{"id":75949,"date":"2022-06-16T14:40:44","date_gmt":"2022-06-16T12:40:44","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=75949"},"modified":"2022-06-16T16:36:52","modified_gmt":"2022-06-16T14:36:52","slug":"40-jours-05-lemon-tree","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40-jours-05-lemon-tree\/","title":{"rendered":"# 40 jours # 05 | Lemon tree"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-drop-cap\">Winston ouvre les yeux. Il lui faut un moment pour r\u00e9aliser o\u00f9 il se trouve. Au dessus de lui un plafond blanc, carr\u00e9, d\u2019environ quatre m\u00e8tres sur quatre bord\u00e9 de moulures en stuc -dont l\u2019une est cass\u00e9e dans l\u2019angle \u00e0 droite de sa t\u00eate- repose sur une tapisserie beige \u00e0 l\u00e9gers lignages horizontaux griff\u00e9s sur le papier \u00e9pais. En dessous de lui, le lit. Draps blancs un peu froiss\u00e9es que l\u2019on a pris soin d\u2019a\u00e9rer avant de les border au matelas. Sans bouger la t\u00eate, il suit des yeux les moulures, s\u2019obligeant \u00e0 prendre comme rep\u00e8re de d\u00e9part l\u2019angle au rebord de stuc cass\u00e9. Dans son visage, immobile, ses iris s\u2019actionnent, roulent comme des billes dans un mouvement pendulaire semblable \u00e0 celui du sujet endormi, en phase de sommeil profond. P\u00e9riode\u00a0 propice aux r\u00eaves ou les d\u00e9licates demi sph\u00e8res translucides marquent leur empreinte saccad\u00e9e sous la fine peau des paupi\u00e8res qui les aveugle. Winston, lui, a les yeux grands ouvert. Il fouille du regard le plafond blanc \u00e0 la recherche d\u2019un indice qui pourrait lui permettre de r\u00e9pondre \u00e0 sa question. Sans pr\u00e9venir, dans l\u2019angle diam\u00e9tralement oppos\u00e9 \u00e0 l\u2019angle de stup cass\u00e9 ses iris sont stopp\u00e9s nets par une mouche noire sur le plafond blanc. La d\u00e9c\u00e9l\u00e9ration qui en d\u00e9coule lui coupe le souffle comme un uppercut en pleine xipho\u00efde. H\u00e9las, l\u2019\u00e9nergie centrifuge accumul\u00e9e est trop importante pour s\u2019agripper assez fermement au minuscule point noir et dans un mouvement de balancier qui lui vide tout \u00e0 fait la poitrine et aspire son coeur juste en dessous de ses amygdales, le mouvement circulaire repart aussi sec. Dans le sens inverse. Son coeur bat \u00e0 pr\u00e9sent dans sa bouche et manque de l\u2019\u00e9touffer \u00e0 chacune de ses diastoles. Il rythme chaque tour concentrique de son battement sourd jou\u00e9 \u00e0 m\u00eame la membrane de son tympan. A pr\u00e9sent ce ne  sont plus ses iris qui tournent mais c\u2019est bien le plafond qui se met en branle tout autour de Winston immobile. De plus en plus vite. De plus en plus fort. La baguette de tambour sur son tympan s\u2019affole. Son corps, sous l\u2019\u00e9tau de la pression atmosph\u00e9rique est plaqu\u00e9 au matelas, \u00e9cartel\u00e9 depuis le nombril vers la p\u00e9riph\u00e9rie. Sous l\u2019effet de la vitesse, les cercles s\u2019agrandissent et s\u2019aplatissent, viennent se coincer entre les sillons beige de la tapisserie. \u00ab\u00a0Un peu comme le diamant sur un vinyle\u00a0\u00bb, pense Winston. Puis il ferme les yeux. Juste avant que sa poitrine explose. Sous sa boite cr\u00e2nienne son cerveau est essor\u00e9, presque liqu\u00e9fi\u00e9. Quelqu\u2019un prend plaisir \u00e0 y tracer un tourbillon en\u00a0 plongeant un objet pointu et en\u00a0 le remuant\u00a0 vigoureusement. Winston, pour ne pas sombrer, se concentre sur la pointe du c\u00f4ne tourbillonnant et \u00e9carlate qu\u2019il visualise au centre exact de son cr\u00e2ne. Alors qu\u2019il se r\u00e9signe \u00e0 subir les cons\u00e9quences de cette tornade, les cercles s\u2019affaiblissent et s\u2019affaissent autour de leur axe, s\u2019en \u00e9cartent un peu. Deviennent moins parfaits, plus elliptiques. Finissent par ralentir. Autorisant \u00e0 nouveau un mouvement qui puisse en prendre la tangente. Lorsqu\u2019ils ne sont plus qu\u2019un l\u00e9ger roulis, Winston peut reprendre tout \u00e0 fait possession de son corps. Dans un effort surhumain il se d\u00e9colle du drap,\u00a0 d\u00e9tremp\u00e9 de sueur, et se dresse \u00e0 b\u00e2bord du lit. Ses jambes, aussi lourdes qu\u2019un poids mort, tremblent si fort que ses genoux s\u2019entrechoquent dans un bruit d\u2019osselet. Pourtant il se tiens droit \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du lit. Un de ses cheveux est rest\u00e9 pi\u00e9g\u00e9 au plafond et tire le haut de son cr\u00e2ne dans un mouvement alternatif de torsion puis de d\u00e9torsion. Le maintenant dans une verticale de pendu. Il ne trouve d\u2019autre solution que de se jeter en avant tout en esp\u00e9rant que son corps veuille bien suivre le mouvement. Et, c\u2019est agripp\u00e9 \u00e0 son centre d\u2019inertie, qu\u2019il tangue laborieusement jusqu\u2019\u00e0 la porte de la chambre .