{"id":74346,"date":"2022-06-13T12:49:41","date_gmt":"2022-06-13T10:49:41","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=74346"},"modified":"2022-06-13T13:50:55","modified_gmt":"2022-06-13T11:50:55","slug":"40jours-03-linvention-dadolfo-bioy-casares","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40jours-03-linvention-dadolfo-bioy-casares\/","title":{"rendered":"#40jours #03 | L&rsquo;invention d&rsquo;Adolfo Bioy Casares"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Adolfo Bioy Casares : Las Heras, Province de Mendoza, Argentin<\/strong>e<\/p>\n\n\n\n<p>Ni rue, ni avenue, ni passage, ni ruelle, simplement le nom de l&rsquo;auteur sur le plan de la ville : Adolfo Bioy Casares. La route est partag\u00e9e en deux par une contre-all\u00e9e de terre s\u00e8che sur laquelle l&rsquo;herbe ne parvient pas \u00e0 pousser, quelques arbres ch\u00e9tifs et le tronc d&rsquo;un tr\u00e8s vieil arbre, abattu il y a longtemps d\u00e9j\u00e0, dont il ne reste que le tronc noueux et ses racines dess\u00e9ch\u00e9es qui s&rsquo;\u00e9chappent comme des serpent gris. C&rsquo;est un quartier d&rsquo;\u00e9coles. De nombreux panneaux <em>Eschola<\/em> pour le rappeler aux plus distraits. Un tr\u00e8s long mur en briques recouvert de peinture blanche commence \u00e0 s&rsquo;\u00e9cailler sous l&rsquo;ardeur du soleil, le mur borde la route, prot\u00e9geant l&rsquo;acc\u00e8s des \u00e9tablissements scolaires. Dans un virage, le mur se termine par un hommage \u00e0 Bioy Casares peint par les enfants du quartier. Son portrait en noir et blanc sur fond de bandes color\u00e9es se r\u00e9p\u00e8te deux fois, \u00e0 moins qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de son portrait et de celui de son ami Borges avec lequel il a publi\u00e9 plusieurs recueils de contes et de nouvelles sous le pseudonyme de H. Bustos Domecq. Sur le fond de briques, un plan o\u00f9 les rues ne portent qu&rsquo;un nom celui de l&rsquo;auteur. \u00c0 cot\u00e9 de son visage une biblioth\u00e8que sur les rayonnages desquels figurent les livres de l&rsquo;auteur. \u00c0 l&rsquo;ombre de beaux Belombras au feuillage fourni, une jeune fille brune est assise, pench\u00e9e sur un livre pos\u00e9 sur ses genoux, elle lit : \u00ab Habitu\u00e9 \u00e0 voir une vie qui se r\u00e9p\u00e8te, je trouve la mienne irr\u00e9parablement r\u00e9gie par le hasard. Les intentions d&rsquo;y rem\u00e9dier sont vaines ; pour moi, il n&rsquo;y a pas de prochaine fois, chaque instant est unique, diff\u00e9rent, et nombreux sont ceux qui se perdent en distractions \u00bb. En \u00e9crivant <em>L&rsquo;Invention de Morel, <\/em>un livre sur l&rsquo;amour de la cr\u00e9ation et la cr\u00e9ation de l&rsquo;amour, sur l&rsquo;art et sur l&rsquo;illusion, Adolfo Bioy Casares a tout simplement invent\u00e9 <em>Street View<\/em> par anticipation. L&rsquo;histoire raconte la troublante confession d&rsquo;un homme qui tombe follement amoureux d&rsquo;une femme qui n&rsquo;est qu&rsquo;une image, une fiction, un mirage d\u00fb au talent, ou \u00e0 la folie, du savant Morel et de sa prodigieuse machine qui permet d&rsquo;enregistrer l&rsquo;image holographique du pass\u00e9 en la transformant en un \u00e9ternel pr\u00e9sent.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Avenue Bioy Casares : Oloron-Sainte-Marie, Nouvelle-Aquitaine, France<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la sortie de la ville, ce qu&rsquo;on appelle la zone industrielle, dans la zone Lanneretonne regroupant entreprise de m\u00e9canique, de cheministe, produits agricoles, Mecalab, Pubeco, Couett&rsquo;H\u00f4tel, Carrosserie du Pi\u00e9mont, Electric auto, Eirl Vitalla Confort Habitat Project, R\u00e9novation Habitat Raphael M\u00e9nard EIRL, ferme et coop\u00e9rative agricole d&rsquo;Oloron Sainte-Marie, demeure un champ d&rsquo;herbes folles pr\u00e9serv\u00e9 de constructions. L&rsquo;ancien champ de c\u00e9r\u00e9ales est laiss\u00e9 \u00e0 la jach\u00e8re depuis plusieurs ann\u00e9es, terrain \u00e0 vendre qui ne trouve pas preneur. Il est