{"id":73931,"date":"2022-06-12T20:35:50","date_gmt":"2022-06-12T18:35:50","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=73931"},"modified":"2022-06-13T00:11:48","modified_gmt":"2022-06-12T22:11:48","slug":"voir-sans-etre-vu","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/voir-sans-etre-vu\/","title":{"rendered":"#40jours #02 | Voir sans \u00eatre vu"},"content":{"rendered":"\n<p>La fen\u00eatre de l&rsquo;appartement est un \u00e9cran. Tu as toujours \u00e9t\u00e9 attir\u00e9 par les \u00e9crans. Dans les appartements dans lesquels tu as v\u00e9cu, tu as toujours recherch\u00e9, privil\u00e9gi\u00e9 la vue. Vue sur la mer, sur un petit jardin, une prairie, des collines, une baie, vue sur l&rsquo;horizon, vue sur la ville. Et dans la ville c&rsquo;est le vis-\u00e0-vis qui t&rsquo;attirait le plus. Rue de Malte, derri\u00e8re la Place de la R\u00e9publique, dans le 11\u00e8me arrondissement de Paris, c&rsquo;\u00e9tait la rue des h\u00f4tels, ton appartement \u00e9tait situ\u00e9 au 1er \u00e9tage, face \u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel du Nord et de l&rsquo;Est, \u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel Mareuil et \u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel de Nevers. L&rsquo;\u00e9t\u00e9, le spectacle \u00e9tait continu. Tu pouvais passer des heures \u00e0 observer ce qui se d\u00e9roulait dans les diff\u00e9rentes chambres des \u00e9tablissements de la rue. Tu privil\u00e9giais le Mareuil, en face de tes fen\u00eatres. L&rsquo;h\u00f4tel du Nord et de l&rsquo;Est \u00e9tait trop excentr\u00e9 \u00e0 gauche, l&rsquo;h\u00f4tel de Nevers \u00e0 droite trop peu fr\u00e9quent\u00e9. Mais la proximit\u00e9 des fa\u00e7ades et la promiscuit\u00e9 qu&rsquo;ils induisaient, la rue de Malte est une rue \u00e9troite et calme, peu de v\u00e9hicules y circulent, hors des grands axes de circulation, emp\u00eachait l&rsquo;observation longue sans attirer l&rsquo;attention. Les gens qui logeaient en face fermaient rapidement leurs fen\u00eatres ou tiraient les rideaux, pour retrouver un peu d&rsquo;intimit\u00e9. Fin du spectacle. Tu avais trouv\u00e9 la parade. D&rsquo;\u00e9pais volets en bois que tu pouvais fermer \u00e0 demi, te permettaient de te tenir derri\u00e8re ces persiennes qui arr\u00eataient les rayons directs du soleil tout en laissant l&rsquo;air circuler, et de regarder l&rsquo;immeuble d&rsquo;en face \u00e0 travers l&rsquo;assemblage \u00e0 claire-voie de lamelles inclin\u00e9es sans \u00eatre vu. Fen\u00eatre ouverte, les sons de la rue montaient jusqu&rsquo;\u00e0 ton appartement et compl\u00e9taient l&rsquo;image que tu avais sous les yeux. Les pi\u00e8ces qui occupaient la fa\u00e7ade de cet immeuble \u00e9taient des chambres et, en enfilade dans la fond de la pi\u00e8ce, des salles de bains sans fen\u00eatre, l\u00e0 o\u00f9 d&rsquo;autres immeubles privil\u00e9gient tant\u00f4t les cuisines, tant\u00f4t les salles \u00e0 manger. Plus rarement les chambres, g\u00e9n\u00e9ralement situ\u00e9es c\u00f4t\u00e9 cour, endroit habituellement plus calme que la rue. Tu assistais au retour des journ\u00e9e de visites de la ville, l&rsquo;essentiel des habitants de l&rsquo;h\u00f4tel \u00e9tait des touristes, les corps fourbus, \u00e9reint\u00e9s par trop de marches, de mus\u00e9es, de kilom\u00e8tres \u00e0 pied, qui s&rsquo;allongeaient pour dormir et tenter de r\u00e9cup\u00e9rer. Les plus vaillants passaient \u00e0 la salle de bain pour se rafra\u00eechir, se changeaient pour sortir faire la f\u00eate toute la nuit. Tu les retrouvais autour de minuit, une heure du matin, guillerets, \u00e9m\u00e9ch\u00e9s le plus souvent, leurs voix emplissant l&rsquo;espace d\u00e9sert de la rue, que le calme de la nuit amplifiait \u00e0 sa mani\u00e8re, se propageaient ensuite dans les \u00e9tages, lorsqu&rsquo;ils ouvraient les fen\u00eatres. La chambre est le lieu du sommeil et du sexe, du r\u00eave et du d\u00e9sir. Un espace de projection et de r\u00e9flexion. Chambre d&rsquo;\u00e9cho et caisse de r\u00e9sonance de l&rsquo;imaginaire. Je ne sais pas ce qui te fascinait le plus, passer des heures \u00e0 observer ces inconnus dans leurs chambres, leurs rituels, actions r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, identiques et monotones, geste banal du quotidien contraint par