{"id":77884,"date":"2022-06-21T06:28:00","date_gmt":"2022-06-21T04:28:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=77884"},"modified":"2023-10-15T23:14:45","modified_gmt":"2023-10-15T21:14:45","slug":"40jours-11-perdu-deluge","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40jours-11-perdu-deluge\/","title":{"rendered":"#40jours #11 | D\u00e9luge"},"content":{"rendered":"\n<p>Les trottoirs ruisselaient, il  pleuvait assez pour qu\u2019on consid\u00e8re ce flux comme l\u2019ordinaire et les jours secs comme l\u2019exception. On ne se souvenait pas qu\u2019il n&rsquo;ait pas plu. Le pire s\u2019insinuait dans les esprits et les plus pessimistes s\u2019embourbaient dans des calculs de probabilit\u00e9 sans fin. Cependant la submersion des terres diagnostiqu\u00e9e par des cohortes de sp\u00e9cialistes ne se produisait pas. Les eaux montaient, elles stagnaient, puis elles disparaissent par d\u2019invisibles canaux.<br>Nous sommes le mardi douze avril je marche sous la bruine. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la rue un homme tire son chien au bout d\u2019une longe, la b\u00eate qui n\u2019a que de l\u2019eau sur les os plonge entre les jambes de son maitre qui me tend une canette d\u00e9goupill\u00e9e : trois cent soixante jours \u00e7a se f\u00eate !<br>\u2014 Une autre fois. On m\u2019attend.<br>Il est dix heures et j\u2019ai de l\u2019eau jusqu\u2019aux genoux ; j\u2019ai rendez-vous au caf\u00e9 du square \u00e0 onze heures, je l\u2019ai not\u00e9 dans le vieux mobile qui me sert d\u2019agenda et que je laisse chez moi pour que l\u2019eau ne le ruine pas, cependant aucun nom ne figure et j\u2019ai oubli\u00e9 le motif de ce rendez-vous. Sacrifier une matin\u00e9e de travail pour me trouver dans un caf\u00e9 inond\u00e9 et bruyant suppose un motif important, habituellement je travaille \u00e0 mes gouaches et ne sors jamais avant la fin de l\u2019apr\u00e8s-midi.\u00a0Un mardi c&rsquo;est peut-\u00eatre rendez-vous avec Jeanne, b\u00e9n\u00e9vole dans une association elle \u00e9cope dans les cantines du 95 et passe \u00e0 Paris ce jour-l\u00e0, ou avec Marc qui ne vient que le mardi affirmant que c\u2019est le jour de la semaine o\u00f9 il pleut le moins. La pluviom\u00e9trie est devenue son obsession, comme une seconde nature.Ce n\u2019est pas un postulat  c\u2019est une d\u00e9duction fond\u00e9e sur l\u2019exp\u00e9rience, m\u2019avait dit Marc. Il consacre ses journ\u00e9es \u00e0 de petites toiles al\u00e9atoirement pos\u00e9es au sol sur lesquelles il laisse goutter l\u2019eau de sa goutti\u00e8re, de son exp\u00e9rience picturale il tire de pseudo statistiques m\u00e9t\u00e9orologiques.Un rem\u00e8de \u00e0 l\u2019angoisse qui le ronge depuis qu\u2019il ne boit que de l\u2019eau, dit Dominique et l\u00e0 il est servi. Quant \u00e0 Dominique ch\u00f4meur sans indemnit\u00e9s depuis qu\u2019il a cess\u00e9 d\u2019enseigner, il fuit les endroits tarif\u00e9s o\u00f9 l\u2019alcool coule \u00e0 flot. Pour le voir j\u2019emprunte un canot et je pagaye vers le nord.<br>Je marche vers mon rendez-vous. Rue du Petit pont une averse s\u2019abat.\u00a0Je cours m\u2019abriter sous un porche. Le trottoir est un miroir liquide, les fa\u00e7ades on dirait des eaux fortes. Je revois le petit groupe que nous formions assis au bord du trottoir nos cahiers sur les genoux.\u00a0Les frontons avaient la couleur ambr\u00e9e du soleil de fin d\u2019apr\u00e8s-midi et le jour s\u2019\u00e9tirait comme un long ruban blanc sur le ciel encore bleu. Cette rue qui remonte \u00e0 l\u2019\u00e9poque Gallo romaine, avait dit notre professeure d\u2019histoire des arts : le pas des chevaux frappant le pav\u00e9 de la rue du petit pont je l\u2019entends sous le ruissellement de la pluie, un personnage en toge juch\u00e9 sur la plate forme d\u2019un char me salue. Bient\u00f4t c\u2019est un ch\u0153ur de femmes, \u00a0elles s\u2019avancent sur un charriot frapp\u00e9 d\u2019or. Je vois des lions, un \u00e9l\u00e9phant, des oies et cet \u00e2ne engonc\u00e9 dans des oripeaux qui se dresse sur ses pattes et mime des danses savantes; une foule invisible rit. Des colosses soufflent dans des conques, un groupe d\u2019esclaves enchain\u00e9s s\u2019avance, certains \u00e9cartel\u00e9s sur des portiques qu\u2019on roule, quelqu\u2019un pleure, c\u2019est dans l\u2019embrasure d\u2019une fen\u00eatre une silhouette l\u2019eau gomme son visage&#8230; J\u2019avais reproduit la sc\u00e8ne du cort\u00e8ge, ce cahier, je l\u2019ai cherch\u00e9 longtemps. Il a du se perdre lors de la premi\u00e8re inondation.