{"id":79340,"date":"2022-06-24T20:08:23","date_gmt":"2022-06-24T18:08:23","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=79340"},"modified":"2022-06-24T20:34:43","modified_gmt":"2022-06-24T18:34:43","slug":"40jours-15-je-suis-assis-dans-une-piece","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40jours-15-je-suis-assis-dans-une-piece\/","title":{"rendered":"#40jours #15 | Je suis assis dans une pi\u00e8ce"},"content":{"rendered":"\n<p>Je me sens mal \u00e0 l&rsquo;aise. Je ne sais pas si je devrais le dire, si c&rsquo;est bien raisonnable de l&rsquo;avouer. J&rsquo;entends des voix. Dans la rue, au bureau, \u00e0 la maison, des voix proches ou lointaines, inconnues ou amicales, peu importe, ce ne sont pas des voix de personnes mortes, je ne les entends dans l&rsquo;au-del\u00e0, non. J&rsquo;entends des personnes qui parlent autour de moi, elles ne me parlent pas, elles ne s&rsquo;adressent pas \u00e0 moi pas directement en tout cas, mais je suis \u00e0 leurs c\u00f4t\u00e9s, et je les entends comme si elles me parlaient, et cela me d\u00e9range, met mal \u00e0 l&rsquo;aise, je vois leurs l\u00e8vres bouger, leurs bras qui s&rsquo;agitent en tous sens pour accompagner leur parole ou la souligner, intensifier leurs propos dans certains cas, leurs d\u00e9monstrations, pour convaincre leur vis-\u00e0-vis, parfois elles me tournent le dos, les gens marchent dans la rue en sens inverse, je les croise, ils me d\u00e9passent, mais je continue \u00e0 les entendre, cela me met mal \u00e0 l&rsquo;aise, leurs voix s&rsquo;insinuent en moi, me distraient, me tirent \u00e0 hue et \u00e0 dia, prennent position comme on prend le pouvoir, elles me sortent de ce que j&rsquo;\u00e9tais en train de faire, d&rsquo;\u00e9crire, de penser, me poussent dehors, m&rsquo;\u00e9jectent loin de moi, par ici la sortie, circulez il n&rsquo;y a rien \u00e0 voir. Je me disperse, je n&rsquo;arrive plus \u00e0 me canaliser, \u00e0 rester fix\u00e9 sur ce que je faisais, le rythme de mon travail se ralentit, se d\u00e9t\u00e9riore, se dilue, lorsque je suis en train d&rsquo;\u00e9crire je ne parviens plus \u00e0 synchroniser ce que j&rsquo;\u00e9cris aux pens\u00e9es que ce que j&rsquo;\u00e9cris fait habituellement surgir en moi, toutes les images, les sonorit\u00e9s t\u00e9nues, les accords secrets, ce dialogue intime qui fonctionne d&rsquo;habitude entre les mots et les id\u00e9es, s&rsquo;interrompt, mais ce n&rsquo;est jamais imm\u00e9diat, cela se diffuse lentement, comme un poison, je mets du temps \u00e0 le saisir, \u00e0 le percevoir, \u00e0 comprendre combien cela p\u00e8se sur moi, et comment cela m&#8217;emp\u00eache de r\u00e9fl\u00e9chir, que ce que je prenais pour une id\u00e9e n&rsquo;est plus qu&rsquo;une bouillie de mots informes, d&rsquo;id\u00e9es d\u00e9cal\u00e9es, qui tournent sur elles-m\u00eames. J&rsquo;ai l&rsquo;impression d&rsquo;\u00eatre enferm\u00e9 dans une pi\u00e8ce et de r\u00e9p\u00e9ter la m\u00eame phrase en boucle, comme dans l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;Alvin Lucier, <em>I Am Sitting in a Room<\/em> (Je suis assis dans une pi\u00e8ce), une de ses compositions les plus connues, o\u00f9 l&rsquo;artiste am\u00e9ricain s&rsquo;est enregistr\u00e9 tandis qu&rsquo;il lisait un texte, dont il a rejou\u00e9 l\u2019enregistrement dans une nouvelle pi\u00e8ce tout en se r\u00e9-enregistrant, et ainsi de suite dans la m\u00eame pi\u00e8ce, avec toujours le m\u00eame texte. Chaque pi\u00e8ce ayant des caract\u00e9ristiques de r\u00e9sonance et de fr\u00e9quences diff\u00e9rentes, les mots du texte deviennent finalement inintelligibles, remplac\u00e9s uniquement par la pure r\u00e9sonance des harmonies et des sons de la pi\u00e8ce elle-m\u00eame. \u00ab Je suis assis dans une pi\u00e8ce, diff\u00e9rente de celle ou vous \u00eates en ce moment m\u00eame. J&rsquo;enregistre le son de ma voix \u00bb. Puis il conclut par \u00ab Je consid\u00e8re cette activit\u00e9 non pas comme une d\u00e9monstration d&rsquo;un fait physique, mais plut\u00f4t comme un moyen d&rsquo;aplanir toute irr\u00e9gularit\u00e9 que mon discours peut avoir \u00bb, faisant r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 son propre b\u00e9gaiement. Je ne parviens \u00e0 parler. Je reste sans voix. Muet devant cette cacophonie. Si je devais parler, si je me for\u00e7ais \u00e0 le faire, je n&rsquo;y arriverais pas, sans doute pas, pas question, pas possible, car ces voix m&rsquo;oppressent, elles prennent le