{"id":75866,"date":"2022-06-16T12:26:13","date_gmt":"2022-06-16T10:26:13","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=75866"},"modified":"2022-06-16T12:26:15","modified_gmt":"2022-06-16T10:26:15","slug":"40jours-6-carte-ecart-trace","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40jours-6-carte-ecart-trace\/","title":{"rendered":"#40jours #6 | Carte \/ Ecart \/ Trace"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour moi la carte, c&rsquo;est d&rsquo;abord une blessure qui ne laisse pas toujours de marque ni d\u2019empreinte. Sur le corps la trace d\u2019une cicatrice. Une vitre bris\u00e9e. Remettre \u00e0 plus tard, trouver le temps, ce que l\u2019on esp\u00e8re. Carte du tendre. Prendre son temps, accepter de se perdre, de s\u2019\u00e9garer, d\u2019exp\u00e9rimenter en dehors des sentiers battus. Peut-\u00eatre perdu, ne pas savoir. \u00c9clats des cartes. Fracas des cadres \u00e9clat\u00e9s, ce bris de verre dessine une carte intime, une blessure citadine. Tout se brouille, le corps chancelant, d\u00e9boussol\u00e9. \u00c7a ne d\u00e9pend pas de la volont\u00e9. Je suis les lignes de tes mains coll\u00e9es contre la vitre par transparence. Les traces qu\u2019elles laissent. Cette vitre bris\u00e9e arr\u00eate le temps comme mon regard. Je fixe cet accident de parcours, mon c\u0153ur se met \u00e0 battre plus fort \u00e0 chaque fois que ce signe appara\u00eet, comme sur la carte de la ville tous ces lieux o\u00f9 nous avons \u00e9t\u00e9, ces milliers de points d\u2019impacts, reli\u00e9s par d\u2019invisibles fils qui tracent notre route commune. Le chemin est plus important que la destination, je me r\u00e9p\u00e8te souvent cette phrase comme un mantra. <\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><a href=\"https:\/\/flic.kr\/s\/aHsjZGGZjj\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"684\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/17470238424_eb4a669ed5_k-1024x684.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-75872\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/17470238424_eb4a669ed5_k-1024x684.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/17470238424_eb4a669ed5_k-420x280.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/17470238424_eb4a669ed5_k-768x513.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/17470238424_eb4a669ed5_k-1536x1025.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/17470238424_eb4a669ed5_k.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/a><figcaption><a href=\"https:\/\/flic.kr\/s\/aHsjZGGZjj\" data-type=\"URL\" data-id=\"https:\/\/flic.kr\/s\/aHsjZGGZjj\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">S\u00e9rie de photographies sur l\u2019utilisation des cartes dans l&rsquo;espace Public<\/a><\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je me souviens des cartes Michelin qui tra\u00eenaient au fond de la boite \u00e0 gants de la voiture de mes parents, feuilles fatigu\u00e9es, us\u00e9es, \u00e0 force d&rsquo;utilisation, qu&rsquo;on d\u00e9pliait \u00e0 grand peine pour ne pas les d\u00e9chirer, la jaune pour l&rsquo;Ari\u00e8ge et la Normandie, la verte pour l&rsquo;Indre et la rouge pour la R\u00e9gion parisienne. J&rsquo;admirais leur confection, l&rsquo;assemblage artisanale des lignes et des couleurs, sentir la main de l&rsquo;homme qui dessine son environnement pour mieux l&rsquo;arpenter, l&rsquo;appr\u00e9hender, le comprendre. La couleur diff\u00e9rentes des voies de circulation en fonction de leur taille, les d\u00e9partementales en rouge, les routes secondaires en jaune, les chemin en blanc cern\u00e9 d&rsquo;un fin liser\u00e9 noir, les