{"id":76894,"date":"2022-06-18T14:53:16","date_gmt":"2022-06-18T12:53:16","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=76894"},"modified":"2022-06-18T15:43:30","modified_gmt":"2022-06-18T13:43:30","slug":"40jours-08-les-gens-du-dehors","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40jours-08-les-gens-du-dehors\/","title":{"rendered":"#40jours #08 | Les gens du dehors"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/Capture-d\u00e9cran-2022-06-18-\u00e0-14.17.49-1024x590.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-76895\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p>Je n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s bon en orientation. Dans les villes o\u00f9 je vais, j\u2019ai besoin de marcher beaucoup pour me rep\u00e9rer. Sinon, je me perds. Et le m\u00e9tro n\u2019aide pas. Je me souviens d\u2019un Savoyard, invit\u00e9 sur un plateau t\u00e9l\u00e9vis\u00e9 il y a quelques ann\u00e9es. Il \u00e9tait venu aux studios \u00e0 pied depuis Orly. \u00c7a faisait rire les journalistes sur le plateau. Il ne voulait prendre ni le bus, ni, surtout, le m\u00e9tro. Je pense \u00e0 lui, chaque fois que j\u2019arrive quelque part , que je sors d\u2019une gare pour entrer dans une ville que je ne connais pas et qu\u2019en raison des contraintes de temps, je dois \u00ab&nbsp;sauter dans un m\u00e9tro&nbsp;\u00bb. Le bus, \u00e7a va, le tram, \u00e0 la rigueur. Mais le m\u00e9tro, quand tu arrives gare Midi\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Je me souviens du vieux chanteur aux cheveux gris en sortant du m\u00e9tro Bourse. Je l\u2019ai vu passer devant moi, de sa d\u00e9marche lourde de d\u00e9m\u00e9nageur flamant. Il tournait dans la rue Auguste Orts en travaux, venant du boulevard Anspach. J\u2019ai voulu l\u2019appeler mais ni son pr\u00e9nom ni son nom ne me sont revenus. Vous savez, quand vous vous dites, je le connais bien mais qui c\u2019est ? Cette impression de familiarit\u00e9 oubli\u00e9e. Et puis je me suis vraiment souvenu. C\u2019est lui. Je savais o\u00f9 il allait. Et dans mon bide, \u00e7a a fait un grand bazar.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me souviens de la femme au panier en sortant du m\u00e9tro Osseghem. Elle est sortie devant moi, sous la dalle. Face \u00e0 nous, une fresque color\u00e9e d\u2019habitants bigarr\u00e9s, quelques personnes en attente d\u2019un bus en correspondance. Je m&rsquo;appr\u00eatais \u00e0 tourner \u00e0 gauche vers la Chauss\u00e9e de Gand. Elle a tourn\u00e9 \u00e0 droite en direction des \u00c9tangs Noirs, son large panier de linge appuy\u00e9 sur ses hanches, larges aussi. Je l&rsquo;ai suivie. Elle est pass\u00e9e devant l\u2019affiche sur l\u2019exposition\u00a0<em>Napol\u00e9on Au-del\u00e0 du mythe<\/em>\u00a0sans lui jeter un regard. Elle tenait le panier avec le bras droit tendu et le gauche pli\u00e9 contre elle. Il se balan\u00e7ait. Elle semblait danser. Mais elle marchait. Je l\u2019ai suivie longtemps, d\u2019abord le long de la butte jusqu\u2019au feu au-dessus duquel une large affiche @ActWithENGIE qui proclamait \u00ab\u00a0Le premier pas vers un avenir neutre en carbone, c\u2019est d\u2019y croire\u00a0\u00bb. Elle ne l\u2019a pas regard\u00e9e non plus. Elle a travers\u00e9 puis pris la rue Jean Jacquet en marchand sur la chauss\u00e9e. Le trottoir de gauche \u00e9tait condamn\u00e9 par les baraquements d\u2019un immeuble en construction, celui de gauche par une toupie de ciment. Plus loin, \u00e0 une fen\u00eatre, un chat l&rsquo;a regard\u00e9e passer. Elle a continu\u00e9 par la rue de l\u2019\u00e9glise Sainte-Anne. Nous sommes pass\u00e9s devant le stade. Je dis nous mais nous n\u2019\u00e9tions pas nous. Je ne faisais que la suivre, elle et son panier qui se balan\u00e7ait. Nous sommes pass\u00e9s devant le Sant-Ann Caf\u00e9, devant l\u2019\u00e9glise orthodoxe, devant l\u2019alimentation g\u00e9n\u00e9rale, devant la Mutuelle socialiste du Brabant, devant le Golden Bar. Rue Herkoliers, elle \u00e0 travers\u00e9 \u00e0 hauteur de chez Dan, jusqu\u2019au lavoir automatique \u00e0 3 euros la machine. Elle a pos\u00e9 le panier.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me souviens de la fille assise au bas des marches de la sortie du m\u00e9tro Annessens, un sac de course pos\u00e9 \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, assise comme une sir\u00e8ne. Son regard s\u2019est plant\u00e9 dans le mien comme la seringue qu\u2019elle avait dans le bras. Flash ! J\u2019ai senti le shoot en moi alors que je sortais sur Anspach et que j\u2019avan\u00e7ais vers je ne sais o\u00f9. Les yeux de la gamine ne me l\u00e2chaient pas. J\u2019avan\u00e7ait lentement, pr\u00e9occup\u00e9, son regard perdu, son apaisement, sa fragilit\u00e9. Je commen\u00e7ais \u00e0 culpabiliser de ne pas lui avoir demand\u00e9 si elle avait besoin d\u2019aide. Je ne pouvais pas la laisser l\u00e0. J\u2019ai fait demi-tour, je suis redescendu. Du haut des marches j\u2019ai vu qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait plus l\u00e0. Je les ai d\u00e9val\u00e9es. J\u2019ai travers\u00e9 la station, j\u2019ai couru comme dans un film, elle avait disparu. Je suis revenu au coin o\u00f9 j\u2019avais failli lui rentrer dedans, juste au coin de la sortie, avant la premi\u00e8re marche. Plus rien d\u2019elle sur place, ni seringue, ni petite cuill\u00e8re, ni briquet, ni citron, rien. Je me suis souvenu qu\u2019il y avait devant elle le cul d\u2019une canette de Coca. M\u00eame \u00e7a, elle l\u2019avait ramass\u00e9. Il ne restait \u00e0 la sortie du m\u00e9tro Annessens que son regard qui flotte encore et me d\u00e9chire.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s bon en orientation. Dans les villes o\u00f9 je vais, j\u2019ai besoin de marcher beaucoup pour me rep\u00e9rer. Sinon, je me perds. Et le m\u00e9tro n\u2019aide pas. Je me souviens d\u2019un Savoyard, invit\u00e9 sur un plateau t\u00e9l\u00e9vis\u00e9 il y a quelques ann\u00e9es. Il \u00e9tait venu aux studios \u00e0 pied depuis Orly. \u00c7a faisait rire les journalistes <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40jours-08-les-gens-du-dehors\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#40jours #08 | Les gens du dehors<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":171,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[3251,3379],"tags":[],"class_list":["post-76894","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-40jours","category-40jours-08-terminus"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/76894","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/171"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=76894"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/76894\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=76894"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=76894"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=76894"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}