pouvoir, je ne peux rien faire d&rsquo;autre que les \u00e9couter, je pourrais rester l\u00e0 \u00e0 les \u00e9couter, mais je m&rsquo;y oppose, et c&rsquo;est justement dans mon refus, cette position de d\u00e9fense que je me laisse attaquer, que je deviens faible et vuln\u00e9rable, \u00e0 leur merci, elles m&rsquo;envahissent insidieusement, elles ne m&rsquo;interpellent pas, je pourrais tr\u00e8s bien les ignorer, m&rsquo;en d\u00e9tourner, ne pas pr\u00eater attention \u00e0 elles, mais elles parviennent \u00e0 s&rsquo;immiscer en moi. Je ne peux pas m&rsquo;en sortir, car je ne comprends pas ce qui se passe, pas tout de suite, ce qui se passe en moi, qui me traverse, me transperce, ce qui m&rsquo;arrive, \u00e0 quoi \u00e7a rime ces mots qui m&rsquo;ent\u00eatent, qui me, qui m&rsquo;\u00e9puisent, qui me, qui me fatiguent au point o\u00f9 tout cloche, tous les sons, tout se m\u00e9lange, les sons de cloche, et \u00e7a me laisse coi, \u00e0 quoi \u00e7a, pourquoi \u00e7a, \u00e7a me ruine, m&rsquo;\u00e9chine, \u00e7a ne me va pas, je n&rsquo;y comprends plus rien, ni quoi, ni qu&rsquo;est-ce, ces voix m&#8217;empoisonnent, m&#8217;emprisonnent, il n&rsquo;y pas de quoi, je sais, mais comment faire, je ne sais pas quoi faire sans, je ne sais pas, passer outre, ces voix me d\u00e9vissent la t\u00eate, ces voix sans queue-ni-t\u00eate, en t\u00eate \u00e0 queue, que je ne peux pas, dont je ne peux pas me d\u00e9faire, et je me laisse envahir, par le vide de ces voix, je disparais sous ces elles, leurs ailes, le voile de ces voix qui me, valises, qui me balises, qui me trahissent \u00e0 qui mieux-mieux, me d\u00e9portent, m&#8217;emportent, je ne peux pas continuer comme \u00e7a, si \u00e7a continue, moi je ne sais pas ce que je vais devenir, si m\u00eame \u00e7a va continuer pour moi, \u00e7a ne va pas, ce n&rsquo;est pas possible, en continu ces voix qui prennent toute la place, je ne parviens pas \u00e0 m&rsquo;en d\u00e9faire, la d\u00e9faite est totale, je ne peux pas m&rsquo;en sortir, m&rsquo;extirper de ces voix qui me vrillent la t\u00eate, m&rsquo;avarient, me font varier de voie, ces voix qui ne sont pas des voix que j&rsquo;entends de l&rsquo;int\u00e9rieur de moi mais qui s&rsquo;y glissent complices, s&rsquo;y hissent pour mieux m&rsquo;en chasser perverses et r\u00e9v\u00e9ler le noir en moi, le vide qui se fait en moi, qui m&rsquo;envahit, le trou noir qu&rsquo;elles creusent en moi jusqu&rsquo;\u00e0 me traverser de part en part, me trouer, me vider, avari\u00e9, \u00e0 jeter, hagard, vide et creux, je perds mes mots, mes mots \u00e0 moi ne sont soudain plus les miens, les voil\u00e0 vol\u00e9s, viol\u00e9s, d\u00e9voy\u00e9s, me voil\u00e0 d\u00e9voil\u00e9s, et je disparais avec eux, nus comme ma voix qui s&rsquo;\u00e9vide, je ne peux, je ne peux pas, je ne veux pas continuer comme \u00e7a. Je n&rsquo;entends plus rien, ni les autres propos tenus par les gens dans la rue, leurs cris intempestifs, les aboiements des chiens, les batailles des oiseaux dans les plus hautes branches des arbres, ni les v\u00e9hicules et les bruits de la circulation, le fracas des chantiers, \u00e9lagueuses et marteaux piqueurs, tout se focalise soudain sur ces voix qui recouvrent tout, sans forcer, sans \u00e9clat, dans leur roulis monotone, leur assommante r\u00e9p\u00e9tition, r\u00e9guli\u00e8re et insipide, elles vampirisent toute l&rsquo;attention, effacent tout ce qui m&rsquo;entoure, et me plongent dans une perplexit\u00e9 tenace et pernicieuse, un malaise profond, durable. Un voile noir tombe sur mes yeux. Si je les ferme, cela empire, les voix s&#8217;emparent de moi pour me faire dispara\u00eetre, il n&rsquo;y a qu&rsquo;une solution, je dois me lever et partir, je ne dois plus les \u00e9couter, je dois m&rsquo;\u00e9loigner pour retrouver un peu de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9, de silence, de sens, faire retomber la pression, reprendre mon souffle, retrouver une respiration r\u00e9guli\u00e8re, revenir \u00e0 moi et enfin m&rsquo;apaiser.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je me sens mal \u00e0 l&rsquo;aise. Je ne sais pas si je devrais le dire, si c&rsquo;est bien raisonnable de l&rsquo;avouer. J&rsquo;entends des voix. Dans la rue, au bureau, \u00e0 la maison, des voix proches ou lointaines, inconnues ou amicales, peu importe, ce ne sont pas des voix de personnes mortes, je ne les entends dans l&rsquo;au-del\u00e0, non. 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