{"id":78428,"date":"2022-06-22T12:42:42","date_gmt":"2022-06-22T10:42:42","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=78428"},"modified":"2023-05-21T23:07:30","modified_gmt":"2023-05-21T21:07:30","slug":"40jours-11-parce-que-prague","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40jours-11-parce-que-prague\/","title":{"rendered":"#40jours #11 | parce que Prague"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/plsroyalfontaine3.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-78434\" width=\"588\" height=\"419\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/plsroyalfontaine3.jpg 529w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/plsroyalfontaine3-420x299.jpg 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 588px) 100vw, 588px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Anne-Marie Passaret, Paris, 1991<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Il voudrait d\u00e9m\u00ealer les souvenirs de Solange, d\u00e9vider son pass\u00e9, lire entre les lignes de ses l\u00e8vres les noms qu&rsquo;elle s&rsquo;obstine \u00e0 taire, et tout absorber jusqu&rsquo;\u00e0 ce n\u0153ud du temps o\u00f9 leurs souvenirs deviennent communs. Il voudrait grimper \u00e0 la corde des souvenirs de Solange, en d\u00e9faire les n\u0153uds un \u00e0 un, jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;elle soit lisse : un fil \u00e0 attacher \u00e0 sa propre vie. Il a besoin de tout conna\u00eetre, d&rsquo;explorer les creux et les pleins. La ligne des souvenirs de Solange, il ne la sait qu&rsquo;en pointill\u00e9s, et dans les blancs, les vides, dans les noms qu&rsquo;elle lui cache, il devine encore et encore des n\u0153uds inextricables. Il voudrait \u00eatre l&rsquo;Alexandre le Grand des n\u0153uds de Solange.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus elle lui raconte des bribes de son pass\u00e9, et moins la corde est lisse, et moins la ligne est droite. Les n\u0153uds quelquefois s&rsquo;attachent l&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;autre et la corde s&rsquo;enroule, s&#8217;emm\u00eale, se ramifie dans leur m\u00e9moire. Le pass\u00e9 est tortueux et ses voix se recoupent et se surimposent. Il y a trop de n\u0153uds dans la m\u00e9moire de Solange. Voudrait-il \u00eatre sa non-m\u00e9moire ?<\/p>\n\n\n\n<p>Il poss\u00e8de quelques uns des souvenirs de Solange. Dans le premier, elle est \u00e0 Prague. Il suit une silhouette press\u00e9e qui erre dans la ville. Elle serre les poings au fond des poches de son anorak mauve. Hier, rue Nationale, un \u00e9tudiant est mort sous les arcades. Elle marche vite dans les rues de novembre \u00e0 l&rsquo;effervescence grise. Elle pense \u00e0 ce jeune homme, \u00e0 ce nouveau martyr. Elle se demande si une fois de plus, ce sacrifice sanglant sur l&rsquo;autel de la libert\u00e9 se sera fait en vain. Elle s&rsquo;efforce de faire taire sa peur.<\/p>\n\n\n\n<p>Solange traverse une ville qu&rsquo;elle ne reconna\u00eet pas. Les gens descendus en nombre dans la rue lui masquent les contours des fa\u00e7ades et la perspective ordinairement vide de la place Wenceslas o\u00f9 elle se fraye un chemin parmi des groupes \u00e9pars, entre lesquels elle sent vibrer comme des bribes d\u2019espoir. A chaque coin de rue, elle trouve des \u00e9tudiants qui distribuent des tracts. Cependant les matraques veillent et Solange serre les poings au milieu de cette foule insolite. Elle pense \u00e0 une flaque de sang. Hier, un jeune homme est mort rue Nationale. \u2013 Quelques jours plus tard on apprendra qu&rsquo;il n&rsquo;en est rien, que Martin Smid est sauf, que c&rsquo;\u00e9tait un faux bruit. Mais c&rsquo;est un s\u00e9diment post\u00e9rieur de la m\u00e9moire, un sur-n\u0153ud qui emm\u00eale tout, et Jean s&rsquo;efforce de l&rsquo;effacer du souvenir de la silhouette rapide qui ondule devant les fa\u00e7ades noires des palais de Prague. Solange le 18 novembre 1989 croit \u00e0 la mort de l&rsquo;\u00e9tudiant.