{"id":75024,"date":"2022-06-15T15:57:02","date_gmt":"2022-06-15T13:57:02","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=75024"},"modified":"2022-06-15T17:52:00","modified_gmt":"2022-06-15T15:52:00","slug":"40-fois-la-ville-05-description-dun-lieu-de-memoire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40-fois-la-ville-05-description-dun-lieu-de-memoire\/","title":{"rendered":"#40jours #05 | de m\u00e9moire."},"content":{"rendered":"\n<p><br><br>Les peuples inuits qui se sont succ\u00e9d\u00e9 durant trois mille ans sur la banquise du Groenland et des \u00eeles de l&rsquo;arctique canadien ont laiss\u00e9 de leur pens\u00e9e, des signes \u00e9nigmatiques, silencieux pour qui n&rsquo;en d\u00e9tient pas la cl\u00e9. Ces objets dorment dans les mus\u00e9es jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;un inuk, venu d&rsquo; Ilulissat \u00e0 Copenhague, par exemple, au fil d&rsquo;un complexe exil, les r\u00e9veille et s&rsquo;en serve pour retrouver le chemin vers lui m\u00eame. Il en va de m\u00eame des lieux de notre m\u00e9moire. Ils sont peupl\u00e9s de choses qui en soi ne sont que des morceaux de mati\u00e8re muets mais qui pour celui \u00e0 qui elles s&rsquo;adressent ouvrent le chemin de l&rsquo;intime. La m\u00e9moire est aussi une question de l\u00e9gitimit\u00e9. Je me projette au c\u0153ur de cet espace de l&rsquo;enfance; d&rsquo;une certaine partie de mon enfance, celle qui veut bien me donner acc\u00e8s \u00e0 ma m\u00e9moire, ou plut\u00f4t, celle qui surgit toujours \u00e0 ma m\u00e9moire, avant toute autre, effa\u00e7ant toute autre. Il faudra que je questionne cela. C&rsquo;est un grand hall d&rsquo;entr\u00e9e. Il y a dans ce lieu quelque chose de l&rsquo;Alice de Carroll : un carrelage en damier et des contes, ainsi qu&rsquo;un puits et des monstres. Le hall est au fond de ce puits mais c&rsquo;est  l\u00e0 que se situe la lumi\u00e8re. L&rsquo;obscurit\u00e9 est au dessus, en haut du grand escalier qui m\u00e8ne vers les chambres et se poursuit dans les soupentes. Deux grandes portes coch\u00e8res, ouvertes sur le soleil, laissent entrer la chaleur \u00e9crasante du jardin que le hall  temp\u00e8re de sa  fra\u00eecheur , une fra\u00eecheur si amicale. Il y a le long des murs des chaises Henry quatre recouvertes de velours bleu et rouges \u00e0 franges blanches comme il s&rsquo;en faisait dans les ann\u00e9es 1970, sur lesquelles je m&rsquo;assoie pour nouer mes chaussures avant de me propulser vers : les bottes de pailles qui feront des maisons, des bastions \u00e0 d\u00e9fendre ou attaquer, courses dans les vignes, exploration des bois, travers\u00e9e, si l&rsquo;on ose, du vieux cimeti\u00e8re abandonn\u00e9. Tout \u00e7a est inscrit sur cette fine pellicule de velours bleu, sur la chaise Henry quatre, comme tatouage, blason, phare dans l&rsquo;oc\u00e9an de l&rsquo;oubli. Un grand arrosoir de cuivre, presque aussi grand que moi sert de vase \u00e0 de grands jonc s\u00e9ch\u00e9s. Sur un porte manteau des chapeaux de soleil en paille, avec des rubans de couleur pour certains qui indiquent que les cousines sont arriv\u00e9es et passeront avec nous un bout d&rsquo;\u00e9t\u00e9. