{"id":76878,"date":"2022-06-18T13:55:43","date_gmt":"2022-06-18T11:55:43","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=76878"},"modified":"2022-06-18T13:55:44","modified_gmt":"2022-06-18T11:55:44","slug":"40-jours-08-portes-donnant-sur-la-ville","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40-jours-08-portes-donnant-sur-la-ville\/","title":{"rendered":"#40 jours #08 | portes donnant sur la ville"},"content":{"rendered":"\n<p>La station de la Pra\u00e7a do Com\u00e9rcio d\u00e9bouche sur un chantier, sol de terre jauni, grillages, blocs de ciment bloquant la circulation routi\u00e8re, \u00e0 droite, la gare fluviale o\u00f9 les d\u00e9parts pour ceux qui habitent sur l\u2019autre rive se font toutes les dix minutes. N\u00e9anmoins, tout le monde est press\u00e9, court en constante agonie vers les portes qui donnent acc\u00e8s au quai d\u2019embarquement, car dix minutes, surtout en hiver, sont pr\u00e9cieuses pour qui veut arriver \u00e0 temps de pr\u00e9parer le d\u00eener, dire bonsoir aux enfants, pr\u00e9parer la journ\u00e9e du lendemain, identique \u00e0 celle d\u2019hier, mais plus fatigante, car c\u2019est une journ\u00e9e de plus qui s\u2019accumule sur les yeux cern\u00e9s, les membres fourbus, le manque de sommeil qui fait cro\u00eetre l\u2019ennui et la lassitude). Du c\u00f4t\u00e9 gauche, la Pra\u00e7a das Cebolas (place des oignons en traduction fid\u00e8le, les noms de certains lieux portent \u00e0 rire, qui refuserait d\u2019aller \u00e0 la plage des pommes, visiter le cimeti\u00e8re des plaisirs, entrer dans la maison des pointes\u00a0?). C\u2019est par l\u00e0 que je me dirige, une place aux dalles blanches, surpeupl\u00e9e par des esplanades remplies de touristes tout droit sortis des immenses paquebots de croisi\u00e8re qui ressemblent \u00e0 des poulaillers et qui d\u00e9versent leur monde sur les rives. Ces amants de l&rsquo;\u00e9ph\u00e8m\u00e8re s\u2019agglutinent tous aux m\u00eames endroits si bien qu\u2019on les reconnait au loin et on les fuit. J&rsquo;entre dans le petit troquet, \u00e0 gauche, \u00e9pargn\u00e9 sans que l\u2019on sache pourquoi, demande le menu habituel et m\u2019installe \u00e0 l&rsquo;une des tables minuscules \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un commentateur anim\u00e9 par les derni\u00e8res nouvelles en politique. Le bar\/restaurant est tenu par toute une famille, le p\u00e8re au comptoir dirige le bal, la m\u00e8re aux fourneaux, les deux fils servent les clients. Une amie arrive, puis une autre, on se retrouve l\u00e0 quatre ou cinq, sans s\u2019\u00eatre fix\u00e9 de rendez-vous concret, puisque dans une demi-heure \u00e0 peine on va se donner des r\u00e9pliques dans l\u2019\u00e9cole des acteurs en plein quartier d\u2019Alfama, dans cette petite maison \u00e0 la porte verte. <\/p>\n\n\n\n<p>Tous les dimanches, l\u2019\u00e9t\u00e9, mon point d\u2019arriv\u00e9e est la gare d\u2019orient, ligne rouge. La bouche de m\u00e9tro donne directement sur un immense march\u00e9 souterrain, plut\u00f4t un entrep\u00f4t o\u00f9 d\u00e9filent des \u00e9talages de toute sorte, immense espace gris que je traverse \u00e0 la h\u00e2te. Je m\u2019arr\u00eate pr\u00e8s d\u2019un comptoir en verre afin d&rsquo;acheter pour tous ceux qui m\u2019attendent plus loin des petits pains ronds au fromage, sp\u00e9cialit\u00e9 br\u00e9silienne avidement adopt\u00e9e par la gastronomie locale, traverse ensuite le centre commercial dont les magasins commencent \u00e0 ouvrir leurs portes, sort enfin sur la place aux jets d\u2019eau intermittents, d\u00e9couvre un matin, l\u2019\u00e9norme lynx ib\u00e9rique, construit par Bordalo II, implorant de son regard na\u00eff qu\u2019on ne le tue pas. Longe le fleuve, couleur blanc gris, puisqu\u2019on est du c\u00f4t\u00e9 du soleil levant ; sur la promenade entre les pins, passants bigarr\u00e9s dans leur courses matinales, chiens profitant de leur libert\u00e9, petits groupes sous les arbres en position yoga. Poursuis mon chemin, passe par les