{"id":77842,"date":"2022-06-20T21:34:02","date_gmt":"2022-06-20T19:34:02","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=77842"},"modified":"2022-06-20T21:34:54","modified_gmt":"2022-06-20T19:34:54","slug":"40-jours-10-peu-de-souvenir-souvenirs-davoir-mange-la","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40-jours-10-peu-de-souvenir-souvenirs-davoir-mange-la\/","title":{"rendered":"# 40 jours \u2013 # 10 peu de souvenir | souvenirs d\u2019avoir mang\u00e9 l\u00e0"},"content":{"rendered":"\n<p>On peut se demander d\u2019o\u00f9 vient que la ville \u2013 humaine par fondement, extraordinaire par nature, n\u2019ait nulle entr\u00e9e au domaine des contes, ne connaisse de l\u00e9gendes premi\u00e8res, alors que la for\u00eat s\u2019y compla\u00eet, y puise sa source, ses floritudes imaginales. Est-ce d\u00fb \u00e0 son statut d\u2019\u00e9trang\u00e8re, que la for\u00eat soit en nous seul guide de l\u00e9gende. La ville ne peut-elle miser sur les antres pour \u00eatre au fond honor\u00e9e. A moins d\u2019\u00eatre troglodyte par nature, comment fait-elle. Puisque rien ne semble ni vivant ni veille, rien n\u2019y semble sentinelle, \u00e0 part les gens par terre et dehors\u00a0? pi\u00e9g\u00e9s dans des enclaves abandonn\u00e9es\u00a0? les hommes ne cherchent-ils qu\u2019\u00e0 copier les arbres et les enceintes ventrales des cavernes. Les essaims de gu\u00eapes et tous les nids qui creusent les murailles. Le ciment qui laisse de la craie entre les doigts. La ville est-elle par essence non primitive. Civilisation retir\u00e9e des valeurs de vertus\u00a0? d\u2019o\u00f9 qu\u2019elle souffle, avec son odeur de vices et d\u2019ennuis. Je m\u2019y prom\u00e8ne et ne songe qu\u2019\u00e0 manger. Les filles passent en troupeaux, le corps astragale gouvern\u00e9 par des glaces \u00e9normes qu\u2019elles tendent par-dessus les t\u00eates, des glaces fra\u00eeches et jaunes brandies en formes de drapeaux, flottements iconiques comme la proue d\u2019un navire. J\u2019ai froid de les voir, me sens plus seul encore. Les voir, les suivre des yeux, munies de paquets de luxe, de bouches anim\u00e9es de joies cosm\u00e9tiques et sucr\u00e9es. Je me penche et d\u00e9couvre les jupes rebelles, les flots d\u2019ambre et les saveurs. Je voudrais manger, je voudrais aimer le monde. Mais les chairs tremblent, inaccessibles, et rien qu\u2019un bol de salades \u00e0 la tomate, on est si rares \u00e0 se l\u2019offrir. A moins de partir dans un supermarch\u00e9 de banlieue, y acheter des victuailles sous plastique, trouver un coin \u00e0 l\u2019ombre, un rocher o\u00f9 s\u2019asseoir, un peu d\u2019ombre surtout. J\u2019ai gard\u00e9 peu de souvenirs d\u2019avoir mang\u00e9 en pleine rue. Peut-\u00eatre un sandwich, un pain ouvert avec les pouces, on y pousse une tranche de jambon, un filet d\u2019huile, des lamelles de tomates qui font de la fra\u00eecheur dans la baguette. Je me souviens pas d\u2019avoir mang\u00e9 si bon. On ouvre des bo\u00eetes de conserve, on les met en plein cagnard \u00e0 quarante degr\u00e9s, \u00e7a chauffe tout seul, on plante une fourchette, promesse de bonheur, manger des l\u00e9gumes de soleil sur un banc public, les l\u00e9gumes r\u00e9chauff\u00e9s sur le banc, derri\u00e8re le mus\u00e9e du moyen-\u00e2ge, le seul mus\u00e9e \u00e0 nous accueillir, comme ceux du 13<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, du 15<sup>\u00e8me<\/sup>, et du 16<sup>\u00e8me<\/sup> aussi, ceux de la Renaissance, \u00e0 nous accepter dans une arri\u00e8re-salle, o\u00f9 l\u2019on pose les sacs \u00e0 dos, on sort les sacs plastique et on ouvre le pain comme on se tient par la barbichette, on se d\u00e9place en crabes d\u2019exposition en exposition, faut pas rester group\u00e9s, fixes, faut se d\u00e9placer s\u2019\u00e9parpiller, comme des