{"id":74058,"date":"2022-06-12T23:30:21","date_gmt":"2022-06-12T21:30:21","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=74058"},"modified":"2022-06-12T23:30:22","modified_gmt":"2022-06-12T21:30:22","slug":"40jours-02-aux-marguerites","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40jours-02-aux-marguerites\/","title":{"rendered":"#40jours #02 | aux marguerites"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"634\" height=\"457\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/Capture-de\u0301cran-2022-06-12-a\u0300-23.24.49.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-74066\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/Capture-de\u0301cran-2022-06-12-a\u0300-23.24.49.png 634w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/Capture-de\u0301cran-2022-06-12-a\u0300-23.24.49-420x303.png 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 634px) 100vw, 634px\" \/><figcaption>avenue de la plage, Edenville &#8211; capture Google Street View<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>J\u2019ai beau fouiller je n\u2019ai pas de souvenirs de la vie derri\u00e8re les fen\u00eatres, aucune pr\u00e9sence, aucun contrejour. Il y a bien quelques int\u00e9rieurs \u00e9clair\u00e9s \u2014 mais d\u00e9serts \u2014 \u00e0 Amsterdam, il y a des mouvements furtifs dans les restaurants chics au bord de Kamogawa \u00e0 Kyoto, il y a le scintillement des fa\u00e7ades am\u00e9ricaines\u00a0mais nous \u00e9tions toujours trop loin pour deviner la vie derri\u00e8re. La maison dont j\u2019aurais voulu effacer les murs s\u2019appelle Les Marguerites\u00a0 \u2014 mon enfance pass\u00e9e en face. Une maison sans charme construite entre les deux guerres, son cr\u00e9pi blanc, la sym\u00e9trie des deux fen\u00eatres au-dessus du garage, la sym\u00e9trie encore des rideaux bonne femme, la fen\u00eatre du premier \u00e9tage, centr\u00e9e sur le pignon, une perfection morne et silencieuse dont je pourrais restituer encore aujourd\u2019hui les proportions. Aux Marguerites vivait un couple d\u2019une cinquantaine d\u2019ann\u00e9es, et leur grande fille, H, leur derni\u00e8re, dans mon souvenir elle \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 adulte. Le p\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 un ami de jeunesse de mon beau-p\u00e8re, il n\u2019y avait plus entre eux qu\u2019une entente cordiale de voisinage, une distance r\u00e9probatrice maintenue de part et d\u2019autre. De ma chambre en soupente j\u2019observais longuement cette maison dans laquelle je ne suis jamais entr\u00e9e, tentant de percer le myst\u00e8re de son silence quand chez nous il y avait toujours des \u00e9clats de voix, de la musique, des chansons. Souvent j\u2019apercevais le visage de la triste H \u00e0 la fen\u00eatre du premier, j\u2019imaginais qu\u2019elle \u00e9tait retenue l\u00e0 malgr\u00e9 elle, dans sa chambre lambriss\u00e9e, emp\u00each\u00e9e de sortir par sa timidit\u00e9, ou par solidarit\u00e9 avec le p\u00e8re. Si elle passait dans la ruelle c\u2019\u00e9tait toujours pour accompagner son p\u00e8re, ses \u00e9paules fr\u00eales recouvertes d\u2019un cardigan bleu marine dont elle ne prenait pas la peine d\u2019enfiler les manches, bras pendant le long du corps, parfois le bras droit repli\u00e9 sur l\u2019estomac, s\u2019accrochant au bras gauche, regard lointain, dirig\u00e9 vers la mer o\u00f9 ils se rendaient ensemble d\u2019un m\u00eame pas lent \u2014 p\u00e8re et fille \u2014 comme si cette seule distraction devait meubler la journ\u00e9e. La m\u00e8re \u00e9tait souffrante, ne sortait jamais de la maison, je ne suis pas sure d\u2019avoir vu jamais son visage. Elle passait ses journ\u00e9es alit\u00e9e, derri\u00e8re la fen\u00eatre de gauche dont les volets s\u2019entreb\u00e2illaient au rythme de ses endormissements, plusieurs fois par jour. Je devinais sa silhouette osseuse repli\u00e9e sur le lit mou, l\u2019aust\u00e9rit\u00e9 de son visage malade, son teint froid, ses pens\u00e9es suspendues dans la chambre immobile. \u00c0 la tomb\u00e9e du jour le plafonnier en corolle s\u2019illuminait, apparaissaient alors les silhouettes du p\u00e8re et de la fille autour de la malade, leurs mouvements ralentis, les rayures larges du papier peint, les livres fan\u00e9s de la biblioth\u00e8que. Puis le p\u00e8re s\u2019approchait de la fen\u00eatre pour fermer les volets, la lumi\u00e8re luttait en quelques points minuscules, puis plus rien, la malade \u00e9tait livr\u00e9e \u00e0 la nuit. Je guettais encore, jusqu\u2019\u00e0 voir la chambre du premier s\u2019\u00e9clairer d\u2019une lueur fade, H fermait \u00e0 son tour les volets. C\u2019\u00e9tait le moment o\u00f9 parfois derri\u00e8re la fen\u00eatre de droite, presque cach\u00e9 derri\u00e8re le rideau bonne femme, j\u2019apercevais le p\u00e8re, je ne distinguais pas son regard, mais je crois qu\u2019il tentait d\u2019attraper un semblant de vie \u00e0 travers nos fen\u00eatres.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019ai beau fouiller je n\u2019ai pas de souvenirs de la vie derri\u00e8re les fen\u00eatres, aucune pr\u00e9sence, aucun contrejour. 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