ferm\u00e9 par une cl\u00f4ture faite de piliers en bois espac\u00e9s de deux m\u00e8tres chacun et reli\u00e9s par des fils de fer envahis de ronciers et de muriers qui en modifient plus ou moins l&rsquo;allure selon la saison. Un blanc, une respiration. Avant la disparition. La famille d&rsquo;Adolfo Bioy Casares \u00e9tait originaire d&rsquo;Oloron-Sainte-Marie, pr\u00e8s de Pau. Ce qui explique sa pr\u00e9sence en ce lieu. Mais aucune \u00e0 son nom \u00e0 Cagnes-sur-Mer o\u00f9 il a pass\u00e9 les derni\u00e8res ann\u00e9es de sa vie, se partageant entre la France et l&rsquo;Argentine. L\u00e0 bas il \u00e9tait propri\u00e9taire d&rsquo;une estancia, une grande exploitation agricole, d&rsquo;\u00e9levage. Cette parcelle de champ \u00e0 l&rsquo;abandon, portion congrue de nature sur lequel aucune b\u00eate ne vit plus, que l&rsquo;industrie vient peu \u00e0 peu faire disparaitre, un dernier vestige de campagne que la ville emporte avec elle. Mais dans le ciel, ces rouleaux de nuages gris qui annoncent l&rsquo;orage mena\u00e7ant sont d&rsquo;un m\u00eame ciel que celui d&rsquo;Argentine.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Calle Bioy Casares : 10005 C\u00e1ceres, Espagne<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Quand on remonte la rue en pente bord\u00e9e \u00e0 droite par une rang\u00e9e de maisons hautes de trois \u00e9tages, peintes sans go\u00fbt dans un cr\u00e9pis rose acide qui jure avec le bleu profond du ciel d&rsquo;Estr\u00e9madure, maisons modernes dans la zone r\u00e9sidentielle en p\u00e9riph\u00e9rie de la ville historique, dont la forme des toitures en dent de scie rappelle les alignements des maisons victoriennes de Montr\u00e9al ou San Francisco, sans leur charme ou leur authenticit\u00e9, on est heureusement surpris par un appel d&rsquo;air inattendu, un terrain vague qui nous invite \u00e0 d\u00e9vier de notre chemin initial. C&rsquo;est une zone bossel\u00e9e de petits vallons recouverts d&rsquo;herbes folles. Un chemin de traverse, une ligne de d\u00e9sir s&rsquo;\u00e9chappe sur la droite et c&rsquo;est l&rsquo;aventure au bout du chemin. Un terrain vierge o\u00f9 rien ne se construit alors que tout autour est b\u00e2ti \u00e0 la h\u00e2te. Une zone blanche. Une \u00eele dans laquelle les enfants aiment se retrouver pour jouer dans ses caches et ses recoins, ses bosses accueillantes et les herbes lorsqu&rsquo;elles sont hautes. Terrain de jeu et d&rsquo;aventure. Une \u00eele d\u00e9serte o\u00f9 tout peut s&rsquo;inventer. Le plus bel hommage involontaire \u00e0 l&rsquo;auteur qui n&rsquo;est jamais venu en ce lieu mais l&rsquo;a r\u00eav\u00e9 \u00e0 distance. L&rsquo;artiste Dominique Gonzalez-Foerster a pr\u00e9sent\u00e9 il y a quelques ann\u00e9es une \u0153uvre, <a href=\"https:\/\/fundacionhelgadealvear.es\/catalogo\/untitled-adolfo-bioy-casares\/\"><em>Sans titre<\/em><\/a>, consacr\u00e9e au <em>Plan d&rsquo;\u00e9vasion<\/em>, le roman d&rsquo;Adolfo Bioy Casares, \u00e0 la Fundaci\u00f3n Helga de Alvear \u00e0 C\u00e1ceres. Dominique Gonzalez-Foerster avait install\u00e9 un tas de sable sur lequel elle a dispos\u00e9 le livre de Bioy Casares ouvert \u00e0 la page qui reproduit le contour des cellules que le personnage du gouverneur Castel fait construire sur <em>l&rsquo;\u00cele du Diable<\/em>, et qui serviront de lieu d&rsquo;exp\u00e9rimentation sur les sens des prisonniers, les amenant \u00e0 voir des paradis artificiels, plan qui est \u00e9galement dessin\u00e9 \u00e0 m\u00eame le sable juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du livre. Gonzalez-Foerster transf\u00e8re dans cette \u0153uvre ce que Castel fait avec ses prisonniers, en tentant de modifier notre perception \u00e0 travers l&rsquo;environnement cr\u00e9\u00e9 par le livre, le sable de la plage et le dessin qu&rsquo;il porte, afin que nous entrions dans le monde litt\u00e9raire qu&rsquo;il nous sugg\u00e8re. Le sable fait r\u00e9f\u00e9rence au paradis primitif de l&rsquo;\u00eele, mais il est aussi l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment