{"id":74255,"date":"2022-06-13T10:12:49","date_gmt":"2022-06-13T08:12:49","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=74255"},"modified":"2022-06-13T11:53:33","modified_gmt":"2022-06-13T09:53:33","slug":"40joursfacades-illusion-enlevee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40joursfacades-illusion-enlevee\/","title":{"rendered":"#40jours #02 | illusion enlev\u00e9e"},"content":{"rendered":"\n<p>Retirer la fa\u00e7ade, que reste t\u2019il vraiment ? Que voit-on ? Perec et Steinberg ont travaill\u00e9 sur \u00e7a \u00e0 partir de l\u2019id\u00e9e d\u2019immeuble, on retire la fa\u00e7ade et on regarde les gens vivre, mais on pourrait aussi bien travailler sur les \u00eatres. Que reste t\u2019il de l\u2019\u00eatre quand on \u00f4te la fa\u00e7ade derri\u00e8re laquelle il se cache ou la fa\u00e7ade que nous pla\u00e7ons nous m\u00eames sur les \u00eatres pour ne pas les voir vraiment. Enfin la plupart pensent ou croient qu\u2019ils sont ainsi en s\u00e9curit\u00e9, \u00e0 l\u2019abri, qu\u2019il ne peut rien leur arriver surtout et qu\u2019ils continueront \u00e0 jouer leur petit r\u00f4le dans les apparences. Difficile de comprendre la consigne,  \u00e7a r\u00e9siste je le vois bien. Agir en premier et r\u00e9fl\u00e9chir ensuite.<\/p>\n\n\n\n<p>Comment s\u2019y prendre ?<\/p>\n\n\n\n<p>Une liste en guise de pr\u00e9liminaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Au cr\u00e9puscule, elle arrive, autour de vingt-heure trente, je devine sa silhouette derri\u00e8re le portail du jardin.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle est un ange qui va me sauver d\u2019un grand danger, lorsqu\u2019elle m\u2019est apparue j\u2019ai \u00e9prouv\u00e9 un si grand bouleversement, impossible qu\u2019il en soit autrement.<\/p>\n\n\n\n<p>A vingt-heure quarante cinq j\u2019attrape sa main, sur le chemin qui m\u00e8ne \u00e0 la ferme de Julienne une cousine \u00e0 elle que l\u2019on ne rencontre jamais. Il y a des bruits dans les fourr\u00e9s, elle tressaille, ce qui me donne un courage fou pour imaginer un rapprochement.<\/p>\n\n\n\n<p>A vingt et une heure nous marchons en silence l\u2019un pr\u00e8s de l\u2019autre elle est un myst\u00e8re insondable, je la trouve belle comme on peut trouver belles les statues dans les mus\u00e9es. Belle et froide. Elle m\u2019agace un peu.<\/p>\n\n\n\n<p>A vingt et une heure douze je la prends par la taille, elle ne r\u00e9siste pas. Je la trouve molle, sans r\u00e9sistance, qu\u2019est ce que nous fichons donc l\u00e0 ? Elle est une parfaite inconnue, une femme alors que je ne suis rien de plus qu\u2019un gamin.<\/p>\n\n\n\n<p>A vingt deux heures nous revoici revenus au hameau, elle se tient droite plant\u00e9e devant moi, devant la maison de son p\u00e8re, elle attend et j\u2019attend, encore une maladresse je l\u2019enlace et lui roule une pelle, enfin j\u2019essaie, ma langue ne rencontre que le vide.<\/p>\n\n\n\n<p>A huit heures dix huit le lendemain je reprends le train pour Paris. Je pense \u00e0 elle la t\u00eate appuy\u00e9e contre la vitre. Je me demande ce qu\u2019elle peut \u00e9prouver pour moi, surement pas grand chose d\u00e9duction faite, j\u2019ouvre un livre et je d\u00e9cide de ne plus y penser.<\/p>\n\n\n\n<p>A treize heure vingt le pion s\u2019arr\u00eate \u00e0 notre table pour distribuer le courrier et me tend une lettre. Il doit s\u2019agir d\u2019une erreur car je ne re\u00e7ois jamais de courrier.<\/p>\n\n\n\n<p>A quatorze heure je marche le long de la Viosne tout pr\u00e8s de Pontoise en lisant et relisant sa lettre dans l\u2019enceinte de la pension. J\u2019essaie de comprendre ce qui peut se cacher derri\u00e8re les mots simples qu\u2019elle utilise. J\u2019ai bien peur qu\u2019il n\u2019y ait rien d\u2019autre que ces \u00e9v\u00e9nements de la journ\u00e9e qu\u2019elle relate pour noircir du papier. Elle doit vouloir essayer de me faire comprendre quelque chose, je m\u2019accroche pourtant \u00e0 cette id\u00e9e. Trop dur apr\u00e8s cette lettre d\u2019avoir \u00e0 nouveau \u00e0 renoncer.