l\u2019exigu\u00eft\u00e9 du lieu, dans cet espace r\u00e9duit qui les exposait au regard d&rsquo;autrui, qui les accueillait de mani\u00e8re exceptionnelle, sans \u00eatre le leur, dont il leur fallait s&#8217;emparer, auquel il leur fallait s&rsquo;habituer, trouver leurs marques, leurs rep\u00e8res, dans un temps r\u00e9duit, la dur\u00e9e de leur s\u00e9jour en ville qui n&rsquo;exc\u00e9dait que tr\u00e8s rarement deux ou trois jours. Tu as vu des couples s&#8217;embrasser, des hommes et des femmes de tous les \u00e2ges, d&rsquo;endroits tr\u00e8s vari\u00e9s, s&rsquo;habiller et se d\u00e9shabiller, se laver, se promener nu dans leur chambre, dormir la fen\u00eatre grande ouverte, manger sur le rebord du lit car il n&rsquo;y avait pas de table adapt\u00e9e pour prendre un repas, des personnes regarder la t\u00e9l\u00e9vision, dans la p\u00e9nombre de la pi\u00e8ce, leur silhouette soulign\u00e9e par intermittence par la lumi\u00e8re bleut\u00e9, vacillante du t\u00e9l\u00e9viseur, des gens chanter \u00e0 tue-t\u00eate, danser, faire la f\u00eate, ou pleurer, consulter des plans et des cartes, lire des livres, se disputer plus ou moins violemment, et faire l&rsquo;amour. Tu ne sais pas ce qu&rsquo;il y avait de plus \u00e9rotique, de plus attirant. Voir un couple faire l&rsquo;amour, la lumi\u00e8re de sa chambre allum\u00e9e ou dans la p\u00e9nombre \u00e9clair\u00e9e discr\u00e8tement par les lampadaires de la rue, fen\u00eatre ouverte \u00e0 cause de la chaleur qui rendait l&rsquo;air de la chambre irrespirable, ou ces fragments de corps inconnus que tu percevais \u00e0 distance r\u00e9duite depuis ton promontoire, quelques m\u00e8tres \u00e0 peine, invisible depuis ta vigie, en fonction des \u00e9tages o\u00f9 ils logeaient, le bas de leur corps sans t\u00eate se d\u00e9pla\u00e7ant dans les chambres des \u00e9tages inf\u00e9rieurs de l&rsquo;h\u00f4tel, ou au contraire la t\u00eate, le buste ne poss\u00e9dant ni jambes ni pieds, dans les \u00e9tages sup\u00e9rieurs, en fonction du point de vue depuis lequel tu les observais. Le pi\u00e8ge de ce point de vue s&rsquo;est vite referm\u00e9 sur toi en t&rsquo;accaparant de plus en plus souvent, et comme ces \u00e9crivains qui choisissent d&rsquo;\u00e9crire devant une fen\u00eatre avec vue mais qui sont distraits par ce qui passe derri\u00e8re la fen\u00eatre qui les emp\u00eache de travailler, tu ne pouvais plus quitter ton poste d&rsquo;observation, fascin\u00e9 par l&rsquo;infini variation de l&rsquo;infra-ordinaire. Tu as d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 dans un autre appartement parisien, avec pour seul vis-\u00e0-vis le mur aveugle d&rsquo;une ancienne imprimerie qui, une fois ferm\u00e9e puis d\u00e9truite, a laiss\u00e9 place \u00e0 la construction de deux immeubles encadrant un jardin situ\u00e9 juste sous tes fen\u00eatres. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La fen\u00eatre de l&rsquo;appartement est un \u00e9cran. Tu as toujours \u00e9t\u00e9 attir\u00e9 par les \u00e9crans. Dans les appartements dans lesquels tu as v\u00e9cu, tu as toujours recherch\u00e9, privil\u00e9gi\u00e9 la vue. Vue sur la mer, sur un petit jardin, une prairie, des collines, une baie, vue sur l&rsquo;horizon, vue sur la ville. Et dans la ville c&rsquo;est le vis-\u00e0-vis qui t&rsquo;attirait <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/voir-sans-etre-vu\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#40jours #02 | Voir sans \u00eatre vu<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":242,"featured_media":73971,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[3251,3303],"tags":[805,81,47],"class_list":["post-73931","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-40jours","category-40jours-02-facades","tag-fenetre","tag-regard","tag-ville"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/73931","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/242"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=73931"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/73931\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/73971"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=73931"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=73931"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=73931"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}