{"id":76872,"date":"2022-06-18T13:27:55","date_gmt":"2022-06-18T11:27:55","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=76872"},"modified":"2022-06-18T13:27:56","modified_gmt":"2022-06-18T11:27:56","slug":"40-jours-07-le-silence-animal","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40-jours-07-le-silence-animal\/","title":{"rendered":"#40 jours #07 | Le silence animal"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/40jours7-1024x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-76873\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/40jours7-1024x1024.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/40jours7-420x420.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/40jours7-200x200.jpg 200w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/40jours7-768x768.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/40jours7.jpg 1200w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption><em>Image\u00a0: \u00a9 Stanley Donwood<\/em><\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Au d\u00e9but, \u00e7a ressemblait \u00e0 de simples marches.<\/p>\n\n\n\n<p>Etant fan d\u2019<em>urbex<\/em>, de pr\u00e9f\u00e9rence en courant certains risques, j\u2019aimais s\u00e9lectionner des endroits laiss\u00e9s \u00e0 l\u2019abandon, les proposer \u00e0 Karl, et partir avec lui \u00e0 l\u2019abordage de terres inexplor\u00e9es \u2013 pauvres constructions humaines d\u00e9laiss\u00e9es, projets de chantiers avort\u00e9s ou rat\u00e9s, maisons abandonn\u00e9es, lieux maudits (t\u00e9moins d\u2019un crime, par exemple), passages souterrains et j\u2019en passe.<\/p>\n\n\n\n<p>Sauf que cette fois, Karl m\u2019avait fait faux bond.\u00a0 Que pouvait-il exister de plus important que la visite de lieux inoccup\u00e9s \u2013 excitants dans l\u2019id\u00e9e m\u00eame qu\u2019ils existaient de leur c\u00f4t\u00e9, alors que les hommes, vaquant \u00e0 leurs occupations, les avaient oubli\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ancien m\u00e9tro de Lauzile, sous le Mus\u00e9e des H\u00f4pitaux, me paraissait \u00eatre un bon choix pour se mettre en jambe, m\u00eame seul.&nbsp; Rien de bien compliqu\u00e9, les lieux souterrains.&nbsp; Il fallait juste accepter respirer un air compact et vici\u00e9, humide souvent, c\u00f4toyer quelques rats, et vivre dans l\u2019obscurit\u00e9 pendant le temps de l\u2019exploration.&nbsp; L\u2019\u00e9clairage de mon smartphone me guidait, lumi\u00e8re surpuissante qu\u2019on savait r\u00e9gler, et si cela ne suffisait pas, j\u2019avais apport\u00e9 en renfort la bonne vieille lampe de poche \u00e0 piles.<\/p>\n\n\n\n<p>Une porte de service (sans doute destin\u00e9e au personnel de nettoyage) menait sur un escalier en colima\u00e7on, confortable par ses petites marches espac\u00e9es.&nbsp; Celles-ci adh\u00e9raient parfaitement \u00e0 mes baskets et mon corps.&nbsp; Je pris plaisir \u00e0 les d\u00e9valuer, pas trop rapidement mais suivant n\u00e9anmoins un bon rythme, celui de l\u2019impulsion prise par mon corps.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Agr\u00e9able sensation, ces jambes et genoux qui se plient et se d\u00e9plient, et pendant que je descendais, je pensais \u00e0 Karl et \u00e0 son d\u00e9sistement de derni\u00e8re minute.\u00a0 Qu\u2019avait-il pr\u00e9text\u00e9 au t\u00e9l\u00e9phone, pour me l\u00e2cher ainsi\u00a0?\u00a0 Je ne m\u2019en souvenais plus.\u00a0 Une phrase obscure, un \u00e9trange comportement, qui ne lui ressemblait pas.\u00a0 Il avait hauss\u00e9 les \u00e9paules\u00a0; \u00e7a m\u2019avait marqu\u00e9.\u00a0 Balbuti\u00e9 un truc du genre : \u00ab\u00a0Je connais d\u00e9j\u00e0\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Lui si fier et confiant, si enthousiaste et casse-cou, m\u2019avait alors paru distant, peu impliqu\u00e9.