<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Le couloir lui redonne un peu de stabilit\u00e9. Le sol et le plafond le contiennent dans leur espace limit\u00e9 et il peut \u00e0 pr\u00e9sent s\u2019appuyer des mains sur les murs pour progresser. Ils sont peints d\u2019un bleu qu\u2019il n\u2019a encore jamais vu ailleurs. A hauteur de regard, des photos sont expos\u00e9es dans des cadres blancs. Son visage est d\u2019embl\u00e9e&nbsp; aimant\u00e9 par la premi\u00e8re.&nbsp; Son cou transmet en roue crant\u00e9e le mouvement \u00e0 son corps, aussi flou qu\u2019une poup\u00e9e de chiffon, bien forc\u00e9 de suivre le mouvement d\u2019une rotation \u00e0 angle droit vers la droite. D\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9 son bassin, que l\u2019on a oubli\u00e9 de pr\u00e9venir du virage fr\u00f4le en un d\u00e9hanchement disgracieux le bas du mur. Winston ne met pas longtemps \u00e0 reconnaitre la photo: Betty et lui,&nbsp; assis sur la plage leur regard absorb\u00e9s dans un seul \u00e9lan vers l\u2019horizon. Betty\u2026 Elle est&nbsp; au premier plan, et imperceptiblement, la t\u00e2che d\u2019encre de ses cheveux aspire Winston \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du cadre blanc. D\u00e9colle la perspective et approfondit encore le gouffre vers les boucles sombres des cheveux qui s\u2019enroulent et se confondent dans les rouleaux des vagues. Winston pressent que sa volont\u00e9, faible flamme vacillante, est sur le point de s\u2019\u00e9teindre. De nouveau le roulis sourd. Il tangue, ses jambes se remettent \u00e0 trembler.&nbsp; L\u2019eau noire enserre ses chevilles puis dans un clapotis mouill\u00e9&nbsp; gagne son ventre en une ceinture glaciale. Bient\u00f4t il perdra pied\u2026 Alors, dans un dernier sursaut, Winston rassemble le peu de force qui lui reste pour remonter ses genoux jusqu&rsquo;\u00e0 pouvoir poser la ligne de ses orteils bien \u00e0 plat sous la photo. Puis il tend ses deux bras de part et d\u2019autre du cadre, se cabre, s\u2019arc-boute jusqu\u2019\u00e0 ce que le couloir culbute sur lui m\u00eame, se renverse de quatre-vingt dix degr\u00e9s et donne \u00e0 la verticale de ses bras la force de s\u2019extraire de la photo. Dans une secousse, son corps bascule en arri\u00e8re. La moquette \u00e9paisse, amortit sa chute dans un bruit \u00e9touff\u00e9. Il ramasse alors, dans une grimace ses membres douloureux. Puis, les deux mains en \u0153ill\u00e8res pour \u00e9chapper au pi\u00e8ge que lui tendent les photos, s\u2019engouffre dans la pi\u00e8ce la plus proche.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Il s\u2019agit ici d\u2019une cuisine comme une autre. Il est encore t\u00f4t, et l\u2019ampoule au plafond d\u00e9gage une lumi\u00e8re trop forte et uniforme.&nbsp; Il semble que personne n\u2019ai fait l\u2019effort d\u2019acheter un abat jour. Ce n\u2019est pas tout \u00e0 fait exact, puisqu\u2019il se trouve encore emball\u00e9 dans le placard du couloir. Il n\u2019a juste jamais pris le temps de l\u2019installer.