{"id":74242,"date":"2022-06-13T10:05:38","date_gmt":"2022-06-13T08:05:38","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=74242"},"modified":"2025-02-11T17:18:36","modified_gmt":"2025-02-11T16:18:36","slug":"40jourszoom-arriere-dezoomages","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40jourszoom-arriere-dezoomages\/","title":{"rendered":"#40jours #01 | dezoomages"},"content":{"rendered":"\n<pre class=\"wp-block-code\"><code>Texte retravaill\u00e9 en f\u00e9vrier 2025<\/code><\/pre>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">1<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le pinceau attaque la toile dans un froissement presque inaudible, un de ces bruits qu&rsquo;on ne per\u00e7oit qu&rsquo;en tendant l&rsquo;oreille \u00e0 trois centim\u00e8tres de la source. La main qui le tient &#8211; main droite, naturellement &#8211; s&rsquo;av\u00e8re reli\u00e9e \u00e0 un bras qui, suivant une logique anatomique difficilement contestable, se prolonge jusqu&rsquo;\u00e0 une \u00e9paule. L&rsquo;\u00e9paule, elle, fait partie d&rsquo;un corps. Le corps, debout. L&rsquo;atelier, vide. La nuit, dense.Dehors, le quartier joue les morts. Temporairement. \u00c0 quelques kilom\u00e8tres, un coq se pr\u00e9pare d\u00e9j\u00e0 \u00e0 son num\u00e9ro quotidien &#8211; pas le choix, c&rsquo;est contractuel. Son chant, bient\u00f4t, va se m\u00ealer aux annonces SNCF, ces litanies ferroviaires qui r\u00e9sonnent comme des mantras administratifs. \u00ab\u00a0Les voyageurs pour Lyon&#8230;\u00a0\u00bb (pause r\u00e9glementaire) \u00ab\u00a0&#8230;voie B\u00a0\u00bb. La r\u00e9gion s&rsquo;\u00e9broue alors, tel un chien mouill\u00e9 sortant d&rsquo;une sieste. L&rsquo;agitation se propage par ondes concentriques, comme une pierre jet\u00e9e dans une mare, sauf qu&rsquo;ici personne n&rsquo;a rien jet\u00e9 et que ce n&rsquo;est pas de l&rsquo;eau.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">2<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le temps, cette invention discutable, fait encore des siennes. Les aiguilles de l&rsquo;horloge &#8211; un mod\u00e8le standard des chemins de fer espagnols, fabrication suisse probablement &#8211; ont d\u00e9cid\u00e9 de faire gr\u00e8ve. On ne peut pas leur en vouloir. Le hall de la gare de San S\u00e9bastian, lui, joue parfaitement son r\u00f4le de hall de gare d\u00e9sert, avec cette application maniaque propre aux lieux publics en pleine nuit.Une odeur &#8211; disons-le franchement : une puanteur &#8211; s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve de la rivi\u00e8re voisine. C&rsquo;est le genre d&rsquo;effluve qui ne laisse aucun doute sur sa nature, le type m\u00eame de la fragrance urbaine nocturne. Se lever devient une option raisonnable. Les jambes, ces fid\u00e8les servantes de la locomotion, acceptent de reprendre du service.Dehors, l&rsquo;\u00e9clairage municipal fait preuve d&rsquo;une discr\u00e9tion remarquable. Quelques clochards &#8211; deux, pour \u00eatre pr\u00e9cis, ni un ni trois &#8211; ont transform\u00e9 les bancs en suites pr\u00e9sidentielles \u00e0 ciel ouvert. Un pont se dessine au loin, quoique \u00ab\u00a0se dessiner\u00a0\u00bb soit peut-\u00eatre un peu optimiste vu la p\u00e9nombre. L&rsquo;Espagne enti\u00e8re, cette nuit, semble avoir d\u00e9cid\u00e9 de participer \u00e0 un concours d&rsquo;exhalaisons douteuses. Le Portugal attend, l\u00e0-bas, quelque part apr\u00e8s la ligne d&rsquo;horizon &#8211; pour autant qu&rsquo;on puisse faire confiance aux horizons.