{"id":78336,"date":"2022-06-22T08:13:13","date_gmt":"2022-06-22T06:13:13","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=78336"},"modified":"2022-06-30T06:17:33","modified_gmt":"2022-06-30T04:17:33","slug":"40jours-11-la-ville-des-pas-perdus","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40jours-11-la-ville-des-pas-perdus\/","title":{"rendered":"#40jours #11 | la ville des pas perdus."},"content":{"rendered":"\n<p>Rouler dans une ville endormie, la rue d\u00e9serte est sans fin, rue Longue, c\u2019est le nom qu\u2019elle pourrait porter, j\u2019ignore le nom de celle-ci, rue Haute peut-\u00eatre, quand arriver rue Basse, ce serait s\u2019\u00eatre tromp\u00e9e de chemin avoir fait fausse route, rouler plus loin, surtout rester sur la partie haute du village, rouler droit devant lentement et pas le temps de regarder longtemps \u00e0 gauche et \u00e0 droite, juste jeter de petits coups d\u2019\u0153il, apercevoir les maisons de briques coll\u00e9es, align\u00e9es, et pour seule diff\u00e9rence parfois la porte entre deux fen\u00eatres, quand souvent juste la porte et une fen\u00eatre \u00e0 gauche ou \u00e0 droite, les paquets de maisons avec parfois une ruelle \u00e9troite comme une respiration de quartier, les trottoirs de guingois reconstruits \u00e0 un niveau sup\u00e9rieur avec des marches par trois jusqu\u2019au seuil de l\u2019entr\u00e9e, chacun s\u2019est arrang\u00e9 du terrain et a modul\u00e9 son acc\u00e8s \u00e0 chez lui sans se soucier du voisin, je ne reconnais rien, la voiture avance, plus loin peut-\u00eatre quelque chose se rappellera \u00e0 moi, un magasin d\u2019angle au carrefour, un bistrot ferm\u00e9, une friterie abandonn\u00e9e, mais non, rien, je roule dans une ville immobilis\u00e9e \u00e0 part une voiture perdue qui ne reconnait rien. La ville des pas perdus. Les pas perdus c\u2019est forc\u00e9ment ceux de l\u2019enfance, quand revenir c\u2019est avec un corps d\u2019adulte, assis derri\u00e8re un volant, les pas perdus \u00e0 jamais, ceux avec des jambes aux genoux \u00e9corch\u00e9s des chutes \u00e0 v\u00e9lo \u00e0 cause des gravillons que l\u2019asphalte n\u2019a pas aval\u00e9s sur le bas-c\u00f4t\u00e9 de la route, on ne les avait pas remarqu\u00e9s, le regard rieur occup\u00e9 ailleurs et la blessure arrachant la cro\u00fbte brun\u00e2tre et dure, si proche de tomber toute seule, l\u2019esprit des pas perdus d\u00e9j\u00e0 \u00e9gar\u00e9 \u00e0 anticiper, projet\u00e9 vers plus tard ou bloqu\u00e9 dans la pass\u00e9, une constance \u00e0 enjamber le pr\u00e9sent, mal commode, ce qu\u2019il incommode dans le corps, quand le pass\u00e9 lui docile \u00e0 se laisser fa\u00e7onner comme pr\u00eater le flanc et le demain toujours l\u2019imaginer avec le merveilleux des contes de f\u00e9es quand les pieds y patauger c\u2019est autoris\u00e9, tandis que le pass\u00e9\u2026 L\u2019\u00e9crire, \u00e9crire le pass\u00e9, c\u2019est s\u2019attabler devant un gigantesque livre \u00e0 colorier. Tant de nuances \u00e0 disposition, une infinit\u00e9 de gammes. Qui colorie les vieux films en noir et blanc&nbsp;? Qui d\u00e9cide des couleurs&nbsp;? Peut-on retrouver celles d\u2019origine comme dans la chanson de Souchon&nbsp;? La ville des pas perdus a un p\u00e9rim\u00e8tre r\u00e9duit, limit\u00e9 par ce que nos pas d\u2019enfant ont enclos de sa superficie. Au-del\u00e0 rien n\u2019existe. En voiture la rue longue et sans fin c\u2019est la ville qui ne laisse pas partir comme un revenir rat\u00e9 qui ne finirait pas quand \u00e9crire ces pas-l\u00e0 c\u2019est sans fin. \u00c9crire c\u2019est pas l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019un coup je suis \u00e0 pieds dans un cimeti\u00e8re bien connu, je sais que je le connais, mais l\u00e0 aussi pourtant je ne reconnais rien, l\u2019all\u00e9e