r\u00e9el ou mat\u00e9riel, et dessiner sur le sable le sch\u00e9ma pr\u00e9sent\u00e9 dans le livre devient un acte interm\u00e9diaire entre le r\u00e9el et le fictif, repr\u00e9sent\u00e9 par ce dernier \u00e9l\u00e9ment. Le propre travail de Gonzalez-Foerster est un \u00e9l\u00e9ment qui relie l&rsquo;espace r\u00e9el dans lequel se trouve le spectateur et la fiction qui se d\u00e9roule dans le livre. Avec cette \u0153uvre, Gonzalez-Foerster nous invite \u00e0 nous plonger dans le roman de Bioy Casares et \u00e0 nous demander o\u00f9 se trouve la mince fronti\u00e8re entre le r\u00e9el et le fictif, entre le textuel et le visuel, entre le quotidien et l&rsquo;extraordinaire.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Colegio Bioy Casares : C\u00f3rdoba, Province de C\u00f3rdoba, Argentine<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 proximit\u00e9 d&rsquo;une placette qui fait office de rond-point recouvert d&rsquo;herbe s\u00e9ch\u00e9e par le soleil, une construction en parpaing laiss\u00e9 en plan. La structure dessine au sol l&rsquo;ambition d&rsquo;une b\u00e2tisse \u00e0 venir, dont il ne reste que les tiges en fer forg\u00e9 qui s&rsquo;\u00e9l\u00e8vent vers le ciel au quatre coin comme des plantes mont\u00e9es trop vite en graines pour indiquer le trac\u00e9 d&rsquo;un r\u00eave inachev\u00e9. Il ne reste du projet qu&rsquo;une petite construction (station d&rsquo;\u00e9puration, centrale \u00e9lectrique ?) dont les soubassements sont badigeonn\u00e9s de vert, comme l&rsquo;herbe sa couleur s&rsquo;est fan\u00e9e, cuite \u00e0 force d&rsquo;exposition, et les parpaings juch\u00e9s au-dessus montrent le brutal arr\u00eat du chantier. D&rsquo;autres priorit\u00e9s. Sur l&rsquo;un des montants quelqu&rsquo;un a \u00e9crit le mot PIG en lettre majuscules. Sur le mur adjacent le nom d&rsquo;un groupe de la r\u00e9gion est tagu\u00e9 en blanc : La banda del p\u00f3rton. Entour\u00e9e d&rsquo;arbres cette placette offre un peu d&rsquo;ombres aux voitures qui stationnent l\u00e0 en attendant que les enfants sortent de l&rsquo;\u00e9cole maternelle. La pelouse est \u00e0 l&rsquo;abandon, jonch\u00e9e de d\u00e9tritus, de papiers gras, de plastiques emport\u00e9s par le vent. Tout autour les voitures stationnent. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;un lieu de passage, de transition. Parfois les voitures s&rsquo;arr\u00eatent juste devant l&rsquo;entr\u00e9e, le moteur continuant de tourner, de polluer mais qui s&rsquo;en soucie ? Les jeunes enfants sortent les uns apr\u00e8s les autres v\u00eatus de leur uniforme bleu jean \u00e0 large col blanc arrondi. Un \u00e9cusson aux couleurs de l&rsquo;\u00e9cole sur la poitrine. \u00ab La v\u00e9g\u00e9tation de l\u2019\u00eele est abondante. Des plantes, des p\u00e2turages, des fleurs \u2013 de printemps, d\u2019\u00e9t\u00e9, d\u2019automne, d\u2019hiver \u2013 se succ\u00e8dent \u00e0 la h\u00e2te\u2026 avec plus de h\u00e2te \u00e0 na\u00eetre qu\u2019\u00e0 mourir, les unes envahissant le temps et la terre des autres, s\u2019accumulant irr\u00e9pressiblement. En revanche, les arbres sont malades ; ils ont les cimes s\u00e8ches, les troncs exag\u00e9r\u00e9ment \u00e9pais. J\u2019y vois deux explications ; ou bien les herbes sont en train d\u2019\u00e9puiser le sol, ou bien les racines des arbres ont atteint la pierre (le fait que les arbres nouveaux sont bien venus para\u00eet confirmer la seconde hypoth\u00e8se). Les arbres de la colline ont tellement durci qu\u2019il est impossible de les travailler ; on ne peut davantage tirer quoi que ce soit de ceux d\u2019en bas ; la pression des doigts les d\u00e9fait et il reste dans la main une sciure poisseuse, une bouillie d\u2019\u00e9clats \u00bb.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Adolfo Bioy Casares : Las Heras, Province de Mendoza, Argentine Ni rue, ni avenue, ni passage, ni ruelle, simplement le nom de l&rsquo;auteur sur le plan de la ville : Adolfo Bioy Casares. 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