distances marqu\u00e9es entre chaque \u00e9tape, les petites formes carr\u00e9s, rectangulaires qui repr\u00e9sentaient les villages, les cours d&rsquo;eau qui serpentaient en bleu, les zones bois\u00e9es, en vert clair. Tous les noms de villes \u00e9taient align\u00e9es, leur grosseur indiquait la taille de chaque lieu. Son importance. Pour les cours d&rsquo;eau et les for\u00eats, en bleu et en vert, la mention de travers, cette fantaisie des nomenclatures me ravissait. Je pouvais passer des heures \u00e0 consulter ces cartes, \u00e0 voyager \u00e0 distance, comme \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, distrait du cours par les grandes cartes de g\u00e9ographie affich\u00e9es sur les murs, je passais mon temps \u00e0 les contempler, r\u00eaveur. Ce pouvoir d&rsquo;invention de la carte. D&rsquo;\u00e9vasion. Un d\u00e9tail anodin apparemment sans importance. Une ville indiqu\u00e9e sur une carte depuis des ann\u00e9es, mais voil\u00e0 cette ville n\u2019existe pas, elle n\u2019a jamais exist\u00e9. C\u2019est un leurre, un mirage, une illusion. Une erreur ? On peut dire cela mais c&rsquo;est une erreur volontaire. Cette ville qui n\u2019existe pas vraiment, sur aucune autre carte, ni aucun plan, imprim\u00e9 ou num\u00e9rique, est un pi\u00e8ge. Mais il suffirait d\u2019y habiter pour qu\u2019elle existe r\u00e9ellement, prenne forme et d\u00e9tourner sa fausse repr\u00e9sentation sur la carte en la faisant correspondre \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 du terrain. Comme ces villes invent\u00e9es, il existe des rues pi\u00e8ges. Les cartographes les dessinent sur leurs plans alors qu\u2019elles n\u2019ont aucune r\u00e9alit\u00e9, afin qu\u2019elles servent de copyright \u00e0 leur travail, un peu comme les tatouages num\u00e9riques qui apparaissant en filigrane pour les photos. <em>Rap street <\/em>(que l\u2019on peut traduire par <em>rue-pi\u00e8ge<\/em>) est un terme anglais pour d\u00e9signer un \u00e9l\u00e9ment graphique fautif dessin\u00e9 sur une carte routi\u00e8re dans le but de d\u00e9couvrir les violations de droit d\u2019auteur. Si la carte d\u2019un concurrent comprend cet \u00e9l\u00e9ment, l\u2019ayant-droit peut esp\u00e9rer facilement d\u00e9montrer que sa carte a \u00e9t\u00e9 recopi\u00e9e. Alors que l&rsquo;\u00e9crivain anglais Will Self travaillait \u00e0 l&rsquo;\u00e9criture de son texte <strong><a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Psychogeography_(book)\" target=\"_blank\">Psychogeography<\/a><\/strong> qui explore les exp\u00e9riences de la marche, ainsi que les \u00e9tats psychologiques et les pens\u00e9es qui en d\u00e9coulent, en abordant des lieux aussi divers que les Highlands \u00e9cossais, Istanbul, le Maroc, Liverpool, Chicago, Sienne, l&rsquo;Australie, l&rsquo;Inde, le Br\u00e9sil, la Tha\u00eflande et l&rsquo;Ohio, mais c&rsquo;est surtout \u00e0 propos de Londres que l&rsquo;auteur produit ses \u00e9crits et ses id\u00e9es les plus remarquables, le photographe anglais Phil Grey est venu dans son bureau saisir, <strong><a href=\"https:\/\/www.flickr.com\/photos\/liminaire\/albums\/72157634367795117\">dans un montage de 71 photos<\/a><\/strong>, un panoramique de cette pi\u00e8ce qui \u00e9tait initialement con\u00e7u pour fonctionner comme un portrait \u00e0 la Hockney du bureau de l&rsquo;auteur, avec les photos qui se chevauchent les unes et les autres. Je pense tr\u00e8s souvent au bureau londonien de Will Self, carte mentale de l&rsquo;auteur. Comme je pense \u00e0 toutes ces cartes qui m&rsquo;accompagnent depuis mon enfance, atlas catalan, le monde entier dans une feuille de tr\u00e8fle, gravure