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">3<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;\u00c9tranger de Camus &#8211; choix discutable d&rsquo;un point de vue mobilier &#8211; fait office de cale sous le pied d&rsquo;une table ronde qui, sans lui, manifesterait des tendances chor\u00e9graphiques inqui\u00e9tantes. La Remington &#8211; acquisition dominicale aux Puces de Clignancourt, section brocante &#8211; tr\u00f4ne au centre, flanqu\u00e9e d&rsquo;une pile de feuillets d&rsquo;une blancheur presque agressive.Le linol\u00e9um &#8211; beige \u00e0 l&rsquo;origine, d\u00e9sormais d&rsquo;une teinte ind\u00e9cidable &#8211; exhibe les stigmates d&rsquo;un entretien m\u00e9thodique mais vain. L&rsquo;\u00e9vier, mod\u00e8le r\u00e9duit, jouxte ce qu&rsquo;on pourrait qualifier, par exc\u00e8s d&rsquo;optimisme, de cuisine. La fen\u00eatre, elle, cultive une vocation exhibitionniste permanente, \u00e9t\u00e9 comme hiver &#8211; choix architectural discutable mais assum\u00e9.Les dimanches, le march\u00e9 de Ch\u00e2teau Rouge livre ses effluves sans sommation, participant \u00e0 cette cacophonie urbaine qui s&rsquo;infiltre par la fen\u00eatre r\u00e9calcitrante. La vie, cette importune, s&rsquo;invite sans pr\u00e9avis. Paris tout entier &#8211; et par extension concentrique le pays, voire la plan\u00e8te &#8211; semble atteint d&rsquo;un syndrome de distraction chronique, pathologie contemporaine s&rsquo;il en est.Reste la Remington, sur laquelle on frappe &#8211; technique proche de l&rsquo;interrogatoire muscl\u00e9 &#8211; pendant que la vie s&rsquo;infiltre, tel un poison quotidien. Comme ce Mithridate &#8211; r\u00e9f\u00e9rence possiblement p\u00e9dante mais historiquement attest\u00e9e &#8211; qui s&rsquo;immunisait par doses progressives. \u00c0 ceci pr\u00e8s qu&rsquo;ici, l&rsquo;immunit\u00e9 reste hypoth\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">4.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les mains des autres &#8211; appendices anatomiques en pleine action ludique &#8211; s&rsquo;activaient autour des billes selon une g\u00e9om\u00e9trie variable. L&rsquo;observation de cette chor\u00e9graphie digitale ne r\u00e9sista pas plus de quatre minutes \u00e0 l&rsquo;assaut de l&rsquo;ennui &#8211; pathologie chronique s&rsquo;il en est. Les platanes &#8211; specimens v\u00e9g\u00e9taux de taille respectable &#8211; proposaient sur leurs troncs des cartographies improvis\u00e9es, atlas naturel dont l&rsquo;int\u00e9r\u00eat s&rsquo;\u00e9puisa avec une rapidit\u00e9 remarquable. Les gendarmes &#8211; col\u00e9opt\u00e8res rouges et noirs, pas les repr\u00e9sentants de l&rsquo;ordre public &#8211; disparurent \u00e0 leur tour dans le gouffre de l&rsquo;indiff\u00e9rence, cette ogresse moderne.Au-del\u00e0 du mur &#8211; construction en moellons d&rsquo;\u00e2ge ind\u00e9termin\u00e9 &#8211; un champ de pommes de terre h\u00e9bergeait, selon les rumeurs locales, une colonie de doryphores. Information inv\u00e9rifiable dans l&rsquo;imm\u00e9diat mais potentiellement salvatrice pour un esprit en qu\u00eate de distractions in\u00e9dites.La cloche &#8211; instrument sonore r\u00e9glementaire &#8211; interrompit ces consid\u00e9rations entomologiques. L&rsquo;institutrice &#8211; figure d&rsquo;autorit\u00e9 dipl\u00f4m\u00e9e &#8211; ex\u00e9cuta le geste ancestral des deux paumes qui se rencontrent. Le troupeau scolaire se mit en rang &#8211; formation militaire adapt\u00e9e au contexte \u00e9ducatif. L&rsquo;imagination, cette vagabonde, propulsait d\u00e9j\u00e0 la sc\u00e8ne vers d&rsquo;autres latitudes : Am\u00e9riques, Chine, partout ce m\u00eame rituel de soumission acoustique.Le soulagement final &#8211; sensation paradoxale mais tenace &#8211; s&rsquo;installa comme une \u00e9vidence physiologique. Le cosmos &#8211; cette vaste plaisanterie &#8211; devenait enfin lisible, comme un mode d&#8217;emploi traduit en langue maternelle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Ce qu&rsquo;on peut faire de \u00e7a ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Meyer &#8211; c&rsquo;\u00e9tait