&nbsp; Comme s\u2019il ne voulait pas en entendre parler, par peur de s\u2019ennuyer ou\u2026&nbsp;&nbsp; Il avait \u00e9vacu\u00e9 le sujet et je ne lui en avais plus reparl\u00e9.&nbsp; Mais je me souvenais qu\u2019il avait rajout\u00e9 autre chose, et tandis que je poursuivais la descente de ces marches, qui paraissaient durer, je me creusais la cervelle pour tenter de me rappeler.<\/p>\n\n\n\n<p>Je connais d\u00e9j\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu connais d\u00e9j\u00e0, Karl&nbsp;?&nbsp; Ces marches qui n\u2019en finissent pas, tu les as d\u00e9j\u00e0 prises&nbsp;?&nbsp; Que veux-tu dire&nbsp;?&nbsp; Tu ne m\u2019as rien cach\u00e9, jusqu\u2019ici.&nbsp; Nos pistes, nos envies de lieux <em>urbex<\/em>, on s\u2019est toujours tout partag\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Mes jambes commen\u00e7aient \u00e0 fatiguer.&nbsp; Il faut croire que je m\u2019\u00e9tais surestim\u00e9.&nbsp; Ne pas prendre un trop grand \u00e9lan lors des premi\u00e8res marches, je le savais pourtant.&nbsp; Mais d\u2019habitude, \u00e0 la longue, mon corps finissait par se modeler au d\u00e9cor, par \u00e9pouser le rythme de la progression.&nbsp; Les grands randonneurs le savent.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, ces marches-ci r\u00e9sistaient.&nbsp; A mesure que je posais le pied sur l\u2019une d\u2019elles puis sur une autre, je pris conscience de leur caract\u00e8re r\u00e9calcitrant.&nbsp; Elles semblaient manifester leur m\u00e9contentement, me retenir, m\u2019emp\u00eacher d\u2019aller plus loin, de descendre plus bas.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis combien de temps avais-je ouvert la porte pour amorcer cette descente&nbsp;?&nbsp; Je n\u2019aurais su le dire.&nbsp; Pris tr\u00e8s vite dans mes pens\u00e9es, je n\u2019avais m\u00eame pas remarqu\u00e9 le silence animal qui r\u00e9gnait dans la cage d\u2019escaliers.&nbsp; Oui, je n\u2019ai pas d\u2019autres mots.&nbsp; Un silence qui m\u2019\u00e9coutait.&nbsp; Qui t\u00e9moignait de l\u2019attention \u00e0 mes faits et gestes.&nbsp; Qui savait o\u00f9 j\u2019en \u00e9tais dans mon parcours, combien de marches j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 foul\u00e9es et combien il m\u2019en restait \u00e0 parcourir.&nbsp; Qui attendait patiemment et jugeait.<\/p>\n\n\n\n<p>Comment en arriver \u00e0 pareil raisonnement&nbsp;?&nbsp; La fatigue naissante, peut-\u00eatre&nbsp;?&nbsp; La solitude du lieu&nbsp;?&nbsp; Ou cette d\u00e9sagr\u00e9able impression que Karl savait&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019en \u00e9tais l\u00e0 de mes r\u00e9flexions, et je commen\u00e7ais \u00e0 me dire que si l\u2019escalier se poursuivait encore comme \u00e7a \u2013 avait-il au moins une fin&nbsp;? \u2013, il fallait bien que j\u2019abandonne et que je remonte tout \u2013 la mont\u00e9e est toujours plus douloureuse que la descente \u2013 lorsque soudain, une porte apparut.&nbsp; Enfin, oui, c\u2019\u00e9tait pratiquement \u00e7a&nbsp;: la porte me fit face juste avant que je perde espoir et rebrousse chemin.&nbsp; A ce tournant-l\u00e0, pr\u00e9cis\u00e9ment.&nbsp; Hop.&nbsp; Tu peux passer \u00e0 autre chose, voir autre chose, franchir un autre niveau.<\/p>\n\n\n\n<p>La porte \u00e9tait peinte en vert pistache, ce que je trouvai de mauvais go\u00fbt si je n\u2019avais pas salu\u00e9 cette couleur incongrue, salvatrice, en ce lieu \u00e9trange et pesant.<\/p>\n\n\n\n<p>Que devais-je faire&nbsp;?&nbsp; Pas beaucoup de choix.&nbsp; Karl n\u2019aurait pas h\u00e9sit\u00e9, n\u2019est-ce pas&nbsp;?&nbsp; Karl.&nbsp; Le l\u00e2cheur, qui avait justement h\u00e9sit\u00e9, cette fois-ci.&nbsp; Karl qui connaissait d\u00e9j\u00e0 tout et m\u2019avait laiss\u00e9 dans cette gal\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Une profonde tristesse m\u2019envahit.