9clatons de rire. On est pas s\u00e9rieux quand on a 17, 18, 19, 20 ans et Paris est une ville pleine de surprises.<\/p>\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un immeuble parisien, douzi\u00e8me arrondissement. Tr\u00e8s t\u00f4t le matin. Nous sommes au printemps, Le ciel commence \u00e0 peine \u00e0 s&rsquo;\u00e9clairer. Bleu sombre, profond, parsem\u00e9 de trou\u00e9es pastelles, Prusse. Les oiseaux s&rsquo;\u00e9veillent. 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