centrale a disparu, envahie de hautes herbes avec un \u00e9criteau \u00ab&nbsp;jardin sauvage&nbsp;\u00bb et \u00e9crit en dessous une sorte de conseil bon enfant de bien profiter de l\u2019instant. Le panneau &nbsp;est accroch\u00e9 \u00e0 un poteau de bois plant\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019une mare de taille fort r\u00e9duite, sans aucune trace de vie, pas le moindre poisson \u00e0 y agiter la nageoire, une mare morte au milieu des tombes qui s\u2019effacent en douceur, avec la tombe sans nom, bien vivante, toute r\u00e9cente il semblerait, entretenue, avec une demi-coquille de noix vide parmi les jolis petits cailloux d\u2019ornement, obole d\u2019un humain ou d\u2019un oiseau, un corbeau sans doute, un enfant vient \u00e0 ma rencontre, il porte un habit d\u2019Halloween, je lui dis qu\u2019il se trompe d\u2019\u00e9poque, que \u00e7a n&rsquo;existait pas de mon temps, que le jour des Morts, c\u2019\u00e9tait chez nous jour d\u2019anniversaire et rien d\u2019autre, il ne conna\u00eet rien \u00e0 l\u2019endroit, lui aussi est perdu, il me dit qu\u2019on va leur demander notre chemin, \u00e0 eux, il a dit, en jetant la t\u00eate de c\u00f4t\u00e9, comme s\u2019il \u00e9tait suivi, je lui propose de s\u2019asseoir sur le banc face \u00e0 la mare, il accepte et dit on va attendre ensemble, nous restons immobiles et silencieux \u00e0 fixer les algues qui s\u2019enlisent dans l\u2019eau verte. Elles attendent que le vent ram\u00e8ne un peu de vie. Ne rien reconnaitre, c\u2019est \u00eatre d\u00e9finitivement perdu. Je crois que ce sont ses mots. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>-Tu es venu par o\u00f9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>-Ben par la rue longue, je crois.<\/p>\n\n\n\n<p>-Elle n\u2019existe pas.<\/p>\n\n\n\n<p>-Mais c\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre celle des pas perdus, en fin c\u2019est les noms qui me viennent\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>-Elle n\u2019existe pas non plus.<\/p>\n\n\n\n<p>-Ils te parlent \u00e0 toi, les morts&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>-Parfois.<\/p>\n\n\n\n<p>-Moi, jamais. Ma coiffeuse, ils lui parlent. Avec une vraie voix dans sa t\u00eate. Des morts qu\u2019elle ne conna\u00eet pas. Les morts de celui qu\u2019elle coiffe. Mais ce n\u2019est jamais sur commande. Ce n\u2019est jamais elle qui d\u00e9cide. Ce sont les morts. S\u2019ils ont quelque chose \u00e0 dire ou pas.<\/p>\n\n\n\n<p>-\u00c7a l\u2019emp\u00eache pas de travailler&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>-Non. J\u2019aimerais bien qu\u2019ils me parlent \u00e0 moi\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>-Pourquoi&nbsp;? Tu as des choses que tu voudrais savoir&nbsp;? Un secret de famille \u00e0 \u00e9claircir&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>-Non. J\u2019aimerais, c\u2019est tout.<\/p>\n\n\n\n<p>-Tu as de dr\u00f4les d\u2019id\u00e9es. Moi pas. Toutes ces voix qui parlent dans la t\u00eate tout le temps&nbsp;! \u00c7a doit emp\u00eacher de vivre.<\/p>\n\n\n\n<p>-Peut-\u00eatre. Comme ces \u00e9crivains qui ne sont jamais l\u00e0 o\u00f9 on les voit. \u00c9crivain et m\u00e9dium, pour les deux, c\u2019est une histoire de voix.<\/p>\n\n\n\n<p>-Tu viens ici pourquoi&nbsp;? Pour parler \u00e0 tes morts&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>-Non, on s\u2019est d\u00e9j\u00e0 tout dit.<\/p>\n\n\n\n<p>-Avant ou apr\u00e8s leur mort&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>-Pourquoi&nbsp;? \u00c7a fait une diff\u00e9rence&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>-Parfois.