ap\u00f4tres \u00e0 sandwich s\u2019\u00e9vaporent sur la terre. Et l\u2019ombre des mus\u00e9es\u00a0: notre oc\u00e9an, fait si bon, si frais de s\u2019y baigner. Je n\u2019ai pas gard\u00e9 le souvenir d\u2019avoir b\u00e9cot\u00e9 sur un banc public, ni tenir des hanches adolescentes, ni r\u00eavass\u00e9 ni pleur\u00e9, peut-\u00eatre \u00e9crit si \u00e7a se trouve, oui c\u2019est possible, cette d\u00e9marche d\u2019\u00e9criture, comme chat et chien dans la rue. Avec la panoplie des salet\u00e9s sur les trottoirs qu\u2019on racle avec les savates. De la ville de l\u2019\u00e9t\u00e9, je n\u2019ai gard\u00e9 avec la famille que des souvenirs d\u2019Allemagne, des souvenirs de folie. On \u00e9tait les seuls touristes \u00e0 Karlsruhe, \u00e0 D\u00fcsseldorf, \u00e0 K\u00f6ln, Wuppertal \u2026 les seuls touristes \u00e0 s\u2019\u00e9garer dans les avenues g\u00e9antes et vides, droites et longilignes sous un cagnard affreux. Je me souviens vaguement de quarante-sept degr\u00e9s, les enfants tourbillonnaient dans les fontaines de la ville, frais dansants, pirouettes d\u2019eaux au beau milieu des places, les jets d\u2019eau s\u2019\u00e9teignant s\u2019allumant brutalement dans un jet discontinu qui faisait rire, et bruire la ville autour des places. Ensuite on hantait les supermarch\u00e9s et les bouch\u00e8res nous attendaient, tr\u00e8s gentilles, alors que nous si \u00e9tions si bronz\u00e9s, on avait peur du racisme. Et pas du tout, c\u2019\u00e9tait presque impossible \u00e0 croire, des chambres familiales avec balcon pour quarante euros la nuit, on pique-niquait sur le balcon avec les serviettes par terre, ou alors on allait dans les parcs, l\u2019herbe dess\u00e9ch\u00e9e \u00e9tait si jaune et piquante qu\u2019on avait peine \u00e0 s\u2019asseoir, \u00e7a raclait les cuisses et les mollets, fallait multiplier les serviettes \u00e0 m\u00eame le sol, dans les parcs du centre de l\u2019Allemagne, on \u00e9tait gentil avec nous, on mangeait avec les habitants, devant le ch\u00e2teau tard le soir, tard dans la chaleur qui restait la m\u00eame dans la nuit comme au Maghreb. Et puis, \u00e0 force d\u2019errer dans la ville, on finissait par se transformer en nixes nicettes, des f\u00e9es germaniques au torse d\u00e9nud\u00e9, l\u00e0 tranquilles sans rien attendre de la ville, au bord des piscines de banlieue.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On peut se demander d\u2019o\u00f9 vient que la ville \u2013 humaine par fondement, extraordinaire par nature, n\u2019ait nulle entr\u00e9e au domaine des contes, ne connaisse de l\u00e9gendes premi\u00e8res, alors que la for\u00eat s\u2019y compla\u00eet, y puise sa source, ses floritudes imaginales. Est-ce d\u00fb \u00e0 son statut d\u2019\u00e9trang\u00e8re, que la for\u00eat soit en nous seul guide de l\u00e9gende. La ville ne <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40-jours-10-peu-de-souvenir-souvenirs-davoir-mange-la\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"># 40 jours \u2013 # 10 peu de souvenir | souvenirs d\u2019avoir mang\u00e9 l\u00e0<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":330,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[3251,3433],"tags":[],"class_list":["post-77842","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-40jours","category-40jours-10-peu-de-souvenir"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/77842","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/330"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=77842"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/77842\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=77842"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=77842"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=77842"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}