&nbsp; Je posai mes mains sur la porte.&nbsp; Elle \u00e9tait propre&nbsp;; aucune mati\u00e8re d\u00e9sagr\u00e9able n\u2019y adh\u00e9rait.&nbsp; Comme si on l\u2019avait astiqu\u00e9e r\u00e9cemment.<\/p>\n\n\n\n<p>Je sursautai.<\/p>\n\n\n\n<p>Un bruit sourd avait retenti de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9.\u00a0 Quelque chose d\u2019\u00e9touff\u00e9, un impact qui avait r\u00e9sonn\u00e9 un moment mais avait \u00e9t\u00e9 camoufl\u00e9 en partie au moment de sa chute.\u00a0 Pourtant, j\u2019en percevais les vibrations.\u00a0 Les paumes de mes mains en palpitaient.<\/p>\n\n\n\n<p>Une sueur froide coula tr\u00e8s vite dans mon dos, d\u00e9sagr\u00e9able et piquante.<\/p>\n\n\n\n<p>Et le silence animal, divin, absolu, couvrait tout.<\/p>\n\n\n\n<p>N\u2019existait plus que cet espace-temps&nbsp;: escaliers au-dessus, le tournant, moi, la porte, l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la porte.&nbsp; Ici et maintenant.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ouvris la porte.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ouvris la porte, quoi.<\/p>\n\n\n\n<p>Je veux dire, j\u2019ouvris la porte.<\/p>\n\n\n\n<p>Toujours pas.<\/p>\n\n\n\n<p>La clinche ne voulait pas se faire agripper.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je r\u00e9essayai plusieurs fois.\u00a0 Mais le lieu savait.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Tu veux vraiment rentrer, hein\u00a0?<\/p>\n\n\n\n<p>Cette voix&nbsp;!&nbsp; Je jure que jamais je ne me serais attendu \u00e0 l\u2019entendre retentir ici.<\/p>\n\n\n\n<p>Karl me souriait, mais dans ce sourire, plus aucune trace de l\u2019ami cher que j\u2019avais toujours connu.  Ce n\u2019\u00e9tait pas Karl, pas vraiment. <\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Maintenant, ouvre.\u00a0 Elle est pr\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Quoi\u00a0?\u00a0 Comment \u00e7a\u00a0?\u00a0 Qui est pr\u00eate\u00a0?<\/p>\n\n\n\n<p>Karl partit d\u2019un rire sonore, horrible dans ce souterrain, comme autant de d\u00e9bris d\u2019un verre g\u00e9ant qui s\u2019\u00e9craseraient sur moi et dans mon c\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<p>Et en effet, la porte s\u2019ouvrit.\u00a0 Tr\u00e8s proprement, mue par son seul d\u00e9sir.\u00a0 Pas t\u00e9l\u00e9command\u00e9e de l\u2019int\u00e9rieur, non, sans aucun syst\u00e8me m\u00e9canique.\u00a0 Elle s\u2019ouvrit comme elle aurait pu le faire si j\u2019avais moi-m\u00eame fait le geste de tourner la poign\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Un borborygme gicla tr\u00e8s vite, puis un mouvement furtif.\u00a0 Une chose que mes yeux refus\u00e8rent de voir, de comprendre, se glissa dans un coin.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la porte menait sur une pi\u00e8ce minuscule de deux m\u00e8tres sur deux, qui n\u2019avait de pi\u00e8ce que son p\u00e9rim\u00e8tre enclav\u00e9 par les murs.\u00a0 Car le sol n\u2019existait pas.\u00a0 Que du vide.\u00a0 Un large trou b\u00e9ant.\u00a0 Des exhalaisons naus\u00e9abondes en sortaient.\u00a0 Et ce que j\u2019avais per\u00e7u, ce frottement sournois qui s\u2019\u00e9tait faufil\u00e9 Dieu sait o\u00f9, poursuivait ses d\u00e9mangeaisons sonores.\u00a0 Un cauchemar \u00e9veill\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me retournai vivement.\u00a0Karl\u00a0!\u00a0 Son regard \u00e9tait gla\u00e7ant.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Apr\u00e8s toi.<\/p>\n\n\n\n<p>Et, tel un vieux sac poubelle, il me poussa s\u00e8chement dans le trou.<\/p>\n\n\n\n<p>La chose glouglouta et suivit.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au d\u00e9but, \u00e7a ressemblait \u00e0 de simples marches. 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