sur bois d&rsquo;Heinrich B\u00fcnting, table de Peutinger, carte de Venise de Jacopo de&rsquo; Barbari, carte tchouktche sur peau de phoque, table des ast\u00e9rismes, carte des \u00e9toiles de Wang Zhiyuan, carte \u00e0 b\u00e2tonnets des \u00efles Marshall, carte des Moluques de Petrus Plancius, carte du monde babylonien du British Museum de Londres, carte de Tenochtitl\u00e1n et de la c\u00f4te du golfe du Mexique, carte de Paris en 1863 divis\u00e9e en vingt arrondissements, carte d&rsquo;Edo au Japon, carte des jours de Grayson Perry, Mapping Manhattan de l\u2019artiste Becky Cooper, carte de Cuauhtinchan, tablette-m\u00e9moire fabriqu\u00e9e par les Lubas (peuple \u00e9tabli dans l&rsquo;actuelle R\u00e9publique d\u00e9mocratique du Congo), carte d&rsquo;Hispaniola, de Christophe Colomb, Atlas des \u00c9tats-unis \u00e0 l&rsquo;usage des aveugles, plan de Nippur, tablette d&rsquo;argile grav\u00e9e par les M\u00e9sopotamiens, Mappa mundi d&rsquo;Isidore de S\u00e9ville, carte de Madaba en mosa\u00efque, carte ja\u00efne du Manusyaloka, carte des fonds oc\u00e9aniques, carte des vents, cartes des aliz\u00e9s, cartes des isothermes, Landtafel de Rothenburg, Forma Urbis Romae, ville sans voiles de Guy Debord, Promenade de Cerne Abbas, de l&rsquo;artiste britannique Richard Long, planisph\u00e8re de Cantino, Theatrum orbis terrarum d&rsquo;Abraham Ortelius, Figura dos Corpos Celestes, Map de l&rsquo;artiste am\u00e9ricain Jasper Johns, Baltaltjara, peinture polym\u00e8re de l&rsquo;artiste aborig\u00e8ne Estelle Hogan, carte du ciel austral d&rsquo;Albrecht D\u00fcrer, croquis de carte pour <em>Sur la route<\/em> de Jack Kerouac, carte du m\u00e9tro de Londres par Harry Beck, Srinagar, ch\u00e2le tiss\u00e9 et brod\u00e9 d&rsquo;une vue de la ville, carte de l&rsquo;\u00cele au tr\u00e9sor de Robert Louis Stevenson, Google Map et Street View que j&rsquo;utilise au quotidien et dans <strong><a href=\"https:\/\/www.la-marelle.org\/productions\/editions-la-marelle\/153-laisse-venir-le-livre.html\">l&rsquo;\u00e9criture de certains de mes textes<\/a><\/strong>. Je garde en m\u00e9moire toutes ces cartes d&rsquo;\u00e9poques et de cultures tr\u00e8s diff\u00e9rentes, de formes et sur des supports vari\u00e9s, non pour m&rsquo;indiquer un chemin, mais trouver le moyen de me perdre, la d\u00e9sorientation de l\u2019accidentel fait appara\u00eetre la substance m\u00eame du parcours, et je parviens ainsi \u00e0 suivre d&rsquo;autres voies, en inventer d&rsquo;in\u00e9dites, des lignes de d\u00e9sir et des chemins de traverse.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"555\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/15058451568_d3932455c1_b.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-75871\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/15058451568_d3932455c1_b.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/15058451568_d3932455c1_b-420x228.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/15058451568_d3932455c1_b-768x416.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption><em>Le D\u00e9sert rouge<\/em>, film de Michelangelo Antonioni<\/figcaption><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour moi la carte, c&rsquo;est d&rsquo;abord une blessure qui ne laisse pas toujours de marque ni d\u2019empreinte. Sur le corps la trace d\u2019une cicatrice. Une vitre bris\u00e9e. Remettre \u00e0 plus tard, trouver le temps, ce que l\u2019on esp\u00e8re. Carte du tendre. Prendre son temps, accepter de se perdre, de s\u2019\u00e9garer, d\u2019exp\u00e9rimenter en dehors des sentiers battus. 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