<\/p>\n\n\n\n<p>A vingt-heure trente je d\u00e9cide de lui r\u00e9pondre et de raconter moi aussi ma journ\u00e9e. Je froisse plusieurs feuilles avant d\u2019y arriver. Puis je d\u00e9chire la lettre et recommence \u00e0 nouveau.<\/p>\n\n\n\n<p>Treize heure vingt cinq le pion arrive \u00e0 la table et me tend une nouvelle lettre, c\u2019est l\u2019hiver, il fait froid, la pension m\u2019ennuie , je passe toutes les interclasses \u00e0 la barre fixe pour parvenir \u00e0 effectuer un demi soleil, en vain.<\/p>\n\n\n\n<p>Cent cinquante jours et des brouettes ont pass\u00e9 et j\u2019ai \u00e9crit autant de lettres que j\u2019en ai re\u00e7ues, une tous les deux jours ou presque. Cette relation \u00e9pistolaire occupe mes longues journ\u00e9es et parfois aussi mes soir\u00e9es mes nuits \u00e0 r\u00eavasser. J\u2019ai not\u00e9 tant de choses qui me reviennent dans l\u2019absence que j\u2019en reconstitue par force comme une pr\u00e9sence qui ne me quitte plus.<\/p>\n\n\n\n<p>six mois plus tard je retourne \u00e0 la campagne, le train arrive en gare \u00e0 15h 45 p\u00e9tantes, je n\u2019ai pas pr\u00e9venu mon grand p\u00e8re pour venir me chercher, ou alors j\u2019ai dit que je voulais prendre mon temps, marcher, qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas la peine de se d\u00e9ranger. La v\u00e9rit\u00e9 est que je veux jouir de mon arriv\u00e9e au hameau en toute solitude.<\/p>\n\n\n\n<p>Seize heures cinquante j\u2019y suis, j\u2019oblique vers la maison de son p\u00e8re, j\u2019aper\u00e7ois deux personnes enlac\u00e9es dans la cour de la ferme. Je reste un moment \u00e0 observer le couple depuis l\u2019entr\u00e9e. Puis elle me voit. Elle rougit elle est confuse. Le type se retourne et c\u2019est le gros rougeaud qu\u2019elle d\u00e9testait l\u2019\u00e9t\u00e9 dernier. Je lui sers la main et \u00e0 elle je lui envoie un sourire un peu triste puis je d\u00e9talle vitesse grand V<\/p>\n\n\n\n<p>dix-huit heure quarante cinq, on mange t\u00f4t \u00e0 la campagne je ne pipe pas mot. Grand p\u00e8re laisse sa gitane bruler dans le cendrier cinzano, Grand m\u00e8re s\u2019endort devant la t\u00e9l\u00e9 allum\u00e9e. Soupe et jambon, deux tranches et un petit verre de blanc lim\u00e9. Il faut encore se lever pour changer de chaine. Mais tout le monde est bien fatigu\u00e9. Et je ne sais pas si c\u2019est par simple mim\u00e9tisme mais je me sens tellement fatigu\u00e9 moi aussi.<\/p>\n\n\n\n<p>Vingt deux ans plus tard j\u2019avais toujours ce paquet de lettres d\u2019elles plus toutes les miennes qu\u2019elle m\u2019avait renvoy\u00e9es. A dix-heure trente du matin, je les ai brul\u00e9es dans l\u2019\u00e9vier de l\u2019atelier du peintre qu\u2019on m\u2019avait pr\u00eat\u00e9. J\u2019ai trouv\u00e9 \u00e7a un peu douloureux sur le coup \u00e9videmment et path\u00e9tique surtout. Idiot en fait d\u2019avoir gard\u00e9 ces lettres si longtemps comme si j\u2019esp\u00e9rais encore un miracle ou je ne sais quoi. j\u2019avais l\u2019impression d\u2019en connaitre un rayon sur l\u2019imagination, mais j\u2019appelais encore \u00e7a l\u2019amour \u00e0 l\u2019\u00e9poque.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Retirer la fa\u00e7ade, que reste t\u2019il vraiment ? Que voit-on ? Perec et Steinberg ont travaill\u00e9 sur \u00e7a \u00e0 partir de l\u2019id\u00e9e d\u2019immeuble, on retire la fa\u00e7ade et on regarde les gens vivre, mais on pourrait aussi bien travailler sur les \u00eatres. 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