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du bonheur, tapi dans l&rsquo;ombre des marches du grand escalier de bois en colima\u00e7on, g\u00eet un trou noir. Ce qu&rsquo;il est, je ne sais car il ne montre que de l&rsquo;ombre. De l&rsquo;ombre sur une porte ferm\u00e9e \u00e0 cl\u00e9, ouvrant sur une chambre dans laquelle personne ne va jamais. Il y a \u00e0 l&rsquo;\u00e9tage une autre chambre myst\u00e9rieuse mais je sais, au moins, qu&rsquo;elle a \u00e9t\u00e9 habit\u00e9, ne serait ce qu&rsquo;un court temps. Son myst\u00e8re c&rsquo;est que r\u00e9guli\u00e8rement, des centaines d&rsquo;abeilles viennent y mourir sans qu&rsquo;on sache pourquoi, leurs cadavres jonchant le sol. J\u2019apprendrai bien plus tard que c&rsquo;est moi qui ai invent\u00e9 cette \u00ab r\u00e9gularit\u00e9 \u00bb et qu&rsquo;en r\u00e9alit\u00e9, ce ph\u00e9nom\u00e8ne ne s&rsquo;est produit qu&rsquo;une fois, un jour qu&rsquo;un essaim s&rsquo;\u00e9tait retrouv\u00e9 coinc\u00e9 dans la chemin\u00e9e. Mais trop tard, cette histoire fait partie de ma mythologie d&rsquo;enfance. Mais la chambre d&rsquo;en bas, personne n&rsquo;en parle, jamais, c&rsquo;est comme si, aux yeux des autres elle n&rsquo;existait pas ou plut\u00f4t, je le sens parfaitement du fait de mon jeune \u00e2ge, comme si elle existait dans une dimension inaccessible aux enfants. Une dimension d&rsquo;o\u00f9 n&rsquo;\u00e9mane aucune s\u00e9duction, bien plut\u00f4t de la tristesse mais sans que j&rsquo;en connaisse la source. Je l&rsquo;apprendrai, l\u00e0 aussi, bien plus tard, apr\u00e8s m\u00eame la mort de mon grand p\u00e8re puis, vingt ans plus tard, de ma grand m\u00e8re qui n&rsquo;en ont jamais parl\u00e9 : C&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;ils cachaient la famille des r\u00e9fugi\u00e9s en zone libre, pendant la guerre. C&rsquo;est l\u00e0 que les allemands ont fini par les saisir, d\u00e9fon\u00e7ant les portes, criants dans une langue incompr\u00e9hensible et rude et les ont amen\u00e9s sans qu&rsquo;on les revoient jamais. Mes grand parents ne parlaient jamais de leur r\u00f4le durant la guerre. Malgr\u00e9 cela, lorsque j&rsquo;\u00e9tais chez eux, je r\u00eavais cycliquement que des nazis envahissaient la maison et tuaient toute ma famille. Il faudra aussi que je questionne cela. Bien des ann\u00e9es plus tard, ce r\u00eave sera l&rsquo;objet de l&rsquo;une de mes toutes premi\u00e8res tentatives litt\u00e9raires. Ainsi, assis aujourd\u2019hui \u00e0 ma table d&rsquo;\u00e9criture, les deux mains se rejoignent du pass\u00e9 et du pr\u00e9sent, sans surprise ( car comment autrement ) par l&rsquo;\u00e9criture. Je n&rsquo;ai fait qu&rsquo;entrouvrir la porte de mon  enfance, je suis entr\u00e9 par l\u2019int\u00e9rieur d&rsquo;une petite partie des objets qui le peuplent, dans ce lieu lointain que d&rsquo;autres occupent aujourd&rsquo;hui, o\u00f9 ils construisent une  autre histoire. Mais c&rsquo;est bien connu, les lieux et donc les choses ne sont que des histoires et la maison est suffisamment grande pour leurs fant\u00f4mes et les miens.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les peuples inuits qui se sont succ\u00e9d\u00e9 durant trois mille ans sur la banquise du Groenland et des \u00eeles de l&rsquo;arctique canadien ont laiss\u00e9 de leur pens\u00e9e, des signes \u00e9nigmatiques, silencieux pour qui n&rsquo;en d\u00e9tient pas la cl\u00e9. 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