<\/p>\n\n\n\n<p>-Avec ma m\u00e8re par exemple je n\u2019ai rien eu \u00e0 dire et elle non plus. Un jour on \u00e9tait r\u00e9concili\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>-Sans vous \u00eatre parl\u00e9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>-Oui, peut-\u00eatre \u00e0 cause de mon chagrin, toutes ces larmes que j\u2019ai vers\u00e9es&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>-Une eau qui coule, c\u2019est toujours b\u00e9n\u00e9fique.<\/p>\n\n\n\n<p>-Je crois que l\u2019algue a boug\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>-Non, \u00e7a bouge jamais ici, c\u2019est une illusion d\u2019optique. Il se fait tard, je crois. On perd vite la notion du temps. Tu devrais penser \u00e0 y aller. Les grilles, on sait jamais quand elles se referment. Et tu n\u2019as plus l\u2019\u00e2ge d\u2019escalader le mur et le pr\u00e9 d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9, tu sais, il y a longtemps qu\u2019\u00e0 la mort de ta grand-m\u00e8re il a \u00e9t\u00e9 vendu.<\/p>\n\n\n\n<p>-On est bien ici. Tu ne trouves pas ?<\/p>\n\n\n\n<p>-C\u2019est un pi\u00e8ge.<\/p>\n\n\n\n<p>-Comment tu sais tout \u00e7a&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>-Ben, ceux d\u2019ici sont tous de ma famille.<\/p>\n\n\n\n<p>-Tu n\u2019avais pas dit qu\u2019on leur demanderait le chemin&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>-J\u2019ai dit cela pour que tu restes un peu. Il ne passe plus personne depuis que le cimeti\u00e8re est abandonn\u00e9. C&rsquo;est les nouveaux morts qui font vivre les cimeti\u00e8res, pas les vieux. Les morts d&rsquo;ici, voir jamais personne, \u00e7a les a aigris. On ne peut plus se fier \u00e0 leur itin\u00e9raire et depuis ce matin ils n\u2019ont pas dit un mot. Y a des jours comme \u00e7a. Personne ne peut les obliger \u00e0 parler.<\/p>\n\n\n\n<p>-C\u2019est dommage. Un petit conseil avant que je parte&nbsp;: tu devrais quand m\u00eame changer de tenue, tout cet orange avec des toiles d\u2019araign\u00e9e noires, \u00e7a s\u2019int\u00e8gre mal \u00e0 l\u2019esprit des lieux.<\/p>\n\n\n\n<p>-J\u2019ai aim\u00e9 m\u2019asseoir avec toi. Alors je vais aussi te donner un conseil. Si tu veux vraiment sortir d\u2019ici, \u00e9vite de faire de trop petits pas. Marche \u00e0 tr\u00e8s grandes enjamb\u00e9es jusqu\u2019aux grilles et surtout ne t\u2019engage pas dans la rue des pas perdus.<\/p>\n\n\n\n<p>-Je croyais qu\u2019elle n\u2019existait pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">-Justement. Mieux vaut \u00eatre prudent.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Rouler dans une ville endormie, la rue d\u00e9serte est sans fin, rue Longue, c\u2019est le nom qu\u2019elle pourrait porter, j\u2019ignore le nom de celle-ci, rue Haute peut-\u00eatre, quand arriver rue Basse, ce serait s\u2019\u00eatre tromp\u00e9e de chemin avoir fait fausse route, rouler plus loin, surtout rester sur la partie haute du village, rouler droit devant lentement et pas le temps <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40jours-11-la-ville-des-pas-perdus\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#40jours #11 | la ville des pas perdus.<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":87,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[3251,3453,1],"tags":[],"class_list":["post-78336","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-40jours","category-40jours-11-perdu","category-atelier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/78336","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/87"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=78336"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/78336\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=78336"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=78336"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=78336"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}