&nbsp; A sa place, un cordon blanc pend depuis un trou noir dans le plafond de pl\u00e2tre blanc et se termine par une ampoule de verre oblongue. Blanche. Lorsqu\u2019elle est \u00e9teinte on peut m\u00eame y distinguer une fine pellicule de poussi\u00e8re un peu grasse. En balayant la pi\u00e8ce des yeux on distingue \u00e0 droite, un plan de travail en bois clair surplombant une rang\u00e9e de meubles blancs aux poign\u00e9es de laiton. Tous identiques. Une corbeille de fruit exhibe&nbsp; son ventre creux. Vide. Cela fait bien longtemps- des mois peut \u00eatre des ann\u00e9es-que l\u2019on ne l\u2019a plus remplie. A gauche, sous la fen\u00eatre, une table, presque ovale, aux \u00e9l\u00e9gants pieds de noyer tourn\u00e9. Une chaise en plastique au dossier arrondi est recul\u00e9e tout contre la fen\u00eatre entrouverte. Winston reste debout sur le seuil un instant. Il lui semble qu\u2019il redevient enfin ma\u00eetre de son corps. Il fait un inventaire rapide: l\u2019arc de la plante de ses pieds est bien ancr\u00e9e sur le lino froid, ses jambes enfin solides soutiennent sa colonne. La&nbsp; sensation famili\u00e8re de la douleur qui lui \u00e9tire les limbes s\u2019apparente \u00e0 une caresse rassurante. Enfin sa t\u00eate, toute \u00e0 l\u2019heure malmen\u00e9e comme une boule dans son billard a repris sa place bien cal\u00e9e au creux de ses \u00e9paules. Tout \u00e0 coup, il&nbsp; prend conscience de la musique qui p\u00e9n\u00e8tre les circonvolutions du pavillon de ses oreilles. Il se concentre sur la voix nasillarde <em>I&rsquo;m sitting here in a boring room;&nbsp; It&rsquo;s just another rainy Sunday afternoon;&nbsp; I&rsquo;m wasting my time I got nothing to do; I&rsquo;m hanging around I&rsquo;m waiting for you; But nothing ever happens; And I wonder\u2026 <\/em>puis le refrain repart sur le m\u00eame&nbsp; rythme entra\u00eenant.<em> Folls Garden..<\/em> le vinyle que&nbsp; Betty lui a offert \u00e0 leur premier anniversaire de mariage. Il fait volte-face. La platine se tient sagement \u00e0 sa place habituelle sur le gu\u00e9ridon qui clos le plan de travail. A sa surface, un disque sombre tourne sur lui m\u00eame \u00e0 la vitesse de trente trois tours minutes. C\u2019est le seul point de la cuisine qui ne soit pas immobile. Sensation d\u2019irr\u00e9el que vient renforcer la musique beaucoup trop forte. Winston sent le malaise regagner du terrain. C\u2019est \u00e0 pr\u00e9sent la naus\u00e9e qui vrille ses visc\u00e8res. Ce n\u2019est qu\u2019en se retournant \u00e0 nouveau qu\u2019il l\u2019aper\u00e7oit. Sur la table, un bol de porcelaine blanche cercl\u00e9 de bleu, comme on peut en trouver \u00e0 K.. Il s\u2019approche \u00e0 pas lent de la table.<em> I&rsquo;m turning my head; up and down; I&rsquo;m turning, turning, turning, turning; Turning around. <\/em>Au fond du bol, l\u2019empreinte ronde d\u2019un reste de caf\u00e9 noir encore fumant. <em>Dah-dah-dah-dam, dee-dab-dah <\/em>tourne en boucle dans sa t\u00eate. Le vertige l\u2019oblige \u00e0 s\u2019assoir; <em>I wonder how, I wonder why; Yesterday you told me &#8217;bout the Blue, blue sky; And all that I can see; And all that I can see; And all that I can see; Is just a yellow lemon tree. <\/em>Le vinyle, gagn\u00e9 par l\u2019inertie arr\u00eate ses r\u00e9volutions pendant que le diamant reprend sa place, emport\u00e9 par le mouvement circulaire du bras de la platine. Tout est enfin parfaitement immobile. Silencieux. Tout ou presque : le temps lui ne s\u2019est pas fig\u00e9. Au-dessus du champ visuel de Winston le cadre rond de l\u2019horloge sert de m\u00e9tronome&nbsp; au silence.&nbsp; L\u2019aiguille bleue des secondes a d\u00e9j\u00e0 fait un tour complet lorsque Winston s\u2019autorise enfin \u00e0 laisser rouler ses yeux jusque sur le flanc du bol. Ses l\u00e8vres tremblent lorsqu&rsquo;il d\u00e9chiffre l\u2019inscription peinte avec le m\u00eame bleu que celui du rebord qui se d\u00e9tache sur la porcelaine. Ses pupilles caressent les deux joues pleines du B s\u2019enroulent autour du e pour se r\u00e9unir autour des deux t. Plongent enfin sur le y qui s\u2019\u00e9tire en un sourire\u2026. Au travers des volutes de fum\u00e9e, un rayon de soleil s\u2019aventure timidement. La bas, loin tr\u00e8s loin derri\u00e8re la ville, l\u00e0 o\u00f9 l&rsquo;horizon se courbe, le soleil jaune d\u00e9bute sa parabole ascendante.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Winston ouvre les yeux. Il lui faut un moment pour r\u00e9aliser o\u00f9 il se trouve. Au dessus de lui un plafond blanc, carr\u00e9, d\u2019environ quatre m\u00e8tres sur quatre bord\u00e9 de moulures en stuc -dont l\u2019une est cass\u00e9e dans l\u2019angle \u00e0 droite de sa t\u00eate- repose sur une tapisserie beige \u00e0 l\u00e9gers lignages horizontaux griff\u00e9s sur le papier \u00e9pais. 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