t\u00e9l\u00e9cabines du t\u00e9l\u00e9ph\u00e9rique qui glissent vides dans l\u2019espace a\u00e9rien, au fond, le pont blanc embrasse toute l\u2019\u00e9tendue liquide, encore plong\u00e9 dans une l\u00e9g\u00e8re brume. Arrive \u00e0 destination, distribue \u00e0 la ronde les petits pains achet\u00e9s tant\u00f4t, m\u2019assieds sous l\u2019arbre magique juste au moment o\u00f9 toutes les histoires commencent. \u00a0 <\/p>\n\n\n\n<p>La station de Picoas, aujourd\u2019hui une r\u00e9plique de la station de m\u00e9tro parisienne \u00ab\u00a0La Cit\u00e9\u00a0\u00bb, \u00e9tait alors ma destination journali\u00e8re. Petit bout de rue travers\u00e9 au fond par une autre rue \u00e9troite et longue aux immeubles anciens, \u00e0 droite l\u2019auberge de jeunesse, \u00e0 gauche, un grand b\u00e2timent d\u2019angle, d\u00e9labr\u00e9, cinq \u00e9tages occup\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9poque par deux s\u0153urs c\u00e9libataires et leur gouvernante ainsi qu\u2019une jeune \u00e9tudiante qui vivait l\u00e0 par charit\u00e9 et occupait une petite chambre sous les combles. Quatre personnes pour une immense maison aux escaliers en bois raides, d\u00e9cor aux toiles d\u2019araign\u00e9e m\u00e9taphoriques, meubles colossaux en \u00e9b\u00e8ne, plancher blanc \u00e0 force d\u2019\u00eatre r\u00e9cur\u00e9. Les deux s\u0153urs occupaient \u00e0 peine le premier \u00e9tage, la gouvernante faisait le va et vient entre la cuisine et la grande salle \u00e0 manger du premier, entre le monde ext\u00e9rieur et le monde clos de cet univers sombre. Les deux s\u0153urs, en effet, ne sortaient pratiquement jamais, n\u2019avaient en aucun cas pris le m\u00e9tro de leur vie, se d\u00e9pla\u00e7aient en automobile noire du temps leur chauffeur, puis en taxi pour aller chez le m\u00e9decin ou l\u2019avocat. \u00a0Elles faisaient leur dentelle chacune dans leur chambre aux volets \u00e0 demi ouverts sur la rue, se retrouvaient pour les repas \u2013 \u00e0 midi, d\u00e9jeuner complet, compos\u00e9 par des hors d\u2019\u0153uvre, plat de poisson frais, plat de viande, dessert, le soir elles dinaient l\u00e9ger, jamais ce qui restait du repas de midi, avant de se coucher, avaient chacune \u00e0 leur chevet une tisane ou un cacao accompagn\u00e9s d\u2019un biscuit au beurre. J\u2019eus la chance de connaitre cette maison avec tous ses personnages, une seule fois, et en des circonstances singuli\u00e8res\u00a0; j\u2019y pris un repas dans l\u2019immense salle \u00e0 manger, ayant pour unique compagnie la gouvernante qui me servait, tout en bavardant all\u00e8grement de son enfance et adolescence, le petit village d\u2019o\u00f9 elle \u00e9tait originaire, de son d\u00e9part pour la capitale, pour accompagner ses patronnes. J\u2019ai pu grimper jusqu\u2019aux combles o\u00f9 je fis la connaissance de mon homologue en \u00e2ge, une jeune fille bavarde et optimiste, descendante de Cendrillon ou d\u2019une princesse d\u00e9chue. A mon d\u00e9part, les deux s\u0153urs me souhait\u00e8rent, par l\u2019interm\u00e9diaire de la gouvernante, un prompt r\u00e9tablissement et me demand\u00e8rent de saluer pour elles mon grand-p\u00e8re, qui habitait le village d\u2019o\u00f9 elles \u00e9taient parties trente ans plus t\u00f4t. J\u2019en sus les raisons quelque temps apr\u00e8s et je les respectai en silence. Quelques ann\u00e9es plus tard, l\u2019immeuble est tomb\u00e9 en disgr\u00e2ce empar\u00e9 par d\u2019immenses poutres de fer\u00a0; il a \u00e9t\u00e9 reconstruit en neuf et moderne. \u00a0Le premier \u00e9tage a vu s\u2019y installer une agence de tourisme \u00e0 la mode. \u00a0<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La station de la Pra\u00e7a do Com\u00e9rcio d\u00e9bouche sur un chantier, sol de terre jauni, grillages, blocs de ciment bloquant la circulation routi\u00e8re, \u00e0 droite, la gare fluviale o\u00f9 les d\u00e9parts pour ceux qui habitent sur l\u2019autre rive se font toutes les dix minutes. 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