<br>Dans l\u2019avenue o\u00f9 je m\u2019engage  \u00e0 pr\u00e9sent la pluie a form\u00e9 des flaques g\u00e9antes. Je ne contourne pas ces obstacles liquides. Je vais au fil de mes pas, droit devant moi et marche dans les eaux.<br>On s\u2019\u00e9tait habitu\u00e9 au point de vivre mouill\u00e9 des pieds \u00e0 la t\u00eate. On ne se couvrait plus, ou \u00e0 peine, pour n\u2019avoir pas \u00e0 supporter le poids de hardes tremp\u00e9es. Les m\u00e9duses, ces sandales de plages en caoutchouc, faisaient fureur ; customis\u00e9es il s\u2019en trouvait de toutes couleurs et en toutes tailles. Je tenais de mon oncle, il avait \u00e9t\u00e9 marin, un de ces pull-over bleu qu\u2019on porte sur les bateaux \u2014 c\u2019est une laine r\u00eache aux mailles serr\u00e9es, mouill\u00e9e elle pr\u00e9serve la chaleur de la peau \u2014, je l\u2019avais port\u00e9 tous les jours de la premi\u00e8re ann\u00e9e de ce d\u00e9luge ; \u00e9lim\u00e9 je le conservais \u00e0 pr\u00e9sent comme une relique et sortais en chemise. On s\u2019\u00e9tait habitu\u00e9 au point de s\u2019attarder sur les bancs des jardins ; les terrasses se remplissaient, on y conversait et buvait. On y travaillait et fumait. Les parapluies casquette ou pince nez se vendaient comme des parapluies aux mois de la mousson. Submerg\u00e9es nos peaux devenaient peu \u00e0 peu \u00e9tanches et certaines dit-on se couvraient d\u2019\u00e9cailles. Des histoires circulaient ; on parlait de transmutation et de m\u00e9tamorphose : de nageoire caudale, de chondrichtyen, d\u2019amphibies\u2026<br>Je marche vers les quais disparus. Sous le ciel qui ruiss\u00e8le les fleurs d\u2019ornement semblent fondre. Je traverse le pont. Loin devant moi, sur l\u2019\u00eele, j\u2019aper\u00e7ois la cime chancelante des arbres du petit square. L\u00e0 bas, je le sais, quelqu\u2019un m\u2019attend. J\u2019ai soudain de l\u2019eau jusqu\u2019aux cou. C\u2019est un enfoncement de la chauss\u00e9e o\u00f9 le courant s\u2019engouffre. Un trou. Je brasse \u00e0 contre-courant et me retrouve juch\u00e9e sur un trottoir dans la main d\u2019une statue, c\u2019est chaud et presque sec, l\u00e0 je pourrais revisiter en r\u00eave cette chambre o\u00f9 je couchais et l\u2019enfant que j\u2019\u00e9tais. Ai-je dormi ? J\u2019ouvre les yeux dans un paysage assourdi. Le bruit de la pluie s\u2019est fondu \u00e0 l\u2019opalescence. Ivre de pluie je me redresse et me laisse glisser sur le trottoir. J&rsquo;atteins le bout de l&rsquo;ile \u00e0 t\u00e2tons. <br>Le caf\u00e9 du petit square est ferm\u00e9. Derri\u00e8re le vitrage c\u2019est un ballet de tables et de chaises, un chapeau flotte et tourne en rond. Je me retourne. Sur le banc, sous l\u2019arbre qui ruisselle, quelqu\u2019un est couch\u00e9 : son bras pend. La pluie marque la gabardine. Des t\u00e2ches de rouille et de lichen se sont form\u00e9es, comme le gel ou la neige sur ces b\u00e2ches qu\u2019on laisse trop longtemps sur les fosses : Dominique ! \u2014 ma voix me surprend. Des m\u00e8ches noircies d\u2019eau lui collent au front. Je veux m\u2019approcher, un vague pressentiment me retient. Mon ami repose devant moi et je reste impuissante. Alors dans l\u2019\u00e9tendue liquide o\u00f9 surnagent les pages d\u2019un livre je me laisse glisser et je nage.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les trottoirs ruisselaient, il pleuvait assez pour qu\u2019on consid\u00e8re ce flux comme l\u2019ordinaire et les jours secs comme l\u2019exception. On ne se souvenait pas qu\u2019il n&rsquo;ait pas plu. Le pire s\u2019insinuait dans les esprits et les plus pessimistes s\u2019embourbaient dans des calculs de probabilit\u00e9 sans fin. 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