son nom, probablement &#8211; observait ces quatre sc\u00e8nes depuis un point ind\u00e9termin\u00e9 de l&rsquo;espace-temps. Un d\u00e9tective priv\u00e9 sans mission pr\u00e9cise, sp\u00e9cialis\u00e9 dans l&rsquo;observation des co\u00efncidences improbables. Il notait dans un carnet \u00e0 spirale &#8211; mod\u00e8le standard, papier quadrill\u00e9 &#8211; les d\u00e9tails qui lui paraissaient significatifs : un pinceau qui fr\u00f4le une toile, une horloge espagnole en gr\u00e8ve, un exemplaire de Camus servant de cale, des mains d&rsquo;enfants autour de billes.Le hasard &#8211; cette blague cosmique &#8211; avait dispos\u00e9 ces sc\u00e8nes comme autant de pi\u00e8ces d&rsquo;un puzzle dont personne n&rsquo;aurait conserv\u00e9 l&rsquo;image originale. Meyer se d\u00e9pla\u00e7ait entre elles avec la fluidit\u00e9 caract\u00e9ristique des personnages d\u00e9soeuvr\u00e9s..\u00a0Il collectionnait les temps morts, les lieux bancals, les rencontres improbables..Dans sa chambre d&rsquo;h\u00f4tel &#8211; \u00e9tablissement de troisi\u00e8me zone au papier peint d\u00e9coll\u00e9 &#8211; il disposait ses notes sur le lit. Les connexions apparaissaient, disparaissaient, comme ces doryphores qu&rsquo;on croit apercevoir dans un champ de pommes de terre. Le cosmos &#8211; cette vaste plaisanterie &#8211; semblait vouloir lui dire quelque chose, mais quoi exactement ? Meyer n&rsquo;en savait rien, et c&rsquo;\u00e9tait probablement mieux ainsi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Personne ne lit plus des textes aussi long \u00e0 l&rsquo;\u00e9cran<\/strong>. Il faudrait \u00e9couter. Essayer au moins. Quitte \u00e0 \u00e9prouver cette sensation d\u00e9sagr\u00e9able durant un petit moment d&rsquo;avoir travaill\u00e9 pour rien. Comme si on travaillait vraiment pour quelque chose.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais bon. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et donc :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Le d\u00e9tail &#8211; microscopique, presque d\u00e9risoire &#8211; d&rsquo;une goutte de sueur perlant sur un index. L&rsquo;index en question appartient \u00e0 une main &#8211; droite, naturellement &#8211; qui elle-m\u00eame prolonge un bras. Le bras, rattach\u00e9 \u00e0 un corps &#8211; disposition anatomique difficilement contestable &#8211; occupe une position verticale dans une pi\u00e8ce aux dimensions modestes. Un livre de Camus &#8211; choix mobilier discutable &#8211; cale une table bancale sur un linol\u00e9um d&rsquo;une teinte ind\u00e9termin\u00e9e.La fen\u00eatre &#8211; b\u00e9ance architecturale r\u00e9glementaire &#8211; laisse entrer les rumeurs du quartier. Le quartier, collection d\u00e9sordonn\u00e9e d&rsquo;immeubles, s&rsquo;\u00e9tend jusqu&rsquo;\u00e0 la gare o\u00f9 des haut-parleurs d\u00e9versent leurs litanies ferroviaires. La ville &#8211; organisme tentaculaire en perp\u00e9tuelle expansion &#8211; pulse au rythme de ses art\u00e8res congestionn\u00e9es.Le pays tout entier &#8211; notion g\u00e9ographique approximative &#8211; s&rsquo;\u00e9tire jusqu&rsquo;aux fronti\u00e8res, ces cicatrices administratives. Le continent &#8211; masse tellurique capricieuse &#8211; d\u00e9rive imperceptiblement vers on ne sait o\u00f9. La plan\u00e8te &#8211; boule bleue l\u00e9g\u00e8rement caboss\u00e9e &#8211; poursuit sa valse autour d&rsquo;une \u00e9toile quelconque dans un cosmos qui, d\u00e9cid\u00e9ment, manque singuli\u00e8rement d&rsquo;indications de montage. <\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1 Le pinceau attaque la toile dans un froissement presque inaudible, un de ces bruits qu&rsquo;on ne per\u00e7oit qu&rsquo;en tendant l&rsquo;oreille \u00e0 trois centim\u00e8tres de la source. 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