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle marche vite dans la ville qui bruit d&rsquo;un grondement nouveau ; mais combien de temps les matraques vont-elles encore se taire ? Et les chars russes derri\u00e8re elles&nbsp;? Elle cherche avec obstination \u00e0 calmer sa peur&nbsp;; elle n&rsquo;y parvient que par bribes. Elle continue pourtant d&rsquo;avancer. Et voil\u00e0 que ses poings se desserrent, et voil\u00e0 que la gagne l&rsquo;effervescence r\u00e9pandue sur la ville. Et que voit-elle ? La photo de Staline accol\u00e9e \u00e0 celle de Gottwald, sa marionnette pragoise, et que lit-elle en lettres rouges leur barrant la poitrine comme une \u00e9charpe officielle ? \u00ab\u00a0Assassins !\u00a0\u00bb Solange ne peut r\u00e9primer un sourire. Quelque chose est en train de changer. La ville ne se ressemble plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque Jean Descours erre dans le souvenir de Solange, il finit toujours par revenir \u00e0 ce 18 novembre, comme \u00e0 une premi\u00e8re porte. C&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;elle commence \u00e0 d\u00e9rouler son fil d&rsquo;Ariane, marchant \u00e0 pas press\u00e9s dans une ville au bord de la liesse, avec son anorak mauve \u2013 le m\u00eame qu&rsquo;elle portera quelques semaines plus tard dans les jardins du Palais-Royal. Il voudrait la rattraper, il d\u00e9cortique son trajet et peut-\u00eatre cherche-t-il d\u00e9j\u00e0 \u00e0 le lui faire parcourir \u00e0 rebours pour mieux l\u2019int\u00e9grer \u00e0 sa propre m\u00e9moire.<\/p>\n\n\n\n<p>Comment le pourrait-il ? Comment ne se perdrait-il pas dans le d\u00e9dale d&rsquo;une ville qu&rsquo;il ne conna\u00eet pas \u00e0 la poursuite d&rsquo;une femme qu&rsquo;il ne croisera pour la premi\u00e8re fois que deux semaines plus tard ?<\/p>\n\n\n\n<p>Car il ne conna\u00eet pas la femme qu&rsquo;il suit \u00e0 vive allure dans les rues de Prague. Quand il se souviendra d&rsquo;elle, ce sera d&rsquo;une femme qu&rsquo;il n&rsquo;a jamais connue et ne conna\u00eetra jamais puisque le moment o\u00f9 cette femme d\u00e9couvre de la ville un visage nouveau est ant\u00e9rieur au temps de leur rencontre.<\/p>\n\n\n\n<p>Jean file dans les rues de Prague une Solange mauve et solitaire ; elle pense \u00e0 un gar\u00e7on de son \u00e2ge, mais ce n&rsquo;est pas lui. Martin est mort et lui, Jean, n&rsquo;est pas encore n\u00e9 \u00e0 la vie de Solange. Jean pourchasse la pens\u00e9e de Solange, il veut savoir si elle pense aussi \u00e0 un autre jeune homme, ou plus exactement un homme qui \u00e9tait jeune il y a vingt-et-un ans ; celui qu&rsquo;elle appelle Rodolphe mais qui bien s\u00fbr se nomme tout autrement. Solange maquille le nom de ses anciens amants. Elle aime les raconter. Mais \u00e0 elle seule appartiennent leur nom et leur image. Jean voudrait aplatir tous ses souvenirs, les lui faire classer, y apposer le sceau de leur m\u00e9moire commune.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle ne le laissera pas p\u00e9n\u00e9trer jusqu&rsquo;au c\u0153ur secret de son \u00e2me, elle ne lui permettra pas de franchir le dernier seuil, celui qui m\u00e8ne \u00e0 la non-m\u00e9moire.<\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-preformatted\">\"Y'aura p't\u00eat' m\u00eame du Prague\", \u00e0 19:33 sur une vid\u00e9o de 19:46... et me voici perdue loin de Marseille !<\/pre>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il voudrait d\u00e9m\u00ealer les souvenirs de Solange, d\u00e9vider son pass\u00e9, lire entre les lignes de ses l\u00e8vres les noms qu&rsquo;elle s&rsquo;obstine \u00e0 taire, et tout absorber jusqu&rsquo;\u00e0 ce n\u0153ud du temps o\u00f9 leurs souvenirs deviennent communs. 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